Ivain

Jour 19 - Ponytail

Oct 20th, 2022
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  1. Le récit cosmogonique avait été ponctué de "oooh" et de "aaah" par l’assemblée enthousiaste, et bien sûr il reçut les mêmes applaudissements que celui de Francis.
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  3. Les débats enflammés repartirent de plus belle. L’expertise générale était maintenant passée de la navigation à l’astrophysique, avec un accent sur l’accouplement de géants stellaires. Lorsque l’un de ces scientifiques émérites entama une reconstitution des faits à base de vigoureux mouvements de hanche, Francis décida que l’heure était venue de prendre congé de leurs amis. Il avait encore un dernier endroit où emmener Ivan, avant la tombée de la nuit.
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  5. Ce dernier se laissa aisément convaincre, manquant d’endurance face au vacarme continu de la tablée. Après avoir dit au revoir à tout un chacun et multiplié les promesses de repasser prochainement dans le coin, les deux compagnons reprirent la direction des champs.
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  7. « Tu ne voulais pas leur partager une autre de tes aventures ? Tu dois reconnaître qu’ils font un excellent public. »
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  9. « Comment pourrais-je passer après ta grandiose histoire de nébuleuses ? En tout cas, ça m’a fait le plus grand bien de les revoir, et d’écouter leurs blagues. »
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  11. « À moi aussi, Fra’. »
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  13. « Tu sais, je suis content que nous ayons grandi au milieu de ces larrons-là. On en a gardé de bonnes valeurs. On s’en serait pas mieux tirés en étant élevés dans l’opulence. »
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  15. « Qu’est-ce que tu en sais, tu connais une famille d’ultra-riches ? »
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  17. « Eh bien, oui, figure-toi. Enfin, je connais une femme richissime, Madame de Hamelin, et sa très jeune fille. »
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  19. « Vraiment, toi tu fréquentes le gratin ? »
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  21. « Elle seulement. Je l’ai pas mal côtoyée à une époque ; elle était peut être très riche, mais elle était aussi très seule. »
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  23. « Je vois… »
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  25. « Pas comme ça, andouille. C’est une conversationniste très agréable, et j’étais curieux de confronter nos mondes si différents. D’ailleurs, il y a un élément qui m’a tout de suite frappé lors de ma première visite. Et qui devrait également t’intéresser, puisqu’il s’agit d’un étrange animal. Madame de Hamelin a été assez aimable pour me raconter toute son histoire.
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  27. Vois-tu, elle avait élevé seule sa fille Caroline, et par "seule", je veux dire bien sûr "avec l’aide d’une armée de domestiques et de gouvernantes". Mais elle était sa seule famille directe, et donc, fatalement, Madame de Hamelin la gâtait énormément.
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  29. Caroline avait toujours été profondément entichée de chevaux et d’équitation. Depuis qu’elle était en âge de marcher, elle ne ratait pas une occasion de les observer. Et depuis qu’elle avait découvert le Salon de l’Equitation de la haute société bordelaise, elle suppliait chaque année sa mère de l’y emmener, toujours avec succès bien entendu. Là, elle pouvait vivre pleinement sa passion, entourée de gens qui la partageaient et de leurs bêtes magnifiques, dont ils s’occupaient avec une expertise et un soin exemplaires.
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  31. Alors que le neuvième anniversaire de Caroline approchait, Madame de Hamelin décida de réaliser le vœu le plus cher de sa fille : lui offrir un poney. Mais encore, il fallait que ce soit un animal unique, extraordinaire. À ses yeux, son enfant ne méritait rien de moins. Elle entama de longues recherches en cachette de sa fille, pour lui faire la plus belle des surprises. Elle compara des dizaines de races, contacta des dizaines d’élevages prestigieux, mais rien ne la satisfaisait.
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  33. Enfin, elle apprit l’existence d’un mystérieux haras, connu seulement de quelques initiés dans les cercles les plus sélectifs. Cet établissement possédait des bêtes rarissimes et stupéfiantes, et lui seul savait les élever. Il les cédait, uniquement à un très jeune âge, à d’opulents connaisseurs, pour un prix exorbitant. Ce n’était pas un problème pour Madame de Hamelin ; c’était même exactement ce qu’elle recherchait. Elle fit ainsi l’acquisition d’un poney qu’on disait unique en son genre, un pur-sang appartenant à une race en voie d’extinction. Cette trouvaille arrivait in extremis : l’animal ferait son entrée dans le domaine familial le jour même de l’anniversaire de Caroline.
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  35. Ledit jour, la marquise emmena sa fille en ville, accédant à toutes ses lubies pour l’occasion, ce qui devait permettre à ses domestiques de faire venir le cadeau à l’insu de l’enfant. Cadeau que Madame de Hamelin n’avait toujours pas vu en chair et en os. Lorsque les deux aristocrates revinrent au domaine, la surprise fut donc partagée. Chez la fille, ce fut le débordement d’allégresse que toute la maisonnée espérait. Mais chez la mère l’émotion fut plus mitigée. En effet, si le poney avait une allure altière et une robe magnifique, d’un noir de jais parsemé de fins éclairs blancs, il avait aussi deux particularités physiques des plus regrettables : des yeux rouge sang et une queue serpentine.
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  37. Bien vite, ce fut la répugnance qui l’emporta chez Madame de Hamelin. D’une voix blanche, elle ordonna qu’on évacue cette créature difforme de sa propriété. Mais à ces mots, Caroline jeta ses bras au col de l’animal et implora la pitié de sa mère d’une voix larmoyante. Émue par la détresse de sa fille, et par la magnanimité dont elle avait fait preuve en acceptant l’animal malgré ses défauts criants, la marquise rétracta son ordre. L’étrange poney fut mené à l’écurie par les domestiques et baptisé Chaudron par l’enfant.
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  39. Dès lors, Caroline s’occupa de son compagnon équin avec le plus grand soin, et un sérieux impressionnant pour son âge. En cela, elle ne put être assistée d’aucun expert, car tous déclinaient l’offre d’emploi de la marquise une fois qu’ils avaient rencontré la bête. Même les plus aguerris d’entre eux étaient saisis d’effroi en croisant son regard rubis. Qu’importe, la jeune princesse apprit ce qu’elle pouvait dans les livres, et trouva le reste dans la pratique. De la même façon, personne ne lui enseigna comment monter l’animal, et nombreux furent ceux qui lui déconseillèrent, mais elle y parvint d’elle-même.
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  41. De jour en jour, Madame de Hamelin révisa son jugement sur le ténébreux poney. À chaque exclamation horrifiée, insulte ou imprécation qu’elle entendait de la part de ses détracteurs, et celles-ci étaient nombreuses et toujours plus exagérées, elle se rendait compte qu’elle avait été déraisonnable. Non, elle ne pensait pas qu’il s’agissait d’une "engeance démoniaque", comme elle l’entendait de plus en plus souvent. Le pauvre Chaudron méritait mieux qu’une sentence produite par la peur. Et puis, c’était un véritable bonheur que de voir Caroline s’épanouir dans l’éducation de son animal de compagnie.
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  43. Malheureusement, Madame savait qu’il viendrait un moment où sa fille serait confrontée à ce rejet de la part de la haute société. Cela arriva même plus tôt que prévu, lorsque l’enfant demanda à faire participer Chaudron au concours de beauté mené annuellement au sein du Salon de l’Equitation. Les organisateurs connaissaient l’insolite animal de réputation, et l’un d’eux l’avait même rencontré, pour son plus grand déplaisir. Bien sûr, ils refusèrent tout net.
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  45. Caroline ne se découragea pas. Elle fit au contraire preuve d’une grande ingéniosité. Elle apprit à Chaudron à maintenir sa queue reptilienne enroulée contre sa croupe, et demanda à un costumier ami de la famille de fabriquer une fausse queue de poney des plus convaincantes, pour couvrir l’appendice honni. Elle lui commanda également des lentilles de contact adaptées aux yeux de l’équidé, pour cacher ses iris incandescents. Puis, comme tu l’as sans doute deviné, elle déclara aux organisateurs du Salon qu’elle participerait au concours avec un nouveau poney qu’elle avait récemment acquis et dressé.
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  47. Les juges étaient d’emblée dubitatifs face à cette gamine que personne ne connaissait dans le milieu, sinon pour une regrettable affaire d’animal difforme. Mais ils furent bien obligés d’abandonner leurs préjugés devant l’apparence impeccable du poney, sa robe soyeuse, son attitude digne et le soin exceptionnel qui avait été apporté à sa toilette. Caroline remporta le concours haut la main.
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  49. Au moment de recevoir sa récompense, sur l’estrade et devant plusieurs dizaines de personnes, elle fit un coup d’éclat. D’une main experte, elle retira en un geste le postiche qui décorait l’arrière-train de Chaudron, révélant la queue de lézard à l’assemblée médusée.
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  51. Ah, Ivan, quel geste ! Et de la part d’une gosse de douze ans, tu imagines ? J’aurais payé cher pour être là et voir la tête des juges. »
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  53. « Ça, je veux bien, mais la suite de l’histoire ? J’imagine que tu vas me dire que ce fut une belle leçon de tolérance pour tous les aristos en présence, qu’ils révisèrent tous leur jugement et acceptèrent la créature ? »
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  55. « Ah pas du tout. On retira à Caroline sa médaille pour "triche" et on la bannit à vie du Salon de l’Equitation, elle et son vil animal.
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  57. Mais pour moi, la jeune princesse avait acquis une leçon tout aussi importante. La tolérance, elle l’avait déjà. Ce jour-là, elle apprit que les autorités morales de notre société ne sont pas infaillibles, que leurs jugements peuvent être arbitraires, et qu’elles peuvent être bernées par quelqu’un qui pense par lui-même. Un enseignement tout à fait précieux, si tu veux mon avis. »
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