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- Quand le vieux se réveilla à son tour, la lueur dorée avait fini par s'estomper. La ficelle sectionnée également.
- Le garçon ne dit rien, mais il fixait son guide en réfléchissant. Il n'avait pas pu se tromper ; il avait forcément vécu son Éveil. Et il y avait donc fort à parier qu'il avait déjà franchi la Frontière et visité le Royaume au-delà. Peut-être même avait-il pu contempler sa splendeur passée.
- Mais alors, pourquoi lui avait-il menti ? Depuis qu'il lui avait parlé de tout ça il y a des mois, il avait toujours eu toutes les réponses à ses questions, et il ne lui avait rien dit ! Quelle espèce de mentor était-ce là ? Il devait le fixer d'un air assez contrarié, car après avoir émergé le vieux lui lança son oreiller en pleine face.
- « Eh bien, qu'est-ce-que tu as ce matin ? Allez, active-toi, nous avons un bateau à prendre. »
- En effet, ils marchèrent quelques heures en silence et parvinrent en début d'après-midi à un petit port, accolé à un large fleuve. Le ciel était clair et la température très agréable, et c'est avec un plaisir manifeste que le vieux le traîna jusqu'à la capitainerie pour s'enquérir des navires en partance.
- Ils optèrent pour une modeste embarcation à fond plat dotée de six cabines et qui partait dans l'heure. En plus du capitaine et de l’unique marin, se trouvaient à bord trois individus que le garçon trouva tout de suite fascinants.
- Il y avait Amon Shir, un jovial prêtre du culte d'un dieu solaire, venu d'une lointaine contrée méridionale. Elsa Briolin, une avocate particulièrement bavarde qui semblait très fortunée et passait apparemment plus de temps en voyage que dans son prétoire. Et enfin, Morgan Wood, un homme taciturne, ancien bagnard d'après le marin, bandit de grand chemin repenti.
- Juste avant le départ, alors que le moteur ronflait déjà, un homme se présenta à grands cris sur le quai, et interpella le capitaine. Il s'agissait d'un homme fortuné qui désirait embarquer, et il avait avec lui sur un chariot une cargaison des plus incongrue : un énorme cube en or massif, d'environ un mètre de côté, et dont - à ses dires - il ne se séparait jamais. L'intégralité de ses possessions ostensiblement présentée à la face du monde, de la façon la plus exubérante et indéniable qui soit.
- Il fallut encore attendre qu'une grue déplace l'immense lingot depuis le véhicule vers le pont du bateau, qu'on l'arrime solidement, et enfin ils purent larguer les amarres.
- Le garçon passa l'après-midi à explorer les nombreux recoins du navire, tandis que le vieux, qui s'était dégoté quelque part une chaise longue, s'était installé au soleil et profitait de sa croisière, comme il disait. Ils dînèrent de poisson fraîchement pêché, discutèrent de tout et de rien, et à la nuit tombée tout le monde retourna à sa cabine. Le capitaine ne voulait pas voguer de nuit, car les bas-fonds du fleuve étaient traîtres.
- Le garçon fut réveillé par de l'agitation sur le pont et des éclats de voix qui lui parvenaient à travers les minces cloisons de bois. Une fois à l'air libre, il ne put manquer la cause de tout ce bruit : le cube d'or avait disparu, et son propriétaire invectivait les autres passagers. L'enfant n'en crût pas ses yeux. Les chaînes qui retenaient le bloc n'avaient pas cédé, le cadenas qui les maintenait la veille n'était pas ouvert. Comment diable avait-on pu réaliser ce tour de magie, en quelques heures à peine et sans un bruit ? Il alla retrouver le vieux, qui n'avait quitté son lit que pour retrouver son transat et prenait tranquillement son petit déjeuner.
- « Quelle idée, aussi, de se trimballer avec tout ça avec soi... Sans compter que ça ne doit pas être très pratique. Ah, ces riches... »
- « Tu te moques de moi ? On s'en fiche, de ça ! La vraie question c'est comment quelqu'un a-t-il pu voler tout cet or comme ça ! C'est impossible, ça devait peser... plusieurs tonnes ! »
- « Ah, mon garçon... Je comprends ta surprise, mais elle me désole : je pensais t'avoir appris à raisonner plus subtilement. Les choses qui s'imposent à nous de façon si évidente et qui deviennent à nos yeux de si tangibles certitudes, comme cet énooorme tas d'or que personne n'aurait pu manquer de remarquer, eh bien ces choses sont justement les plus aptes à tromper notre jugement. Méfie toi de la belle assistante du prestidigitateur, de ces dieux omniscients qui te sermonnent sans cesse, et des gros bijoux bien voyants. Souvent, ils ne sont là que pour être vus à la place d’autre chose, justement. Prends exemple sur tes aînés, plus sages, qui se moquent bien de tout ça. Allons, passe-moi la cafetière, veux-tu ? »
- Le garçon soupira devant tant de légèreté. Le vieux était vraiment... vieux. C'était à se demander ce qu'il fichait sur les routes, si l'intégralité de ses aspirations tenait dans le moelleux d'un fauteuil confortable, au fond d'une tasse fumante, au milieu de l'âtre crépitant d'une cheminée. Et ne pas trop réfléchir, surtout, ne pas trop se fatiguer, il risquerait de mourir épuisé…
- La matinée passa froidement malgré la météo superbe. Ils durent faire escale au premier port qu'ils croisèrent, et on envoya le marin chercher la police tandis qu'à bord, tout le monde se surveillait mauvaisement.
- Le bagnard semblait très agité, et s'il avait pu se soustraire à la garde constante des autres, il se serait sans doute enfui. Il passait son temps à mâcher nerveusement de la gomme parfumée. Plusieurs fois il s'isola pour discuter avec l'avocate qui tenta de le calmer, et si le garçon ne parvenait pas à saisir ce dont il était question, les grands gestes qu'il faisait en direction du riche homme ne laissaient pas de place au doute.
- C'était comme s'ils se connaissaient, et qu'ils le connaissaient lui aussi.
- Le prêtre, lui, avait changé d'humeur. Il restait dans son coin, sa cagoule sur la tête, et ne croisait le regard de personne. Rien à voir avec le personnage enjoué et exubérant de la veille : on eut dit un tout autre homme.
- La police arriva finalement. C'était la première fois que le garçon rencontrait des représentants de l'autorité dans ce pays étrange. Ils ne faisaient partie d'aucun des trois peuples ; sans doute ceux qui gouvernaient ces terres se contentaient d'administrer les voies commerciales.
- Ce détail mis à part, ils étaient assez semblables à l'idée qu'on aurait pu s'en faire : un officier dans la fleur de l’âge à l’uniforme impeccable et deux grands costauds armés. Tout le monde fut invité à regagner ses quartiers et à n'en pas bouger le temps de l'interrogatoire.
- Celui du garçon et du vieux fut vite expédié. Leur allure de vagabonds était manifestement leur meilleur alibi, et une fois que l’officier eut examiné leurs maigres possessions et constaté la totale absence d’informations dont ils disposaient, il les laissa patienter.
- « Tu as vu, tout à l’heure ? Elsa et Morgan. On aurait dit qu’ils connaissaient le riche. Je suis sûr qu’il y a quelque chose entre ces trois là. Ils le détestent, tu ne penses pas ? Ça pourrait être un mobile, non ? »
- Le vieux haussa les épaules, toujours aussi impliqué.
- « Et alors, tu veux faire le travail de la police ? Et puis, tu sembles trouver suspecte leur prétendue animosité à son égard. Mais n’oublie pas que la haine est une pièce à deux faces : si tu as raison, il y a fort à parier que notre riche victime ne les porte pas non plus dans son cœur. En ce qui me concerne, j’espère que tous ces tracas ne nous retarderont pas trop. Ça serait dommage de devoir changer de bateau, celui-là est très bien... »
- Lorsqu’ils purent tous ressortir, le policier leur annonça que le bateau resterait à quai pour la nuit, le temps qu’il effectue quelques vérifications, et les laissa mariner sous la surveillance de ses subalternes. Le garçon comprit vite l’utilité de la manœuvre, car sous leurs airs de parfaite désinvolture les deux gardes ne manquaient pas une miette du spectacle.
- En effet, il y eut une altercation. Le bagnard s’en prit au riche, à propos d’une vieille histoire.
- Il y a des années, il avait cambriolé sa demeure et dans sa fuite s’était battu avec le père de l’autre, qui était décédé des suites de ses blessures. C’est la raison pour laquelle il avait passé tant de temps enfermé, mais il prétendait à présent que ça n’était pas lui mais un de ses complices qui avait donné le coup fatal, qu’il avait payé pour ses erreurs de jeunesse, et qu’il ne retournerait pas en prison pour ce vol qu’il n’avait pas commis.
- Le riche commença lui aussi à s’exciter, et l’avocate s’en mêla. Elle avait été son épouse, elle l’avait trompé et il l’avait répudiée, la forçant à fuir à l’autre bout du monde. Elle supplia son ancien époux d’être raisonnable, de ne pas faire ainsi du tort à deux innocents par rancœur, mais celui-ci restait insensible. Ils avaient mérité ce qui leur était arrivé pour l’avoir blessé jadis, et si d’aventure ils avaient voulu se venger de lui aujourd’hui, ils mériteraient encore ce qui leur arriverait.
- Le garçon comprenait mieux. Mais au fond de lui, le véritable mystère demeurait intact. Celui de l’énorme cube en or qui s’était évaporé sans laisser de trace. Ce serait de là que la vérité jaillirait, lorsque quelqu’un - lui, peut-être - aurait résolu l’énigme.
- Alors il se leva pendant la nuit, et partit fouiner. Il inspecta le navire de fond en comble, sans grand succès.
- En retournant se coucher, il surprit Amon, le prêtre, qui revenait du réservoir d’eau douce, les yeux rougis et les joues luisantes, comme s’il avait pleuré. Un instant il eut l’air contrarié par la présence de l’enfant. Presque furieux. Mais aussitôt son regard se radoucit, et il lui sourit en rentrant dans sa cabine sans dire un mot.
- Si l’enfant avait espéré que la nuit lui porterait conseil, ce fut en vain. Il se réveilla sans aucun souvenir d'une illumination nocturne, pas plus avancé que la veille. Mais en voulant attraper ses chaussures, qu'il avait négligemment retirées à la va-vite la veille, un détail attira son attention. Sur la semelle exposée au grand soleil qui entrait dans la pièce par le petit hublot rond, il remarqua quelque chose qui luisait joliment. Comme des paillettes dorées... non, pas des paillettes.
- Alors une idée se dessina dans sa tête.
- Lorsque le policier revint à bord. Il arrêta Elsa et Morgan. En effet, leurs liens tumultueux avec la victime semblaient fondés, et il avait bien fallu deux personnes pour commettre un tel vol. Morgan semblait abattu, résigné. Elsa, elle, bouillait de rage mais savait qu'une saute d'humeur ne jouerait pas en sa faveur.
- Le garçon n'osait pas intervenir, il n'était pas sûr de lui. S'ils étaient innocents, il s'en sortiraient, non? Alors qu'il s'était résigné à se taire, le vieux soupira avec mépris en voyant l'air satisfait, ravi même, du riche qui contemplait la scène. Ce n'était certainement pas l'allure d'une victime.
- « Attendez ! »
- Tous se tournèrent vers l'enfant, qui ne savait que dire à présent. Il n'avait pas réfléchi à la suite des événements. L'officier, patient, l'invita à poursuivre d'un signe de tête. Alors il se jeta à l'eau.
- « Amon, combien de fois par jour pries-tu ton dieu ? »
- L'autre parût surpris mais répondit. L'enfant lui posa une nouvelle question, puis une autre, et une autre encore. Toute la conversation qu'ils avaient eu le jour de leur rencontre y passa. Amon connaissait toutes les réponses. Du coin de l’œil, le garçon surveillait les réactions des policiers. Lorsque leurs regards interrogateurs cédèrent place à des signes de lassitude, et comme Amon semblait plus sûr de lui et répondait de plus en plus précisément, il porta l'estocade.
- « Pourquoi avez-vous tué Amon ? »
- « Quoi ? Je ne l'ai pas tué ! Je... »
- Il se tut brusquement, penaud, mais le mal était fait. Le policier se rapprocha.
- « Tué qui ? ... Monsieur, qui n'avez-vous pas tué ? »
- « Mais personne ! C'est ridicule, c'est moi, je suis Amon Shir ! Ce gosse, il raconte n'importe quoi, il m'a embrouillé l'esprit. »
- L'officier se gratta le menton. Il doutait. C'était bon signe.
- « Bon, petit, je t'écoute. Qu'est-ce-que tu as voulu dire ? »
- « Je pense que cet homme n'est pas Amon Shir. Regardez sous vos chaussures. »
- Tous - le vieux compris, qui maintenant était pendu à ses lèvres - levèrent un pied et constatèrent la présence des reflets dorés.
- « De la feuille d'or. Surprenant, sur un bateau, non ? Un peu comme ce gros cube en or massif qui a disparu. À mon avis, il n'a jamais existé. Il n'y a jamais eu qu'une grosse boîte creuse, dorée à la feuille, avec cet homme dedans. Un homme qui ressemble à Amon, un homme qui parle comme Amon, mais qui porte des lentilles pour avoir les mêmes yeux. Un homme que votre victime a introduit à bord pour se venger de sa femme infidèle et du meurtrier de son père. »
- Après un silence, le riche protesta. Il n'avait jamais, au grand jamais, rencontré le prêtre avant d'embarquer, tout ça n'était que foutaises, calomnies, délires adolescents. Le policier leva la main pour le faire taire.
- « Vous venez tous avec moi. On va tout vérifier. L'identité de monsieur. La provenance de votre or. La fonderie qui vous a fait ce lingot. Croyez-moi, nous finirons par tout savoir. »
- Alors Amon craqua.
- « Attendez ! Attendez... Le gamin dit vrai. C’est lui. Il m'a payé une fortune pour entrer dans la boîte et pour la réduire en pièces. Et pour en jeter les débris à l'eau, et pour prétendre que j'étais ce prêtre. Mais il n’est pas mort, je le jure. Je l’ai vu, il est enfermé dans une malle, vous pouvez aller voir. Je ne sais pas ce qu’il comptait faire de lui, mais je n’ai rien à voir là-dedans. »
- Ils retrouvèrent en effet le vrai prêtre dans la malle du riche, drogué. Un médecin arriva pour s’assurer de son état de santé, et lorsqu’il reprit connaissance, les policiers l’interrogèrent et repartirent peu après, emmenant avec eux le riche et son complice. Les autres purent poursuivre le voyage.
- C’est un Amon plus pâle que la mort mais à l’entrain intact qui rejoint les autres pour le déjeuner, alors que le bateau filait à toute allure pour rattraper son retard. Il leur livra le fin mot de l’histoire.
- « Moi aussi, je connaissais cet homme. Il y a fort longtemps, il était venu me trouver alors qu’il effectuait un voyage commercial dans mon pays natal. Comme tant d’autres avant lui, il était fasciné par notre culture, et il me demanda de lui livrer les secrets de mon culte. Il voulait, comme nos rois les plus illustres, traverser la vallée de la mort et accéder à la divinité, une fois son temps venu. Il n’avait rien compris, alors je lui ris au nez. Il me proposa beaucoup d’argent, et je ris encore. C’est ainsi, je n’ai jamais vraiment su ménager la susceptibilité d’autrui… Alors je lui dis ces paroles en l’invitant à partir : ‘’Crois-moi, frère, tu auras beau amasser tout l’or de la terre et le déposer aux pieds des dieux, ils ne te répondront pas. Ton offrande sera devenue poussière avant que tu ne deviennes leur égal. Ce qui compte à leurs yeux, c’est ce qu’il y a à l’intérieur des choses, bien caché.’’ ; il faut croire que je lui ai donné de mauvaises idées... »
- Le garçon tira beaucoup de fierté de la reconnaissance que tous lui témoignèrent, et il était content de pouvoir poursuivre la route à leur côté. Le vieux aussi semblait ravi du dénouement de l’affaire, il allait enfin pouvoir profiter de son repos sans aucune agitation importune. L’enfant vint tout de même l’asticoter.
- « Alors, j’avais raison de m’intéresser à tout ça, non ? Sans moi, trois innocents auraient payé cher ton inaction. »
- Le vieux lui passa sans ménagement la main dans les cheveux – il était fier, cela se voyait.
- « Tu plaisantes, j’espère ? C’est moi qui t’ai donné toutes les pistes, et c’est par modestie que je t’ai laissé toute la gloire. Comment ça, non ? Mais si, rappelle-toi, l’assistante du magicien, la vérité au-delà des évidences, toutes ces paraboles. Tu n’avais pas saisi ? Ah, la jeunesse... »
- Devant tant de mauvaise foi, l’enfant ne put s’empêcher de sourire.
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