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- La jeune femme était assise face à la fenêtre qui donnait sur l'océan, au premier étage de la vieille maison de pêcheurs que sa famille occupait depuis des générations. Elle était à l'ouvrage depuis plusieurs heures, brodant sans relâche, comme les jours précédents. De l'extérieur lui parvenaient les cris des mouettes qui devaient se disputer quelque chose à manger dans la petite cour où son père et ses frères rangeaient leur matériel. Cela faisait plusieurs mois qu'ils étaient partis en mer, et le temps passé seule lui semblait de plus en plus long. Comme à son habitude, elle se laissait aller à la rêverie dès que l'opportunité se présentait. Cet après-midi, il s'agissait d'une voile à l'horizon, navigant à vive allure vers le sud, sans doute jusque l'Afrique.
- Le corbeau la tira de ses pensées, encore. Cette fois, il s'était juché sur son caillou, et donnait de furieux coups de bec dessus, s'interrompant seulement pour fixer la travailleuse de ses yeux d'un noir insondable.
- Cela faisait une heure qu'il avait élu domicile sur le petit balcon en face d'elle. Et il n'en avait pas bougé depuis, s'amusant à la déconcentrer en jouant avec un bloc du toit qui devait s'être détaché lors de la dernière tempête.
- Cette fois, elle envoya valdinguer un tabouret contre le lambris d'un coup de pied agacé, mais le volatile ne réagit pas, mis à part le regard outré qu'il lui adressa en penchant la tête, et reprit son vacarme.
- En jetant un coup d'œil à sa trame, la femme s'aperçut qu'elle avait commis une erreur, il y a un moment déjà, décalant le motif sur tout l'aller du trajet de son fil, et entreprit péniblement de revenir en arrière. Depuis toute petite, elle avait toujours travaillé à l'aveugle, perdant son regard dans l'immensité tout autour d'elle, avec ses seules pensées pour y voguer.
- Cela lui rappela ce fameux jour. Elle savait qu'elle y penserait chaque fois qu'elle ferait sa broderie. Elle n'était encore qu'une enfant, il y a une dizaine d'années, et un immense bâtiment avait accosté non loin du village, un soir d'été. Bien que les navires de pêche qu'elle voyait toute l'année fussent de robustes et savantes constructions, aptes à emmener frères et pères jusqu'en mer d'Islande, ils n'avaient rien de comparable avec celui-là. Ce bateau était fait pour la guerre, cela se voyait, et ses occupants n'avaient pas la tête de pêcheurs. Ils avaient, en revanche, le même flou dans le regard, celui de ceux qui parfois confondent la côte et l'horizon, et c'est peut-être pour ça que ce jour-là, les arrivants avaient été accueillis comme des amis, et qu'une grande fête avait été organisée en l'honneur de leur visite.
- Il y avait une femme parmi eux. De toute la soirée, la fillette n'avait pu détacher son regard d'elle. Elle était si belle, avec ses grands yeux bruns et ses longs cheveux noirs détachés ; si fière, dans ses habits d'homme, ses bottes lustrées et son caban bleu brodé de fils d'or ; si libre, quand elle les regardait tous, droit dans les yeux, racontant ses exploits, un sourire immense aux lèvres. Elle s'appelait Maria, comme la mère de son admiratrice, et c'est elle qui avait poussé sa fille à aller lui parler, un panier de fruits à la main pour prétexte.
- Maria, qui s'était amusée du manège sans discrétion de l'enfant, avait proposé de lui montrer le voilier.
- Après en avoir exploré les moindre recoins, elles s'étaient assises sur le pont. C'est alors que, prenant son courage à deux mains, la petite avait avoué, d'une voix peu assurée, son désir de devenir la même femme que la pirate. Maria avait beaucoup ri, ébouriffé sa compagne, puis, l'air soudainement perdue dans ses pensées, avait fini par répondre :
- « Si ça ne tenait qu'à moi... Je n'ai pas toujours été privée d'une autre présence féminine sur ce navire ; et à toi, je peux bien avouer que parfois elle me manque... »
- Puis elle éclata de rire.
- « Mais allons, ta vie est ici, avec ta famille, tes amis... Tu rencontreras un beau mari, tu auras la belle vie, au calme, loin des tempêtes et des naufrages du monde. Si tu savais comme je t'envie. »
- Voyant son air déçu, elle s'était rapprochée de la fillette, et avait passé son bras autour de ses épaules.
- « Allons, ne sois pas déçue. Je ne sais pas lire l'avenir, tu sais, bien que certains me prennent pour une magicienne gitane, hahaha. En revanche, j'ai appris une chose importante ces dernières années, alors écoute bien. Tu vois ces broderies sur ma chemise ? Eh bien ta vie, la mienne, et celle de tous les autres, elles sont comme ces fils. Elles se croisent, s'entrecroisent, reviennent sur leurs pas, et repartent de plus belle ! Si tu es sur le fil, tu as l'impression d'avancer tout droit, sans aucune intersection devant toi ; mais vu d'ici, regarde comme les chemins sont innombrables ! Et le plus fou, c'est qu'à chaque point, si ton fil venait à se décaler si peu que ce soit sur la trame, sa route en serait irrémédiablement transformée. »
- Un piaillement épouvantable et le raclement de la roche au sol vinrent figer le sourire sur le visage de la jeune femme. C'en était trop. Elle posa son aiguille et son travail, ouvrit la fenêtre et fit face au corbeau, qui avait prudemment reculé en sautillant, mais la fixait toujours d'un air bravache. Elle saisit la pierre et la jeta par dessus la balustrade, l'air de dire, va voir ailleurs si j'y suis, stupide oiseau.
- Cinq grosses mouettes s'envolèrent alors, dans un concert de cris de panique et de claquements d'ailes. Eberluée, la femme vit alors le corbeau fondre sur des restes de poisson, laissés sans surveillance, avec un croassement triomphant. Mais au lieu d'emporter la nourriture ou d'en faire un festin, il continua de la fixer du regard, donna pour la forme quelques bons coups de bec sur son caillou, et s'en fut sans tarder.
- La brodeuse, elle, restait sans bouger sur le balcon. Elle était impressionnée par l'intelligence de l'oiseau, mais il y avait plus que ça. Elle ne pouvait se départir d'une petite idée, d'une infime sensation. Celle que le corbeau était venue pour elle, plutôt que pour le poisson ; lui délivrer un message important, plutôt que la manipuler comme il l'avait fait. Elle ne pouvait s'empêcher de repenser à cette conversation sur le pont, il y a des années de cela. Sans savoir dire pourquoi, la scène qu'elle venait de vivre éclairait d'un jour neuf ce que Maria lui avait dit, et qu'elle n'avait pas vraiment saisi alors, trop jeune pour comprendre, trop émue pour écouter.
- Soudainement, sortant de ses pensées, elle eut un sursaut, se pencha un peu pour retrouver dans le ciel le corbeau, qui filait vers l'Est, et se fit un serment : une fois déjà elle l'avait laissée filer sans rien faire, mais c'était la dernière. « … si ton fil venait à se décaler si peu que ce soit sur la trame, sa route en serait irrémédiablement transformée. »
- Au village, jamais plus on n'entendit parler de la jeune femme qui passait ses journées à broder, elle disparut aussi vite que les mouettes, quelques temps avant elle, et nul ne sut jamais où elle alla.
- Ce n'est pas que ses voisins ou ses connaissances n'aient rien eu à faire de son sort. Mais la nuit suivante, le navire qui était passé à l'horizon dans la journée choisit de mouiller dans une discrète crique un peu plus au sud, et ses occupants, des forbans de la pire espèce, profitèrent de l'obscurité pour attaquer et incendier le paisible village de pêcheurs.
- Dans la région, on dit que cette nuit-là, personne ne survécut.
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