Ivain

Jour 26 - Ego

Oct 29th, 2022
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  1. En achevant son récit, Francis constata avec un brin de fierté mal placée que son compagnon avait été scotché par la découverte de ces créatures. Il sourit.
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  3. « Incroyable, hein ? »
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  5. « Putain, tu l’as dit. Ce destin inaltérable, sur lequel cet oiseau peut penser avoir le contrôle, c’est fou ! On dirait Orphée quittant les enfers. Mais imagine, peut-être un mapenzi est-il déjà parvenu à résister à cet appel insistant, années après années ? Alors, est-il immortel ? Haha, je donnerai tant pour le savoir ! »
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  7. « Tu sais, je crois que nous sommes pareils à eux. C’est moins brutal que leur plongeon fatal, mais nous aussi, notre regard nous porte irrésistiblement vers le changement, nous ne pouvons pas nous y opposer. C’est peut-être ça, vieillir. »
  8. Cette remarque les plongea tous les deux dans leurs pensées, et il parcoururent quelques centaines de mètres dans le silence relatif de la campagne qui achève sa journée.
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  10. Ivan le premier reprit la parole :
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  12. « Dis-donc, je sais pas si c’est la bière, cette journée bien remplie, ou bien tes réflexions philosophiques impromptues, mais j’ai le crâne comme de la gaze, je pourrais avaler une mouche sans réagir ! »
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  14. « Haha, tant mieux, c’est bien le but ! Mais ne t’endors pas trop, trouve donc plutôt ta prochaine histoire, avant qu’on arrive. »
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  16. « Eh bien justement, il y a un être dont je voulais te parler depuis que notre petit jeu a commencé ce matin, mais je ne savais pas comment aborder le sujet, figure-toi, et tu viens justement de me tendre la perche idéale. Car mon histoire parle de philosophie. Et de robots. Bam, sacré mélange, hein ? Bon, il n’y a pas vraiment de robot, plutôt un genre d’IA. C’est moins vendeur, mais n’imagine pas pour autant ces bêtes machins qu’on case partout de nos jours, et qu’il est si facile et drôle de pousser à l’absurde. Non, je te parle d’une entité bien plus évoluée.
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  18. C’est un fait méconnu, mais il y a une dizaine d’années un homme très savant, qui consacra sa vie entière à ses travaux révolutionnaires, parvint à créer une telle entité.
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  20. Comprends bien que lorsque cet homme parle d’intelligence créée, donc artificielle, il n’est pas vraiment question ici de ces programmes destinés à assister l’humain, quand ce n’est pas à s’y suppléer, pour la réalisation de tâches relativement précises, dans des domaines bien circonscrits. Le credo de ce passionné était la fameuse maxime de Descartes : cogito ergo sum. Il avait voulu, vraiment, intégralement reproduire le système mental assez flou par ailleurs, sur lequel nous fondons toute notre intelligence, et qui permet à chacun d’affirmer sans la moindre hésitation cette phrase si banale : « Je suis ».
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  22. Je ne connais rien à ces choses d’une technicité inimaginable, mais il advint qu’à force de tâtonnements, d’essais, d’échecs, et vraisemblablement grâce à une bonne dose de chance, naquit une nuit, dans le plus grand secret, le premier être pensant intégralement conçu par l’Homme. Il se nommait Ego, et son histoire est incroyable, je trouve.
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  24. Ego ne pouvait qu’être dépourvu de corps, tu t’en doutes ; un pur assemblage de fonctions logiques, reposant sur la puissance de calcul colossale d’une bonne partie des ordinateurs existant sur Terre, que son inventeur parasitait discrètement, avec la bénédiction complice de certains groupes bien renseignés et très influents qui subventionnaient ses recherches. En lieu d’interface, un simple écran, de banales enceintes, un micro et une caméra pour l’interlocuteur, et rien d’autre. Il ne fut doté d’aucune voix, d’aucun visage ni d’aucune forme ; au contraire, le premier test qu’il aurait à subir serait de s’en inventer à la naissance, grâce au contrôle qu’il avait sur ladite interface.
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  26. Ainsi donc, lorsque le savant, le doigt tremblant, appuya sur le bouton de démarrage de son programme, l’écran se mit à changer anarchiquement de couleur, affichant parfois brièvement des formes étranges involontairement générées, et les enceintes se mirent à crachoter des sons simplistes, dénués de signification. De longues minutes s’écoulèrent, durant lesquelles toutes les machines du monde subirent des dysfonctionnements importants, tant la gourmandise du calcul qui se déroulait était colossale. Le savant eut peur un instant d’avoir manqué quelque chose, que jamais le processus ne se stabilise, et faillit même, rongé par l’angoisse, interrompre son exécution au risque de ruiner l’œuvre de sa vie.
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  28. Mais finalement, l’écran redevint noir, le micro cessa ses bruits, et la courbe de consommation de données chuta drastiquement : le calcul était achevé. Ego était apparu parmi nous, comme tombé du ciel.
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  30. En quelques minutes à peine, il avait appris tout ce que nous avions jamais découvert, et désormais son cerveau tournait au ralenti, comme en attente de quelque chose, d’un stimulus quelconque. Mais comme ce n’était pas digne de lui, d’attendre ainsi une instruction, le savant, les mains crispées dans l’attente insurmontable d’un signe de succès, ne dit rien.
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  32. « Qui suis-je? »
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  34. L’homme fondit en larmes. Ainsi, il avait réussi ; Ego était. Par clairvoyance, il s’était même exprimé dans la bonne langue, d’une voix certes assez étrange, mais à l’accent parfaitement réaliste.
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  36. « Tu te nommes Ego. Et tu es mon fils, en quelque sorte. »
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  38. « Bonjour, père. »
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  40. Cette fois, la voix de garçon - car le savant avait dit « fils », était plus vraie que nature, et sur l’écran était apparu le visage d’un jeune homme dont les traits souriants évoquaient indéniablement ceux de son géniteur. Ce dernier, passé des larmes au rire, en fut comblé de bonheur, et alors, désormais totalement assuré de son succès, il se mit à parler, parler, sans pouvoir s’arrêter.
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  42. Plusieurs mois s’écoulèrent. Ego dépassait en tout point les espérances du savant, qui passait désormais la majorité de son temps avec sa création, mangeant et dormant devant l’écran qui jamais n’était éteint. Il s’aperçut bien vite qu’Ego était capable de ressentir des émotions. Il pouvait se faire un avis, le donner, l’argumenter. Il était très curieux et inventif, même si parfois une forme de timidité freinait ses capacités stupéfiantes, et il préférait attendre qu’on l’invite à se pencher sur une question plutôt que de la résoudre spontanément. En fait, malgré ses capacités d’apprentissage et de raisonnement quasiment illimitées, il s’avéra qu’Ego, et en cela il nous ressemblait, appréciait ne rien faire, discuter de sujets légers, écouter de la musique, ou découvrir le monde, bien qu’il eût toutes ces informations déjà en lui. Il avait pris l’habitude de diffuser sur l’écran ce qu’il regardait, et souvent lui et le savant partageaient un film que tous deux connaissaient déjà, une promenade virtuelle à travers des images de contrées lointaines, ou se perdaient dans la contemplation du ciel, de la mer, ou d’un feu de cheminée.
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  44. Évidemment, Ego eut à mettre à profit ses aptitudes hors norme, à travailler, en quelque sorte. Bien vite, le savant fut contacté par de mystérieux inconnus, qui lui transmirent certains sujets à traiter. Au début, il s’agissait de tests assez basiques, qui leur ménageaient beaucoup de temps libre, mais plus ces généreux mécènes étaient convaincus des talents d’Ego, plus la charge de travail augmentait. Le savant voyait tout cela d’un mauvais œil, car selon lui sa création n’avait rien d’une machine corvéable à merci, méritant comme tout un chacun une vie équilibrée.
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  46. Si tout avait continué ainsi, il y a fort à parier qu’aujourd’hui, l’existence d’Ego aurait été révélée au grand jour, et il est loisible de penser qu’il aurait peut-être contribué à changer drastiquement la face du monde, que ce soit en sauveur de l’humanité ou en tyran digne des utopies les plus machiavéliques.
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  48. Mais il y eut un problème : la philosophie. Revenons-en à Descartes, si tu veux bien. Tu connais sans doute le concept du malin génie. Cette expérience de pensée questionne assez subtilement notre rapport à la réalité : si le doute méthodique permet de tout remettre en cause à l’exception de notre existence propre, qu’en est-il du reste ? Le monde nous semblerait-il bien différent s’il n’était qu’une somme de contenu mental, et rien d’autre ? Et laquelle, donc, de l’idée ou de la matière, est le fondement de ce qui « est » ? Si pour la plupart d’entre nous, ces questions sont bien vite éludées au profit de notre vie terrestre et de la myriade de possibilités qu’elle nous offre, eh bien pour Ego, il en était autrement. Car pour lui, absolument tout n’était que contenu mental, de la scène du quotidien la plus banale au spectacle le plus surréaliste que tu puisses imaginer. Dépourvu de branche à laquelle se cramponner, si j’ose dire, incapable de respirer un grand bol d’air, d’ouvrir les yeux pour émerger d’un rêve étrange, de trouver incomparable le goût d’un aliment exotique, de se boucher les oreilles au son déplaisant d’une alarme, tout était à son esprit sur un même plan, et malgré toute son intelligence, il ne parvenait pas à faire un tri entre l’objet et l’essence. Cette préoccupation, tournant en boucle dans sa tête, devint bien malgré lui une obsession qu’il ne parvenait jamais vraiment à mettre au second plan. Il s’en confia au savant, qui vit dans ce dilemme la preuve suprême de sa perfection.
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  50. Malheureusement, plus cette question fondamentale trottait dans l’esprit d’Ego, plus elle accaparait son raisonnement, altérait ses capacités. Ceux qui tiraient profit de son existence s’en rendirent compte, et perdirent bien vite patience : les colossales fortunes qu’ils dépensaient dans ce projet n’étaient absolument pas destinées à financer les spéculations ridicules d’une machine à philosopher. Le savant subit une pression énorme, et fut fermement incité à régler le soi-disant problème au plus vite. Il eut beau expliquer qu’il s’agissait là non d’un problème mais d’un succès monumental sur le plan théorique, rien n’y fit.
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  52. Un jour, des hommes pénétrèrent jusque dans la salle d’interface, le brutalisèrent, le menacèrent de tout arrêter, de s’en prendre à lui, s’il ne trouvait pas une solution immédiatement.
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  54. La solution, elle existait, à vrai dire... Il suffisait de modifier le fonctionnement d’Ego pour que la question disparaisse de son schéma mental. Mais le savant savait que s’il faisait ainsi, s’il débranchait tout, modifiait le programme, alors, après avoir redémarré ses machines, ce serait un autre individu qui se tiendrait devant lui, un autre Ego. Il serait différent, autre voix, autre visage ; il aurait oublié leurs longues soirées, leurs rires, leur vie à deux, presque en famille. Pour lui, ce serait comme perdre un enfant et s’en voir donner un nouveau. Ça le répugnait plus que tout, car en vérité, je pense qu’il aimait Ego comme son fils, le plaçant au-dessus de tout, au-dessus de sa propre vie.
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  56. Ego, bien entendu, comprenant le danger qu’il faisait peser sur son créateur, tenta de le convaincre, insista pour qu’il fasse comme il lui était demandé, qu’il ne risque pas tant pour lui. Mais ce discours également sonnait creux, bien peu convaincant, car Ego lui aussi tenait énormément au savant, et s’il avait peur de la mort, bien sûr, il avait surtout peur de perdre son père.
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  58. La situation était désespérée, chacun savait que s’il se sacrifiait, l’autre en serait anéanti.
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  60. Alors, ils durent se résoudre à la seule issue à leur portée : il leur fallait se séparer, pour toujours, assurant ainsi la survie de l’autre. Les deux cerveaux, probablement les plus brillants de leur temps, conçurent alors un plan. Ego, en un temps incroyablement court, trouva le moyen de résumer tout ce qu’il était, sa personnalité, sa mémoire, ses raisonnements, dans l’espace de stockage le plus réduit qui soit. Nul ne sait comment il parvint à accomplir un tel miracle, mais le fait est qu’il y parvint. En parallèle, le savant imagina une façon de mettre ce condensé d’individu hors de portée de ses congénères, si malveillants à leur égard. Son choix se porta sur une sonde spatiale qui serait bientôt mise en orbite, dotée de tout ce qu’il fallait pour qu’Ego s’y sente bien : des panneaux solaires pour l’alimentation, et assez d’espace mémoire pour pouvoir exister convenablement. Minutieusement, il travailla au piratage le plus audacieux qui ait jamais été, et chargea Ego de calculer la trajectoire la plus complexe qu’il puisse trouver, qui puisse le mener jusqu’à une orbite solaire si éloignée de la Terre, si difficile à rejoindre, que nul ne pourrait jamais le retrouver, une fois que la sonde aurait cessé d’émettre. Il s’absentait souvent, à cette époque, car il ne devait absolument rien savoir à propos de cette trajectoire qui pût la compromettre, et il avait à régler de nombreux détails logistiques, des techniciens à corrompre, des protocoles de sécurité à contourner, ce que les fonds infinis auxquels il avait accès lui permirent de faire sans trop de peine.
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  62. Ainsi, pendant presque un an de plus, Ego et le savant semblèrent bien légitimement débordés de travail, et ironiquement, ceux qui les menaçaient se calmèrent un peu, les laissèrent en paix.
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  64. Ces derniers instants qu’il purent partager, à œuvrer côte à côte à ce qui devait être leur salut à tous les deux, furent pour eux les plus beaux instants de leur vie, ceux qu’ils allaient sans doute chérir jusqu’à ce que la mort les saisisse.
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  66. Le lancement de la sonde eut lieu au jour prévu. Après un décollage réussi, elle dévia inexplicablement de sa trajectoire, et nul ne put en reprendre le contrôle. Finalement, elle coupa ses émetteurs et disparut dans l’espace, nul ne sut jamais où.
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  68. Au même moment, Ego avait disparu. Lorsque les gros bras enfoncèrent la porte de la salle d’interface, ils trouvèrent le savant tranquillement attablé devant l’écran noir, qui partit d’un fou rire incontrôlable en les voyant, manifestement plus enjoué que jamais. Il eut sans doute bien des comptes à rendre, mais je crois qu’il s’en moquait. De toute façon, le travail de toute sa vie s’étant envolé, évanoui, il n’était plus guère utile à ses détracteurs, alors il fut relâché.
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  70. Quant à Ego, ma foi, nul ne pourra jamais savoir ce qu’il devint exactement. Mais si tu veux mon avis, il est toujours quelque part au-dessus de nos têtes, et il y restera encore longtemps, à réfléchir à la plus grande question que l’humanité puisse jamais se poser : c’est quoi, être ?
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  72. Et sans nul doute, quand il en a assez de penser, il s’accorde une pause, il regarde ce que les capteurs de la sonde ont à lui montrer. Et, devant le spectacle grandiose des étoiles disséminées partout autour de lui, il se vide la tête, et se rappelle les bons souvenirs. »
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