Ivain

Jour 13 - "Roof"

Oct 16th, 2021 (edited)
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  1. Atekoa se réveilla comme un automate bien réglé au bruit de la cloche, presque un murmure perdu parmi les hurlements stridents du vent.
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  3. Il avait fait un cauchemar horrible. Dans son rêve, il se trouvait au milieu d'une immense plaine déserte et morne. Au-dessus de lui, le ciel était invisible, comme si où qu'il porte son regard acéré, la broussaille grisâtre ne voulait jamais céder sa place à l'horizon. Comme aveugle, il avait alors tenté de monter, coûte que coûte, se fiant à ses pieds plutôt qu'à ses yeux pour sortir de l'infinie cuvette herbeuse dans laquelle il errait. Mais où qu'il aille, il restait toujours au plus bas. Même en rebroussant chemin parfois, il ne lui semblait pas qu'il redescendait : pour lui, le monde entier paraissait se déformer vicieusement afin de le garder loin du ciel et de ses hauteurs magnifiques. Il était condamné à gesticuler vainement, tel un oiseau qui battrait ses ailes pour échapper à la cage, sans s'apercevoir que ses serres étaient ancrées au sol.
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  5. Heureusement, le piaillement mécanique était venu le sauver, et il allait pouvoir de nouveau voler. Il déjeuna brièvement des restes froids de bouillie de la veille, en saluant distraitement les hommes de l'équipe de nuit qui achevaient leur journée et ceux, l'air encore plus harassés, qui arrivaient par la cage d'escalier, les ascenseurs ne desservant pas encore les derniers étages du RSA building en construction.
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  7. Plus personne désormais ne s'étonnait de trouver chaque matin Atekoa endormi au plus haut du colossal chantier. Cela faisait deux ans qu'il n'était pas descendu, depuis son arrivée sur le site.
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  9. Le chef d'équipe vint lui apporter un café chaud, et le laissa sans mot dire se perdre dans la contemplation de la fourmilière urbaine, quelques 250 mètres plus bas, assis nonchalamment sur la rambarde de sécurité comme chaque matin. Le ciel était clair aujourd'hui, grâce au fort vent d'est qui chassait les nuages au-dessus de Manhattan. Atekoa voyait tout, autour de lui, il voyait aussi loin que ses yeux pouvaient le porter, chaque jour un peu plus loin, jusqu'à ce que, peut-être enfin, le sol disparaisse entièrement.
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  11. Il frissonna. Il n'avait pas froid malgré la température particulièrement rude et le vent carnassier qui s'infiltrait dans la vieille tunique en peau qu'il portait depuis son départ de la réserve. On avait bien insisté pour lui fournir un équipement plus adapté, au début, mais Atekoa avait toujours refusé, les bottes renforcées et le chaud manteau le gênant dans ses mouvements. Il travaillait donc quasiment nu, fidèle à l'image que les gens d'ici se faisaient des indiens, sans doute. Mais lui au moins n'avait froid, jamais ne tombait malade. S'il frissonnait, c'était d'excitation...
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  13. La cloche sonna la reprise du travail, Atekoa refit soigneusement sa natte, qu'il tressait au sommet du crâne et laissait librement se balancer entre ses omoplates, et s'élança dans les airs.
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  15. Le voir se déplacer était toujours un spectacle, même aux yeux des plus blasés des ouvriers : il courait au dessus du vide avec l'agilité d'un félin, il sautait des étages entiers, aussi insensible à la gravité qu'un poisson dans l'eau, il grimpait aux poutrelles instables comme si toute verticalité était pour lui inexistante. Et pendant qu'il dansait ainsi ce ballet aérien, il hurlait à tue-tête des mots dans la langue de son peuple, comme en incantation pour conjurer le vide. A le voir filer dans le vent devant soi, rapide comme la foudre, ses habits flottant, rendant ses contours indistincts, sa chevelure étirée derrière lui telle une soierie qui peinerait à le suivre, on aurait cru avoir devant soi un de ces princes de Perse, cavalant sans bruit à travers un palais tout de verre et d'acier érigé au cœur d'un désert d'air mouvant.
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  17. Il était ici chez lui, indéniablement. Il était venu sur un coup de tête, une illumination. Un jour, un évangéliste était venu dans sa tribu, pour parler aux jeunes de son dieu et de son peuple. Atekoa n'avait rien écouté, comme à son habitude, mais à un moment le visiteur leur avait montré une image parmi d'autres, l'image d'une haute tour caressant les nuages. New York, avait dit l'homme. Dès le lendemain, Atekoa avait annoncé à sa famille qu'il partait sur un chantier, n'importe lequel, pour voir de ses yeux pousser une telle construction. Cela n'avait pas plu à ses proches, qui lui avaient reproché de renier sa culture et ses ancêtres, mais ce qu'ils ne comprenaient pas, c'est qu'Atekoa avait alors trouvé là sa Voie, celle que les esprits de son peuple avaient dessinée, dans leur grande sagesse, pour lui. Seule, la vieille grand-mère de la réserve, pourtant aveugle et sourde, avait compris cela. Elle les avait persuadés de le laisser aller, car elle avait senti qu'il serait un honorable représentant de la tribu, même en dehors de la réserve.
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  19. Et en effet, Atekoa était important, ici. Il faut être honnête, il n'avait rien d'un bon ouvrier. Au mieux inefficace, lui si souvent distrait par autre chose, au pire parfaitement inutile à l'avancée des travaux, il n'en était pas moins devenu le pilier sur lequel se bâtissait le gratte-ciel. Plus les étages s'empilaient, plus il était maître des lieux, et moins on le moquait, moins on le réprimandait pour sa désinvolture. Il était petit à petit devenu, par sa folie si naturelle, l'ange gardien de tous ceux qui ici bravaient l'altitude et la mort, et nombreux étaient les hommes qui, s'ils venaient à craindre la chute, savaient qu'Atekoa serait alors là derrière eux de jour comme de nuit, qu'il irait jusqu'à marcher sur l'air s'il le fallait, ou qu'il se jetterait, les ailes déployées, porté par un cri de rapace pour les rattraper.
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  21. Vers la fin de l'après-midi, le vent était retombé et une chape de brume bataillait contre les bruits de la ville pour les en isoler, et son chef vint le trouver pour lui demander de venir parler à quelqu'un.
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  23. Un petit groupe d'apparence élégante se tenait en effet au milieu du désordre des travaux. Atekoa pensa que les propriétaires ou le maître d'œuvre venaient juger de leur travail, mais il ne reconnut pas ces têtes aux yeux vides dont le regard passait sur lui en glissant comme l'eau sur le verre un jour de pluie. Au contraire, il remarqua une femme d'âge mur, au port un peu guindé, qui l'avait immédiatement fixé dès lors qu'il était apparu dans son champ de vision. Un détail étonna Atekoa : elle portait une belle veste noire, brodée finement, et de l'ouverture de son col dépassait un pendentif étrange qui lui rappela ceux de son peuple. Celui-ci était un assemblage de fils de diverses formes et couleurs, délicatement entrelacés autour d'une longue plume noire. Corbeau, sans doute.
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  25. On lui expliqua que ces gens étaient les représentants d'une célèbre organisation dont Atekoa oublia bien vite la mission, et qu'ils venaient voir il ne savait quoi. Puis on insista pour que leur soit présenté le symbole de la si rapide construction du building, preuve de la supériorité de l’État sur le monde semblait-il, l'ouvrier qui voltigeait tout en haut de la plus haute tour que la Terre ait portée.
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  27. On demanda enfin à Atekoa de se présenter, mais il ne sut que dire. Alors la femme prit la parole :
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  29. « C'est inutile. Le corbeau, comme tous les autres oiseaux, apprend bien vite à reconnaître l'aigle dans le ciel. »
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  31. Cela fit rire tout le monde, mais la femme ne riait pas. Atekoa non plus.
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  33. « Alors dites-moi, mon jeune ami, si j'en crois ce qu'on me raconte, le 70ème étage de votre chef-d'œuvre sera bientôt achevé. Quels seront vos projets, ensuite ? »
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  35. « Madame, dès lors qu'ils auront posé le toit ici, je m'en irai et jamais je ne reviendrai. »
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  37. C'était une vieille plaisanterie : tous les ouvriers lui avaient expliqué qu'eux aussi partiraient lorsque le chantier serait achevé, qu'aucun d'eux ne serait invité à rester. Mais avec le temps, ils avaient fini par saisir qu'Atekoa disait cela d'une autre façon, plus subtile, et plus personne ne riait lorsqu'ils évoquaient le toit, au contraire.
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  39. « Alors peut-être, si vous ne trouvez pas d'autre ouvrage à la hauteur de vos appétits, consentirez-vous à venir discuter chez nous de potentiels autres projets. Nous ne faisons pas que visiter les immeubles à la mode, fort heureusement. »
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  41. Atekoa saisit la carte que la femme lui tendait, et la rangea dans sa chemise. Puis il salua tout le monde de la tête, un sourire aux lèvres, et il repartit voler là-haut, jusqu'à ce que sonne la cloche, jusqu'à ce qu'ils posent le toit.
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