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- Pythodoris se tenait à la proue du navire de tête, le visage balayé par les bourrasques chargées d'embruns. En face d'elle, la côte de la plus grosse île de l'archipel grossissait à vue d'oeil et elle pouvait distinguer, sur la terre vallonnée et verdoyante, ça et là parmi les arbres en fleur, les bannières et le feux de l'armée de cet empereur fou qui croyait pouvoir résister.
- Elle promena son regard sur la flotte derrière, plus d'un millier de navires couvrant l'horizon, comme une vague de bois et de métal qui déferlerait du couchant, mue par un insatiable appétit de conquête. Ses troupes ne s'étaient guère reposées en traversant au pas de course le modeste royaume de Corée, car Pythodoris avait vu, toute proche, la fin de son voyage quelque part sur ces montagnes flottantes droit devant. Elle avait ordonné la construction d'une gigantesque armada, et quelques semaines plus tard elle avait pris la mer pour la toute première fois, ne laissant que quelques bataillons derrière elle.
- L'armée qui bientôt débarquerait était la plus grande de son temps, quelques huit cent mille hommes et femmes au moins. Des grecs, bien sûr, mais également des thraces, de tribus que Pythodoris connaissait vaguement, des latins, quelques celtes, germains, ibères, des byzantins, égyptiens, africains, des scythes et des parthes, des arméniens, des mercenaires du Pont, des guerriers des jungles orientales, des cavaliers nomades des grandes steppes, des chinois, et tant d'autres encore.
- Tous suivaient aveuglément, malgré leurs différences criantes, celle qu'on considérait comme une incarnation d'Athéna ou de quelque autre divinité barbare qui eût excellé à l'art de la guerre ; celle qui avait fait ployer devant elle tous les rois de la Terre ; celle dont l'empire n'admettait pour frontières que les flots déchaînés et bouillonnants du bord du monde.
- Elle se détourna du spectacle et fit appeler Sphrantxès pour préparer l'assaut. Il transmit ses ordres et l'aida à enfiler son armure, puis il lui apporta le casque sans mot dire, s'inclina et la laissa seule. Depuis quelques temps, Pythodoris était plus renfermée, plus sombre encore que d'habitude, elle qui n'avait jamais été particulièrement légère ou loquace. Mais Sphrantxès, le prince byzantin à qui l'on prêtait une ascendance prestigieuse jusque chez les argonautes, lui qui avait il y a des années renoncé si volontiers à ses terres, à sa colossale fortune, à tout ce qu'il avait, pour mettre son bras au service d'une jeune cheffe de guerre, lui qui était si éperdument amoureux d'elle, avait docilement accepté sa mise à l'écart. Il savait bien qu'elle n'était jamais pleine et entière avec personne, qu'une partie d'elle était piégée dans le casque, qui la protégeait autant qu'il l'enfermait. Un jour peut-être, il se fissurerait, mais à quel prix... En refermant la porte de la petite cabine, il put l'apercevoir, perdue dans la contemplation du massif visage doré qu'elle présentait comme s'il était le sien à ses ennemis et comme à ses amis.
- Il y a des années, son clan avait été impitoyablement anéanti par Brennos au cours de sa Grande Expédition, et elle s'était réveillée, laissée pour morte dans la boue au milieu du charnier, avec à côté d'elle l'énorme couvre-chef couvert de piques et son visage en laiton à l'expression figée en un cri de haine et de violence. L'enfant s'en était saisie et avait plongé son regard dans les yeux vides, comme elle le faisait aujourd'hui. Pythodoris n'avait conservé aucun souvenir antérieur, ce jour avait été comme une seconde naissance pour elle.
- Finalement elle enfila le casque. Elle sentit au sommet de son crâne la pierre de pouvoir qu'elle avait fait sertir à l'intérieur. Elle était à nouveau complète, toute puissante, hors de danger. Elle remonta sur le pont, et à sa vue les hoplites se mirent à scander son nom et ses titres, et le cri se répandit, de navire en navire, jusqu'à emplir toute la mer. Elle n'aurait pas à utiliser les pouvoirs de la gemme cette nuit, car quoi qu'il se passe sur le champ de bataille, la conclusion était inéluctable, aussi certaine que la chute d'un roc que l'on aurait poussé du haut d'une montagne, que le fracas d'un vase sous la violence d'un coup d'épée. Les choses étaient ainsi pour le commun des mortels, Pythodoris le savait.
- La bataille ne dura pas longtemps en effet, à peine une partie de la nuit. A l'aube, les insulaires vaincus avaient déjà négocié leur reddition et Pythodoris pénétrait dans un palais d'une sobre élégance, à l'atmosphère apaisante, dans lequel elle avait décidé de s'installer. Elle dormit un jour entier, tandis qu'une partie de ses troupes poursuivait vers le nord et que l'autre reprenait la mer vers le continent.
- Le lendemain, une audience exceptionnelle eut lieu pour discuter des affaires nécessaires à la transition. Une file interminable de notables défilait au milieu du brouhaha des traducteurs incertains ; c'était Sphrantxès qui s'occupait, comme d'habitude, de ces formalités administratives, Pythodoris casquée se contentant de quelques gestes de la main pour signifier son assentiment ou son désaccord.
- Au bout d'un temps, un homme se présenta sans requête devant la conquérante. Il n'avait pas la tenue des gens d'ici, et Pythodoris reconnut tout de suite son visage, malgré les années. Elle hésita, puis se leva et congédia toute l'assemblée. Sphrantxès fit mine de se lever également, mais elle posa la main sur son bras ; il avait le droit d'entendre. Une fois la salle vide, l'homme gardant le silence, Pythodoris prit la parole en grec :
- « Je sais qui tu es. Enfant, j'ai cru t'avoir rêvé, mais je sentais qu'un jour nous nous reverrions. Viens-tu me réclamer la pierre ? »
- « Oh non, c'était un don de bon cœur. Ou une malédiction, je ne saurais dire. Je vois que tu en as fait un usage glorieux. Je l'ai portée de nombreuses années, mais je n'ai laissé dans l'Histoire qu'une subtile trace, rien de comparable avec l'empire que tu as bâti en quelques années seulement... »
- Sous le regard interrogateur de Sphrantxès, Pythodoris ôta son casque et planta ses yeux dans ceux de l'étranger.
- « Qui es-tu, alors ? Et surtout, pourquoi ce don ? »
- « Mon nom paraîtra étrange à tes oreilles. Je m'appelle Armand, et je suis venu grâce à la Larme – la pierre, depuis une époque loin dans le futur, d'un monde qui n'a rien à voir avec celui que tu connais. Quant à ta seconde question, je dois avouer que je ne sais pas moi-même. Après avoir vécu les vies de cent hommes j'ai fini par me lasser. Vois-tu, la Larme offre au corps des facultés incroyables que tu entrevois sans doute, mais elle ne saurait en faire de même avec l'esprit de son porteur. Alors j'ai commencé à me chercher un successeur. Je me demandais dans quelle mesure ses actes bouleverseraient l'Histoire, j'étais très curieux de voir cela de mes yeux avant de vieillir à nouveau. Et lorsque je t'ai trouvée, une petite gamine sans défense au milieu d'un champ de ruine, agrippée à cet énorme casque de tueur, ça a été une évidence. Voilà. Il n'y a là nul Destin, nulle intervention divine. Une simple… interrogation. »
- Pythodoris resta muette un instant, alors que les deux autres la laissaient digérer.
- « Je comprends. Peut-être était-ce une erreur, alors. Je crois bien avoir perturbé le monde, sans vouloir me vanter. Les Hommes sont bien peu de choses face à la marche aveugle des conquérants. »
- « Oui, et je vois dans ton regard que cela te perturbe. Alors crois-en mon expérience ; j'ai moi aussi été très inquiet au début des conséquences de mes actes. Mais regarde-toi : des siècles avant mon temps, te voilà en train de changer drastiquement la face de la Terre. Que pèsent mes actes alors ? Et les tiens ? Un jour, quelqu'un d'autre portera la Larme, et il pourra défaire tout ce que tu as fait, si cela lui chante. Je ne sais pas quel mystérieux dessein sert cette pierre, mais il est hors de notre portée, et nous autres mortels ne devrions guère nous en inquiéter. »
- Alors que Pythodoris replongeait son regard dans le casque, Armand l'attira doucement vers lui :
- « Ce que je suis venu te dire, et n'y vois aucune malice de ma part, c'est que j'ai réalisé, tardivement, avoir chargé une enfant d'un bien lourd fardeau. Malgré cela, tu as accompli des choses qui dépassent l'entendement, des choses merveilleuses, des choses horribles, des choses injustes et des choses grandioses. Et tu peux continuer, tant que tu le veux. Mais n'oublie jamais qu'à tout moment tu es libre de jeter la Larme au fond de la mer, dans la fournaise d'un volcan ou au cœur d'une jungle impénétrable. Et alors, tu seras toujours toi. Je suis repassé en venant par là où je t'ai rencontrée la première fois. J'y ai croisé des Scyrmiades, des hommes, des femmes et des enfants de ton peuple. Ils ont rebâti une ville, tu sais... »
- Tout du long, Pythodoris ne s'était départie de son port altier et inflexible. Elle regarda tour à tour Sphrantxès et Armand, puis, mue par une détermination sans faille, elle reprit le casque dans ses mains. Elle le dévisagea encore, elle pouvait presque le sentir pulser, résonner à travers tout son être. Il était sa seule armure, sa seule force, elle n'avait jamais pour ainsi dire vécu sans lui. Finalement, elle leva les bras, comme pour le porter à son front. Mais au lieu de cela, ses avant-bras disparurent, comme avalés par un trou invisible dans l'air. En ramenant les bras en arrière, ses mains étaient vides. Le casque n'était pas son armure. Il était juste l'attribut d'un tueur, comme l'avait dit Armand. Elle se tourna vers Sphrantxès :
- « Rentrons. »
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