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- Extrait de "Oracles".
- Il était une fois, dans la province de Shaqbar, un homme influent et respecté, écouté des dieux eux-mêmes, et doté d’une insatiable soif de savoir. Il demanda un jour les faveurs d’Ubreolt. C'était là chose commune à l’époque, et il n’est pas un puissant d’alors qui n'ait jamais sacrifié un bélier en échange d’un signe indéchiffrable, mais l’ermite lui, proposa un marché au dieu.
- Il ne souhaitait pas connaître son propre destin, mais celui de l’humanité ; il demanda donc à Ubreolt la capacité de lire l’avenir de toute personne se tenant face à lui. Il promit en échange de se consacrer entièrement à ce service, devenant son servant aussi longtemps que l'immortel le voudrait. Ubreolt accepta, et son nouveau prophète commença à arpenter la région, pour rencontrer le plus de gens possible, et croiser ce qu’il voyait de l’avenir de chacun d’eux, pour tenter d’en extrapoler ce qu’il adviendrait du monde entier.
- En quelques années, il se fit un nom, et un jour le sultan l’invita à prendre place à ses côtés. Il reçut pour son service une suite confortable, un salaire généreux, et son maître, qui était juste et bon, le laissait vaquer à ses occupations, ne requérant sa présence que lorsque des dignitaires étrangers lui rendaient visite ou en temps de crise. Le royaume prospéra.
- Un jour un invité du sultan, qui était originaire d’une contrée de talentueux artisans, se présenta avec une paquet oblong, duquel il tira un miroir absolument parfait. Plein de malice, il disposa la surface réfléchissante devant l’oracle d’Ubreolt, et lui demanda ce qu’il voyait.
- Toute l’assemblée se mit à rire, mais le prophète fixait le miroir, incrédule. Son reflet était si net, si parfait - bien loin de l’image que lui renvoyait le disque de bronze dont il se servait pour se raser chaque matin, qu’il eût l’impression de se trouver face à un autre homme.
- Alors il vit - et pire : il regarda. Et au même instant, ses yeux se mirent à brûler, car Ubreolt ne tolérait pas le parjure. Il s’évanouit.
- En revenant à lui, il se trouvait dans un lit, et de nombreuses personnes étaient à son chevet. Dès qu’ils le virent bouger, on lui donna à boire et quelqu’un appela le sultan.
- Le maître des lieux demanda à rester seul avec lui, et commença à parler. Il s’excusa platement de l’incident qui avait eu lieu, l’assurant de son plein soutien : l’oracle ne manquerait de rien jusqu'à la fin de sa vie, s’il voulait rester. Et s’il souhaitait partir, il lui confierait une escorte et de quoi s’installer et vivre dignement où il le désirait.
- Mais alors qu’il parlait, le prêtre d’Ubreolt sût qu’il disait vrai : son don n’avait pas disparu. Alors il choisit de rester et de poursuivre sa quête de savoir.
- Rassuré, le sultan allait le quitter, le laissant se reposer, mais il s’arrêta sur le seuil et dit :
- « Pardonne ma curiosité, prêtre. Mais dis-moi, qu’as-tu vu dans ce miroir ? »
- « Seigneur, je ne saurais dire, car c’était trop confus, trop bref. J’ai vu l’intégralité des gens que je verrai jamais, et leurs avenirs à tous. Ma tâche aurait pu s’achever en un instant, si le dieu n’avait pas été si prompt à châtier ma curiosité. »
- Puis, alors que l’autre allait passer la porte, il ajouta dans un souffle :
- « Mais il faut que je vous dise quelque chose. Si toutes les autres sont irrémédiablement mélangées dans ma tête, je me souviens nettement de la dernière vision que j’aurai jamais. Et je crois que vous devez la connaître. Je ne sais pas sur qui cet oracle portait, mais je sais qu’il lui apportera la ruine et le malheur, les pires maux qui soient. Elle déchirera son existence en lambeaux… »
- Après ces événements, la vie reprit son cours normalement au palais. Ou presque. La rumeur de la dernière prophétie, celle qui apporterait le malheur à celui qui la recevrait s’était répandue, et étrangement, de moins en moins de gens voulaient connaître leur avenir. Les visiteurs refusaient catégoriquement que l’oracle soit présent quand ils paraissaient devant le sultan, et lui-même ne recourait presque plus à ses services.
- Cela finit par se savoir, et un seigneur voisin, jaloux depuis de longues années, décida de profiter de l’occasion. Lors d’une nuit sans lune, il envoya ses soldats jusqu'à la ville du sultan, déguisés en marchands, voyageurs et caravaniers. Au petit matin, la capitale était tombée, et la tête de son ancien maître était promenée au bout d’une pique, sa famille décimée, son héritage dévasté.
- Nul ne sait ce qu’il advint du prophète, mais on supposa qu’il avait péri lors du massacre, sa dernière prophétie ayant, comme il l’avait prévu, apporté la ruine et la désolation à son destinataire.
- Ce que l’on sait en revanche, c’est que de nombreuses années plus tard, loin de là, aux abords de la petite ville de Diylaf se trouvait un réseau de grottes dans laquelle vivait un ermite. C’était un vieillard aveugle, qui jamais ne sortait des profondeurs obscures de la terre.
- Ceux qui lui apportaient à manger par charité prétendaient qu’il était doté du don de voyance. Un prince, qui avait eu connaissance de cela, décida de lui rendre visite.
- L'ermite vivait dans le plus extrême dénuement, la santé fragile, vêtu de haillons. Le prince s’étonna de cette apparence, chez un homme dont on disait qu’il avait reçu les faveurs d’Ubreolt. Mais par curiosité, il lui demanda tout de même ce qu’il voyait à son sujet.
- « Prince, mon état a beau te surprendre, sache que ma vision est claire à ton sujet : un jour viendra, tu auras la même apparence que moi. Et ce jour-là, tu posséderas le plus grand pouvoir qui soit sur cette terre. »
- Le prince, intrigué, demanda des explications, mais l’ermite ne répondait plus. Alors il rentra chez lui, et le temps passant, il oublia cette prophétie.
- À la mort de son père, il hérita du trône. Peu de temps après, grisé par le pouvoir, il entama une liaison avec l’épouse de son frère. L’ayant appris, ce dernier, fou de rage, décida de se venger. Une nuit il pénétra dans la chambre de son roi de frère, et lui lacéra le visage pour que nul ne puisse le reconnaître, avant de le ligoter et de l’embarquer inconscient au fond d’une galère au départ pour l’extrême orient.
- Le roi mit une année à guérir de ses blessures, mais il ne recouvra jamais la vue. Perdu comme il l’était dans une contrée étrangère, privé de nom et de visage, il survécut en mendiant. Mais il n’oublia jamais la trahison de son frère, et il endura toutes les privations, tenant bon malgré les épreuves en pensant à sa vengeance exemplaire, à son trône qu’il allait récupérer.
- Un jour, alors qu’il quémandait dans la rue, il entendit une voix à l’accent familier. Il hêla l’inconnu, et lui demanda s’il venait de son royaume.
- « Mais oui, j’en viens ! Enfin, j’en venais. Cela doit faire longtemps que tu l’as quitté, pauvre homme, car ces terres n’existent plus aujourd'hui. Le frère du seigneur a pris le pouvoir à sa mort, mais il était corrompu. Il a dilapidé toutes les possessions royales, à vendu les terres et les cités à ses voisins, et a disparu sans laisser de traces. Il ne reste plus rien de l’ancienne gloire de sa famille, et tout le royaume est à présent sous protectorat. Si j'étais toi, j’éviterais de m’y rendre, cette région est morte et enterrée, rongée par la violence et le manque. »
- À ce moment exact, le roi déchu eut une vision. Il vit l’avenir du voyageur à qui il parlait, et celui de tous les autres passants dans la rue. Et au milieu de ce foisonnement soudain de vies qui se déroulaient devant lui, il y avait, en ce jour précis, sur la place du marché, un mendiant aveugle en haillons, assis à l’ombre d’un porche. Un homme à la vie détruite, sans espoir de récupérer ce dont il avait été privé, mais doté du plus grand talent qui soit.
- Alors il se leva, abandonna là tous ses regrets, et se mit en route vers les grottes qui entouraient Diylaf, pour le plus grand contentement d’Ubreolt.
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