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- La porte était déjà entrouverte. Au fond, ce n'était pas si étonnant. Lorsque l'on n'a rien à perdre, rien à se faire voler, on n'a pas besoin de verrou.
- Lorine se tenait sur le seuil, légèrement décalée sur la droite pour ne pas être aperçue dans l'entrebâillement, les genoux fléchis, la main crispée sur son arme. Le moment était d’une importance cruciale. C’était le genre d’occasion qu’elle ne pouvait pas se permettre de manquer, de celles qui lui avaient valu une réputation impeccable et une montée rapide dans les rangs de l’organisation. À partir de maintenant, elle devait avoir les bons gestes, les bonnes paroles, les bonnes pensées.
- Elle n’avait pas non plus le luxe d’attendre encore avant d’entrer. Les occupants de l’appartement allaient deviner sa présence menaçante, juste de l’autre côté du panneau de bois usé. Derrière elle, dans le couloir péniblement éclairé par la lumière grisâtre d’une ampoule en fin de vie, deux agents patientaient, pistolets dégainés, dans une position similaire à la sienne. Distraitement, elle se rendit compte qu’elle ne connaissait même pas leurs noms. Mais elle chassa bien vite cette pensée parasite, prit une brève inspiration, et ouvrit la porte d’un coup de pied mesuré.
- La réaction des habitants ne se fit pas attendre. Alors que Lorine essayait encore de percer du regard la pénombre qui régnait à l’intérieur, plus épaisse encore que celle du couloir, une voix grave retentit avec empressement :
- « Sors, vite ! Ils n’en veulent qu’à moi. »
- Sur sa gauche, une ombre jaillit de la grisaille ambiante et se glissa prestement à travers une petite fenêtre crasseuse déjà ouverte, qui devait donner sur un escalier extérieur. Dans la lueur pâle de l’aube qui tombait sur l’ouverture, Lorine reconnut une silhouette de petite fille. L’agent juste derrière elle se tendit, comme pour se lancer à la poursuite de la fugitive, mais elle le retint d’un geste. A priori, la Larme n’était pas ici, et même dans le cas contraire, la cible n’aurait jamais confié un artefact aussi important à une fillette. L’enfant rampa à travers le cadre, puis s’effaça dans la lumière libératrice.
- Lorine reporta son attention sur l’individu qui se tenait face à elle, au milieu de l’appartement, et dont elle commençait à pouvoir distinguer les traits. Elle fut surprise de constater qu’il s’agissait d’un vieillard. Elle lui aurait donné au moins soixante-dix ans. Pour le reste, elle reconnaissait bien l’homme qu’on lui avait montré sur une vieille photographie ; aucun doute, il s’agissait de la cible. On avait également dit à Lorine qu’il était dangereux. Cela, elle ne pouvait s’empêcher d’en douter, au vu de sa posture affaissée et de son air généralement inoffensif. Mais peut-être avait elle mal compris le sens du mot « dangereux ».
- Elle s’autorisa un coup d’œil alentour. C’était tout ce dont elle pouvait s’attendre d’un appartement miséreux, en haut d’un immeuble miteux dans une banlieue oubliée de Macao. Des murs blancs, moisis par endroits, lézardés ça et là. Le minimum d’installations pour vivre ; moins que le minimum même, et dans un état globalement pitoyable. Une odeur âcre d’humidité et de plâtre, à laquelle se mêlait une senteur plutôt agréable, que Lorine n’aurait pas su identifier, et qui lui donnait un étrange sentiment de réminiscence. L’homme devant elle coupa court à son examen en prenant la parole, sur un ton très calme cette fois.
- « Vos uniformes me fascinent. »
- Cette entrée en matière prit Lorine au dépourvu. Elle ne trouva rien à répondre immédiatement, et de toute façon le vieillard avait l’air de vouloir continuer un moment après cet original incipit.
- « Bien sûr, vous rechignez à les appeler "uniformes" : ce ne sont que des costumes bien noirs, des chemises bien blanches et des cravates sans fantaisie comme on en porte dans toutes les entreprises sérieuses et toutes les organisations secrètes dignes de ce nom. Sans doute ne vous a-t-on pas même imposé ces couleurs, vous les avez adoptées par réflexe, par instinct de meute. Mais comprenez-vous à quoi ils servent, ces habits ? »
- Là encore, la question était purement rhétorique. L’orateur enchaîna sans un regard pour ses assaillants.
- « Ils servent à vous désindividualiser. À vous priver de votre personnalité, de votre spécificité, pour ne faire ressortir que votre nombre et votre détermination à poursuivre des objectifs qui ne sont pas les vôtres. Je suis censé avoir peur de vos armes, car elles servent des desseins qui sont occultes, cachés derrière des rangées de costards neutres et indéchiffrables. Bon, en l’occurrence, j’ai vécu assez longtemps et en assez mauvaise compagnie pour savoir que votre mystérieuse organisation est une façon de camoufler les agissements les plus contestables de la Fondation Elliot-Weaving. Oh, je savoure votre air surpris. Mais revenons-en aux uniformes. »
- Lorine en avait assez entendu. Elle se décida à interrompre la diatribe de l’occupant des lieux, et pas de la plus subtile des manières.
- « Où est la Larme ? », demanda-t-elle sévèrement, en pointant son arme sur la poitrine du vieil homme. Celui-ci ne sembla pas y prêter attention, et poursuivit d’un ton enjoué.
- « Ce qui est intéressant, vous savez, c’est que votre camp n’a pas l’exclusivité du costume. Le pouvoir d’anonymisation qu’il confère est intéressant pour nous aussi. Toutefois, c’est un costume d’un genre bien différent, et bien moins onéreux, que nous avons choisi. »
- Lorine sentait la frustration monter en elle, mais elle fit un effort mental considérable pour la transformer en froide détermination. Elle avança d’un pas, pistolet toujours brandi vers le torse de son interlocuteur, et répéta sa question en détachant chaque syllabe.
- « Où – est – la – Larme ? »
- « Mais je suis en train de vous l’expliquer, chère demoiselle. Vous connaissez les surprenantes propriétés de la Larme de Dieu, et vous n’êtes pas sans savoir qu’en vivant trois siècles au contact des Hommes, elle a acquis quelques-uns de leurs savoirs et habitudes. Ces apprentissages, elle a fini par les mettre à profit, pour se constituer un costume, un costume qui – tout comme le vôtre – devrait lui permettre de rester anonyme parmi nos semblables. Un déguisement humain, en somme. »
- Le vieil homme eut un regard de côté, en direction de la fenêtre ouverte qui laissait entrer quelques maigres rayons de la lumière matinale. Soudain, Lorine comprit. Et elle comprit dans le même temps qu’il était déjà trop tard. Bon sang, elle n’avait même pas retenu le visage de la fillette !
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