Ivain

Jour 21 - "Sleep"

Oct 22nd, 2020
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  1. Estulie est une ville dense et vieillissante, mais elle possède le charme des fantaisies d’antan. Le tracé de ses voies et de ses bâtiments échappe à la rigueur géométrique des constructions modernes. Ses rues sont tortueuses, ses façades incurvées, et partout où porte le regard, ce ne sont que lignes brisées, toits en biais et longues courbes finissant soudain en angle aigu. Le promeneur, alors qu’il pose un pied incertain sur les pavés inégaux, ne remarque pas tout de suite que les maisons baroques qui bordent la chaussée s’avancent l’une vers l’autre au point de presque se toucher au-dessus de sa tête.
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  3. Ainsi, pour le voyageur, la ville est-elle pleine de surprises attachantes. Mais celui qui décide d’y vivre devra adapter ses besoins de citadin moderne. S’il a de la chance, il trouvera de quoi les satisfaire au sein de la cité, mais alors ce sera loin de chez lui, au terme d’un cheminement sinueux dans le dédale de ruelles. Le plus souvent le parcours jusqu’aux bains publics, jusqu’à l’opéra, ou jusqu’à l’atelier d’un mécanicien est long et alambiqué. À proximité de chez soi, on ne trouve guère que les denrées les plus communes et les services les plus immédiats.
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  5. Si le confort et la modernité font parfois défaut aux établissements d’Estulie, la ville a pour ainsi dire une spécialité. Partout dans son enceinte, dans chaque auberge, chaque chambre d’ami, chaque mansarde nichée sous les toits fuyants, et jusqu’au dortoir bon marché abritant des pèlerins sans le sou, on y dort bien. Calfeutré dans une épaisse couverture, apaisé par la musique éthérée que joue la bruine sur les tuiles médiévales, même l’insomniaque le plus désespéré finit par sombrer dans les bras de Morphée.
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  7. À Estulie, le sommeil est toujours long et très profond. Il est toujours porteur de songes. En rêve, chacun parcourt à nouveau les rues de la ville, mais elles ont alors un tracé différent. Leur aspect est le même – mêmes travées discrètes, mêmes escaliers déformés, mêmes grilles biscornues toutes de fer forgé. Mais la direction qu’elles suivent est toujours changée ; parfois subtilement, parfois de manière remarquable. Ici, la venelle contourne une fontaine par la gauche, et non plus par la droite. Là, ce qui était une impasse devient un passage étriqué menant à une placette.
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  9. De manière intrigante, cette nouvelle disposition des artères et des ruelles reste la même d’une nuit à l’autre. C’est sans doute qu’elle permet au voyageur onirique de faire certains trajets plus rapidement ; ainsi, il s’y attache, consciemment ou non. De jour, il parcourt le labyrinthe de voies pavées pour aller travailler, pour faire ses courses ou simplement pour profiter de la douceur de l’air pendant la belle saison. De nuit, il s’imagine aller travailler, faire ses courses, ou il se figure promeneur, et il explore un autre dédale.
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  11. Puis, une curieuse habitude s’installe. Dans son sommeil, le rêveur qui croit avoir rendez-vous au théâtre se rend compte qu’il serait bien plus aisé d’y aller par les rues de la journée, en longeant l’église sous le regard vide des gargouilles ; alors il s’éveille et s’y rend. Peut-être devait-il vraiment y retrouver quelqu’un à cette heure, ou peut-être ne le devait-il pas, mais alors il trouvera bien une comédie ou un drame qui suscite son intérêt. De même, tandis que sa bienaimée l’attend sous un porche près d’un square fleuri, il rechignera à faire un trajet si compliqué pour la rejoindre. Il préfèrera s’endormir et gagner le square en songe, empruntant le pont trapu qui enjambe la rivière, et qui s’est depuis longtemps effondré dans le monde des vivants. Cela n’a pas d’importance, car sa dulcinée s’étant assoupie sur un banc dudit jardin, ils auront tout le loisir de s’enlacer au cours d’un rêve partagé.
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  13. Ainsi, chaque déplacement possède une version diurne et une version nocturne, et celles-ci ne se valent pas. Soucieux de toujours adopter la bonne, les citoyens d’Estulie s’endorment et se réveillent, plusieurs fois par jour, et plusieurs fois dans la nuit. Bientôt, l’attention ne se porte que sur les trajets, et l’on oublie ce que l’on a fait une fois arrivé. Peut-être s’y est-on endormi. Peut-être le voyage était-il fantasmé, et l’on s’est réveillé au point de départ.
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  15. Le marcheur invétéré franchit les pavés inégaux d’un pas sûr, serpentant habilement entre les maisons dégingandées. Au-dessus de lui, les façades baroques qui se frôlent laissent voir un mince filet de ciel argenté. Il ne sait plus si cette lumière existe réellement, ou si elle ne peut éclairer que le monde de ses songes. Il n’en a cure. Infatigable, il continuera d’arpenter les méandres d’Estulie, à travers le jour, la nuit et les autres âmes qui les arpentent comme lui.
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