Ivain

Jour 18 - Scrape

Oct 19th, 2022
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  1. On reprit à boire, et tandis que le repas s’achevait dans une ambiance animée, les conversations tournaient bon train autour du récit de Francis. Chacun semblait avoir acquis une connaissance subite de la navigation depuis leur précédente venue, et tenait donc à partager son avis sur la Mer Figée ou la rivière qui coulait dans l’océan.
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  3. Hakim, dont le père possédait depuis toujours la quincaillerie à l’angle de la place, frappa de ses immenses mains les planches usées de la table.
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  5. « C’est pas des conneries, je vous dis ! J’en ai connu des marins, ils racontent tous cette histoire ! Ils débarquent à Anvers après six mois de mer, et ils se mettent une telle caisse qu’ils se réveillent eux aussi à l’autre bout du monde, en général à Las Vegas et à moitié à poil ! »
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  7. « La différence, c’est que c’est pas de l’eau douce, la rivière ! »
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  9. Au milieu du vacarme informe des cris et des rires, Francis observait discrètement Ivan. Son ami avait l’air heureux, vraiment heureux. L’accueil inimitable de ces gens qui les avaient vu grandir, et les avaient aimés sans jamais vraiment le dire, avait quelque chose d’infiniment touchant, de quoi réchauffer le cœur le plus renfermé. Leurs regards se croisèrent, et Ivan lui fit une œillade complice.
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  11. Et lorsqu’enfin quelqu’un intima le silence pour qu’il puisse lui aussi raconter son « histoire à dormir debout », Ivan fit semblant d’hésiter, mais il savait qu’après avoir infligé une telle prestation à Francis, il n’y couperait pas.
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  13. « Une histoire à dormir debout ? Hmm, ça me rappelle ce télescope que j’avais ici, il y a bien des années. Je passais souvent mes nuits d’enfant dans le jardin, ou dans les champs alentour, à traquer dans le ciel tous ces astres dont chacun connaît le nom sans même souvent les avoir observés.
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  15. Je pense aujourd’hui avoir fait le tour de la question, du moins au vu des capacités limitées de ma petite lunette, mais il est encore un objet céleste que je ne peux m’empêcher de chercher du regard, chaque matin.
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  17. En fait d’objet, je devrais parler de créature.
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  19. Car savez-vous, tous, ce qui se cache au cœur de chaque galaxie ? Un ballet enflammé de gaz, de poussière et de plasma ? Ou alors, un de ces trous noirs dont la simple évocation attise sans faillir l’imagination du plus blasé de tous ? Il n’en est rien. Au centre de toute galaxie, il y a la vie. La vie, et en intense activité, encore : toute la matière, toute l’énergie qui se trouve là est en fait le matériau primitif des immenses usines que sont ces galaxies. Des usines pour forger la complexité, pour structurer le chaos, pour cracher à la chaîne absolument tout ce qui peut nous entourer, bien plus rapidement et fiablement que n’importe laquelle de nos lignes de production. Mais alors, qui donc actionne ainsi ces formidables machines hurlantes ?
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  21. Je les appelle les Erafleurs.
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  23. Comment parviennent-ils à survivre dans de telles conditions, je dois avouer que je l’ignore. Ce qui est sûr en revanche, c’est que contrairement à ce qu’on pourrait penser, ils ne donnent pas naissance à ces molécules lourdes, à cette matière libre, à ces étoiles, pour satisfaire une quelconque volonté créatrice. Non, celles-là ne sont que les déchets de leur métabolisme insatiable. En fait, le seul but, la seule finalité de toute l’activité des galaxies, c’est celui de la Vie : perdurer.
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  25. Et pour cela, il faut grandir. Ainsi les Erafleurs, maîtres des forges cosmiques, utilisent tout ce qui les entoure pour se construire un corps, et pour qu’il devienne le plus gros possible. A la naissance, ils sont théoriquement plus petits que le plus petit caillou qu’on puisse observer, mais au fil du temps, ils poussent, sans limite semble-t-il. Les adultes font la taille de plusieurs systèmes solaires, et en ont des dizaines, des centaines de fois la masse. On en recense de toutes les formes, de toutes les couleurs, et je vois dans cette diversité une preuve de leur fantaisie débridée, de leur libre-arbitre infini.
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  27. Et puis, ensuite, une fois adultes, il leur faut bien sûr se reproduire. Et pour cela, l’Univers étant grand, même pour eux, il doivent apprendre à se déplacer. Mais comment se déplacer dans le vide ? Sans doute pourraient-ils, comme nous, recourir à une propulsion quelconque, mais la vérité, c’est que cela demeure pour eux, et pour leur terrain de jeu presque infini, affreusement trop lent... Alors ils forgent d’immenses appendices, des griffes dirions-nous, gigantesques lames de matière condensée, aussi robuste et aussi dense que l’usine peut le permettre. Et de ces griffes, il raclent l’espace, entaillent la trame même du tissu qui nous supporte tous. Imaginez, même si c’est une illustration imparfaite, que vous êtes sur une montagne enneigée, et que plutôt que de marcher, vous décidiez de creuser devant vous, sans cesse, pour glisser tout en bas. Ainsi, les Erafleurs griffent, griffent, et déforment l’espace comme vous la couche de neige, et ils accélèrent, sans rien pour les retenir ni les freiner, jusqu’à des vitesses démentielles, illimitées.
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  29. Cela, nous pouvons le voir chaque nuit dans le ciel. Ces galaxies, qui foncent à travers le vide, apparemment sans objectif, ne font en fait que suivre bien péniblement leur hôte, entraînées comme elles le sont dans sa course folle, à la recherche du partenaire idéal. Et alors, quel délicieux jeu de séduction nous offrent-ils ! S’éloignant parfois l’un de l’autre, feignant l’indifférence, se rapprochant subtilement, se tournant autour patiemment, pendant des millions d’années s’il le faut…
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  31. Jusqu’à peut-être, enfin, s’accepter mutuellement.
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  33. Et alors, veinards, si en plein jour vous voyez dans le ciel une lumière qui éclipse le soleil, si en pleine nuit un point perdu dans la voûte parvient bien malgré lui à vous aveugler, alors n’hésitez pas. Trouvez un télescope, une lunette, ou ce qui vous tombe sous la main, et observez.
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  35. Avec de la chance, vous distinguerez une dizaine de griffes, brillant du blanc le plus éclatant.
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  37. Et, quelques temps plus tard, si la Terre ne finit pas broyée par l’une d’elles, la Voie Lactée brillera de mille feux, de plaisir sans doute, et nous partirons avec elle, comme dans un cortège endiablé, une traîne étincelante de la plus fine dentelle, fêter l’évènement le plus remarquable qui soit.
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  39. Une union : l’union de deux galaxies. »
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