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- Ils traversaient depuis deux jours déjà une lande de bruyère épaisse à la floraison tardive, qui semblait s'étaler sur les reliefs alentour comme un moelleux tapis vert et violet.
- Vu de plus près, le rendu était moins accueillant : des sentiers étroits, rarement assez larges pour s'y croiser, qui serpentaient sans ordre apparent parmi un enchevêtrement de buissons aux épines traîtresses. Impossible d'y suivre une direction précise. Sans la moindre source d'ombre à des lieues, la chaleur était toujours accablante, malgré le vent du large qui parvenait parfois à se glisser jusqu'à eux, et la veille, la nuit était tombée avant qu'ils ne parvinssent à trouver un espace dégagé pour bivouaquer. Ils avaient dû dormir sans feu et manger froid.
- Le vieux avait insisté pour aller voir la mer. Elle avait beaucoup plu à l'enfant, mais ce dernier se demandait maintenant s'ils n'auraient pas mieux fait de repartir par là où ils étaient arrivés, plutôt que d'aller tourner en rond au-dessus des falaises…
- Alors qu'ils dépassaient la courbe d'une énième butte qui leur révéla le même morne paysage de l'autre côté - douchant leur énième espoir d’en apercevoir la fin, un cri attira leur attention. Un drôle d'homme en armure moyenâgeuse était planté jusqu'à la taille au beau milieu des bruyères, les mains sur les hanches, l'air parfaitement à sa place.
- Comme il renouvelait son appel, l'enfant et le vieux échangèrent un regard, et la curiosité l'emportant - le type n'avait pas le moins du monde l'air menaçant, entreprirent de le rejoindre. Il leur fallut dix bonnes minutes pour parcourir la centaine de mètres qui les séparaient, et pendant ce temps le chevalier ne bougea pas, se contentant d'inspecter les environs, tournant son heaume à droite, à gauche, vers le ciel, comme s'il y avait quelque chose à voir. Son armure s'avéra moins clinquante qu'au premier abord : bosselée, patinée, il en manquait manifestement plusieurs pièces qui n'avaient pas été remplacées, et de la mousse poussait au niveau des jointures. Elle avait été conçue pour un occupant maigrichon mais doté de très longs membres antérieurs, ce qui conférait à l'ensemble un rendu assez comique. Une fois ôté, le heaume révéla un visage fin, encadré de belles boucles brunes, à la carnation pâle que venait rehausser une fine bouche bien rouge et deux grands yeux rêveurs, d’un bleu très clair.
- « Aaah, vous tombez à pic, braves gueux ! Navré d’interrompre ainsi vos vagabondages stériles, mais mon affaire est d’importance. Je me présente : Gontran Sèchelame de la Côte d’Agnou, paladin de l’Ordre du Suaire de l’Immortel, chevalier de la Marque du Page, Duc de Barovie. Deuxième du nom. Enchanté. Je parcours seul, brave parmi les braves, ces terres reculées, au nom de mon dieu de mon roi de mon nom, afin de les soumettre. Jamais ne fût chantée plus glorieuse conquête que celle-ci, croyez-en mon opinion qui, je vous le confie, est celle à laquelle j’ai le plus souvent tendance à me référer. Voyez-vous, j’étais sur le point de consacrer cette riche contrée, et le sort vous a mis sur ma route. Voyons, toi, le petit, je te fais écuyer. Porte donc mes armes, et guide nous au sommet de cette colline, que notre étendard ne puisse échapper à la vue de quiconque pour les siècles à venir. Toi, l’ancien, si tu sais écrire, tu signeras l’acte en tant que témoin. Allons ! Sus ! »
- Les yeux écarquillés, le garçon avait écouté le monologue de l’étrange chevalier la bouche entrouverte. Le vieux lui tapota l’épaule, et lui fit signe d’avancer, sourire en coin.
- L’épée était lourde, et en fort mauvais état. Il peina à débroussailler jusqu’au sommet, alors que derrière lui le chevalier, qui avait tiré d’un trou astucieusement ménagé entre les plaques de son armure une outre de vin, discourait sans cesse, abordant successivement le sujet des femmes, de son château, des femmes, de l’apiculture - domaine sur lequel, il fallait le reconnaître, il était manifestement versé - et des femmes.
- Une fois arrivé, essoufflé, le chevalier l’enjoignit à creuser - ainsi l’état de la lame n’était-il pas seulement dû à l’usage qui en était fait sur le champ de bataille.
- « Fort bien. C’est idéal. Quelle guigne qu’il n’y ait à proximité aucun arbre propre à faire un beau mât, mais allons, nous ne sommes pas empotés. »
- Il retira alors une longue pièce de métal de sa jambière, et entreprit de la fourrer dans la terre sèche. Une fois le mât dressé, il tira de sa cachette – se pouvait-il qu’il soit maigre au point de pouvoir fourrer tant de choses dans son armure ? – un bout de tissu rouge orné d’un lion stylisé et une liasse de papiers. Il fit signer le vieux et accrocha comme il put le drapeau.
- « Ah, mes amis, quelle heure solennelle, quelle glorieuse épopée, quelle belle journée, même ! Je serais bien resté festoyer avec vous, mais le devoir m’appelle ailleurs, hélas. Avant que nous ne nous quittions, laissez-moi vous accorder mes faveurs : je vous fais tous les deux serfs de mon duché. Et voilà pour votre peine. Adieu ! Gloire ! Sus ! »
- Il leur jeta quelques pièces et repartit d'une démarche bravache malgré le trou dans sa jambière qui laissait apparaître un pan de ses chausses, laissant derrière lui les deux voyageurs et son drapeau, qui flottait mollement à quelques dizaines de centimètres du sol.
- « Eh bien, si tu m'as jamais pris pour un vieux fou, j'espère que celui-là t'as fait reconsidérer ton point de vue. Sacrément gratiné ! »
- « Quel homme étrange, oui... Mais tout de même, je n'arrive pas à lui en vouloir de sa bizarrerie. C'est plutôt triste, même. Il avait l'air si seul… »
- « Bah, tu es trop sensible. Au moins les illuminés donnent-ils un sens à leur vie. La plupart des gens ne peuvent pas en dire autant. Bon, assez perdu de temps, sortons de là. Sus ! »
- Le lendemain, ils étaient parvenus à s'extirper des méandres de la lande et avaient trouvé une route qui devait les mener à un village esseulé, non loin. Un bruit de cavalcade dans leur dos les fit se retourner, et ils aperçurent, fondant sur eux, un cavalier en armure. Il ne ressemblait pas à celui de la veille, de corpulence plus massive, et son cimier était orné d'un long panache pourpre.
- Le chevalier les dépassa en trombe, du moins aussi vite que le permit la carne qui lui servait de monture, se mit à hurler, leva sa hallebarde et quitta la route pour charger en direction d’un grand chêne à côté. Là, il entreprit d’en attaquer le feuillage avec sa pique. Sans grand succès, quel qu’ait été son but d’ailleurs.
- En observant mieux, l’enfant et le vieux aperçurent finalement quelque chose qui pendouillait d’une branche haute : un des drapeaux du Duc Gontran.
- « Eh bien tu vois, tu t’es inquiété pour rien à propos de notre précédent chevalier ; il n’est pas si seul, tout compte fait. »
- Le nouveau venu continua son manège un moment, mais finalement cessa, dépité, la tête penchée vers l’inaccessible objet de son ire. Alors il vint à leur rencontre et retira son casque : le chevalier était une femme, aux traits durs et au regard sévère qui contrastaient avec sa délicate chevelure blonde.
- « Toi, là, le petit singe. Approche donc ! Je réquisitionne ton service : monte donc là-haut, comme aiment le faire ceux de ta sorte, et décroche-moi ce torchon. Schnell ! »
- Le ton n’enjoignait guère à la discussion, alors le garçon obtempéra sans se priver de faire une grimace au vieux qui le suivait, très amusé. Une fois le petit fanion décroché - c'était à se demander comment la guerrière avait pu le repérer, d’ailleurs - il le rapporta en bas.
- « Bien, bien ! Maintenant, toi, fais un feu. Je purifierai l’emblème de l’usurpateur païen par les flammes. Et pour vous montrer que je ne suis pas ingrate, partagez donc ma table : je vais nous faire une collation. »
- Le vieux eut le malheur d’objecter qu’il n’avaient pas faim – l’après-midi était à vrai dire bien entamé, et qu’ils espéraient rejoindre leur destination avant la nuit. Rapide comme l’éclair, le chevalier lui asséna un coup de la matraque qu’elle portait à la ceinture.
- « Was ? Sais-tu qui je suis, vieillard ? Je suis Freida Steinkopf, Duchesse de Barovie, et nul ne saurait refuser mon hospitalité. Alors assis, du rüpel ! »
- Elle eut tôt fait de préparer un ragoût indistinct – quelques raves, de la viande séchée et beaucoup de graisse, cuits ensembles jusqu’à ce que le tout ait une couleur grise uniforme – et en servit généreusement trois gamelles en bois.
- Le garçon renifla avec prudence, et s’apprêtait à plonger sa cuiller lorsqu’il reçut un foudroyant coup de bâton sur la tête.
- « Et les grâces ? On ne t’a pas appris à dire les grâces, petit singe mal élevé ! »
- Elle fixa le vieux d’un air soupçonneux, et marmonna rapidement quelques paroles incompréhensibles, avant de commencer à manger avec appétit. Comme le garçon n’allait pas assez vite à son goût, il écopa d’un nouveau coup de bâton, et d’un autre lorsqu’il reposa son bol encore à moitié plein. Le vieux, lui, opta pour la flatterie et complimenta leur hôte, qui sembla apprécier et le resservit, malgré ses protestations.
- La duchesse Freida n’était pas bavarde, et ne décrocha pas un mot de tout le repas. Lorsqu’ils eurent terminé, elle plia bagage rapidement et reprit la route.
- « J’ai apprécié déjeuner en votre compagnie. Adieu. Et prenez garde, je ne tolère pas le maraudage sur mes terres ! Je vous ai à l’œil, surtout toi, le petit singe agile ! »
- Et ils la regardèrent repartir en trottinant, immense sur son petit cheval, ne sachant que dire.
- « C’est connu, ce duché de Barovie, au moins ? »
- « Jamais entendu parler. »
- La nuit était tombée lorsqu’ils atteignirent enfin le village. Ils n’eurent pas le courage de dormir dehors, et mirent à profit l’obole du chevalier Gontran pour se payer une chambre et un repas chaud. Alors qu’ils discutaient des deux étranges chevaliers, une serveuse indiscrète vint les interrompre, tout sourire.
- « Alors comme ça, vous avez rencontré nos deux suzerains ? Comment vont-ils ? »
- « Rassurez-vous, ils sont en pleine forme. Chacun d’entre eux. », grommela le vieux.
- « Madame, je me demandais justement : lequel des deux règne sur le duché, en vérité ? »
- La question la fit rire.
- « Ma foi, si j’en savais quelque chose, je serai sûrement duchesse moi-même ! Aucun, j’imagine. De tout temps, il en a été ainsi avec ces deux là : ils se chamaillent cette terre, en redessinent les frontières, rôdant sans cesse dans ses plus infimes recoins pour se les approprier. »
- « Mais votre village, alors ? Ce n’est pas dur d’être ainsi au milieu de ce conflit ? »
- « Dur ? Mais c’est tout le contraire, mon petit : nous n’intéressons personne, tu sais, à part eux. Et nous le leur rendons bien. Chaque année, Gontran et Freida se retrouvent ici-même, lorsque le froid et le manque de provisions les poussent vers la civilisation. Alors, nous organisons de grandes fêtes en leur honneur. Les enfants de l’école choisissent leur camp et participent à de véritables batailles rangées sur la place enneigée. Il y a aussi un grand tournoi auquel tout le monde peut se joindre, nous dressons un somptueux banquet où chacun amène ce qu’il a de mieux, et nous laissons les chevaliers arbitrer les litiges les plus grotesques, que le juge de paix garde sous le coude toute l’année, en prévision. Nous leur offrons des cadeaux, des victuailles, quelques témoignages de notre affection. Et ça les galvanise pour une nouvelle année d’errance sur les routes, ils se sentent les champions de la Barovie, et ils repartent, en grande pompe, en s’insultant de tous les noms. Mais nous autres, nous savons bien qu’au fond ils s’adorent. Ils sont comme les frontières : elles ont besoin de deux camps face à face, pour exister. »
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