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- « Et toi au fait, tu es issu de quel peuple ? »
- « Moi ? Je viens du Bürgenstein, comme toi. J'ai découvert cette contrée et ses habitants en voyageant, à peu près au même âge que toi. »
- « Ah bon ? On ne dirait pas. À part tes yeux peut-être, tu n'as pas du tout une tête de bürgenster... »
- Cela fit beaucoup rire le vieux, sans que le garçon comprenne bien pourquoi.
- « Tu trouves ? Ah, si tu le dis, ma foi... »
- Ils étaient de retour dans la plaine, et se dirigeaient vers d'abruptes collines à l'horizon, sur une large route pavée, par ailleurs parfaitement déserte depuis qu'ils s'y étaient engagés dans la matinée. Parfois quelques ruines venaient égayer la monotonie du trajet, restes fièrement dressés de modestes agglomérations que l'on n'avait jamais réinvesties.
- Ça sentait la mort.
- « Ce sont des ruines du Royaume qui a donné naissance aux trois peuples ? »
- « Hum ? Ces bicoques calcinées ? Non, non. Il ne reste aucune trace de cette ère. Et s'il en restait, elles seraient autrement plus impressionnantes : on parle des plus sublimes réalisations que la terre ait porté ! C'était un âge d'or, tu sais. Du moins d'après ceux qui s'en proclament les héritiers. »
- Le garçon pensa au gigantesque château dont il avait rêvé il y a quelque temps.
- Les pièces d'un drôle de puzzle commençaient à s'assembler dans son crâne - merci aux Shallows, qui en quelques heures lui en avaient révélé plus que son guide en presque une année… Ce royaume originel, la métaphore de la mère, la figure de l’ange ; mais aussi la question de la création du monde qui obsédait apparemment le vieux ; ces trois peuples et leur rapport si étrange aux rêves ; rêves qui cacheraient en leur sein les frontières d'un autre royaume, lui aussi idéalisé et parfait, mais inaccessible – le pendant onirique du précédent ?
- Le garçon commençait à discerner comme une trame, pas vraiment ce qu’on pourrait appeler l’Histoire de cet endroit, mais quelque chose qui y ressemblerait. Un mythe fondateur. Une cosmogonie.
- Ce qui le laissait perplexe en revanche, c’était la place qu’ils occupaient, le vieux et lui-même dans tout ça. Car il ne pouvait s’empêcher de penser qu’il en avait une, de place. Mais peut-être, et il en avait conscience, n’était-ce que vanité ou inconscience de sa part, car jamais l’exaltation de la découverte n’allait sans une forme d’égocentrisme et ses écueils.
- « C’est quoi, alors ? Qui vivait là ? »
- « Mais qu’est-ce-que j’en sais, moi ? Il y a devant nous une communauté d’Engladyrkuns, peut-être que ces terres étaient les leurs. A moins qu’ils ne les aient ravagées, au contraire. Notre route passera par là, n’hésite pas à leur poser la question ! »
- L’enfant se promit de n’en rien faire.
- « Le troisième peuple ? Ceux qui vénèrent l’ange et l’ancien royaume ? Nous allons les rencontrer ? »
- Le vieux acquiesça mais n’ajouta rien, et le garçon n’insista pas.
- Alors que le jour déclinait, ils parvinrent à de hautes murailles en pierre adossées aux collines, au pied desquelles se nichaient quelques édifices aux murs blancs et aux toits en ardoise. Le village semblait animé, au vu de la lueur des feux et des panaches de fumée qui s’élevaient dans les airs. Les fortifications étaient tournées vers les pentes, comme si la menace qui légitimait leur présence ne pouvait venir que de là, et non de la plaine.
- « Alors dis-moi. Que t’a appris le conte de Joséphine à leur sujet ? »
- Le vieux avait posé sa question sans prévenir, comme pour le tester, et le garçon prit un moment pour rassembler ses idées.
- « Hum… Ils sont ceux qui vivent dans la grotte et en gardent l’entrée, mais sans vouloir aller s’y perdre. Ils adorent leur mère, l’architecte. Ce serait le culte de l’ange ? Et pour eux, le royaume dans le rêve serait une sorte de… de… de paradis perdu ? Enfin pas vraiment, plutôt une terre sacrée, quelque chose comme ça, à la mémoire de l’architecte ? »
- « Si, si, un paradis perdu, c’est assez bien trouvé. En effet ils vénèrent le royaume antique. Ils croient qu’alors, les hommes y vivaient dans la plénitude, étrangers à l’injustice, ignorants de tous les maux. Mais un jour, un malheur advint, causé par la seule folie de leur espèce, et le royaume disparut. »
- « Ils cherchent à y retourner ? Comme les onirinautes ? »
- « Non, pour eux cette quête n'est que vanité et frivolité, cette même vanité et cette même frivolité qui ont jadis condamné leurs ancêtres. Les Engladyrkuns ne pensent pas être en train de rêver, ils ont accepté leur vie parmi nous. Et c'est pour cela qu'ils cherchent à recréer un nouvel âge d'or. »
- « Comment ? »
- « Comment ? Je ne sais pas trop. Par la prière et la droiture morale, de manière évidente. Par l'unification des peuples et par l'abolition de nos différences, sans doute. Par le dialogue et par la résolution des conflits, peut-être. Ou alors par la force, en dernier recours. »
- Si l'idée générale avait pu séduire le garçon au premier abord, les moyens proposés par le vieux le refroidirent notablement.
- « Ils sont dangereux ? »
- « Tu t'inquiètes pour les marques de la Frontière qui ornent ta peau ? », s'esclaffa le vieux, « Ceux que j'ai rencontrés comptent parmi les personnes les plus généreuses et bienveillantes que je connaisse, ne t'en fais pas. »
- La route débouchait sur une large place pavée de pierre claire, que seuls quelques oliviers biscornus devaient protéger un peu du soleil en journée. La sobriété minimaliste des constructions étonna le garçon : ça ne ressemblait pas à l’idée qu’il avait pu se forger des villes, débordantes de désordre, d’activité et de cris. Ici, tout semblait propre et calme ; presque trop. Même la bergerie et les longs dortoirs collectifs qu’ils avaient longés baignaient dans une quiétude incongrue, comme si les bêtes et les nourrissons avaient eux aussi appris à faire silence.
- Si les quelques passants furent intrigués par leur arrivée tardive, ils n’en montrèrent rien. Au début, le garçon n’osa pas les dévisager, sans doute ses a priori l’intimidaient-ils. Des soldats et des moines : hommes femmes enfants, tous ceux qui ne portaient pas les armes ornées de représentations de l’ange étaient vêtus d’amples tuniques blanches.
- Une cloche sonna quelque part, et la place reprit vie peu à peu. Une bonne odeur de cuisine envahit l’air, et des groupes plus animés, assez joyeux et enthousiastes, se formèrent çà et là. Quelqu’un invita d’un geste amical les voyageurs à se joindre à une file, et on leur servit un bol fumant de ragoût, un morceau de pain bis et un grand verre de citronnade.
- Alors qu’ils s’étaient installés sur un banc pour manger, le garçon commença à se sentir mieux. Cet endroit lui plaisait, tout compte fait. Ses habitants avaient l’air bons, et la simplicité de leur existence avait quelque chose de rassurant.
- Au bout d’un moment, le vieux lui annonça qu’il devait aller discuter avec quelqu’un, et le laissa libre de se reposer ou d’aller explorer un peu les environs. Dès qu’il fut seul, un autre enfant qui ne les avait pas lâchés des yeux pendant le repas vint le saluer d’une démarche peu assurée. La gêne entre eux disparut bien vite, et bientôt les questions fusèrent de part et d’autre. Le nouveau venu n’avait jamais quitté sa communauté, et manifestement son désir de parcourir le monde était bien éloigné des aspirations que le vieux avait prêté aux Engladyrkuns un peu plus tôt.
- Il lui fit faire le tour du village, qu’il connaissait comme sa poche. Il avait bien plus à en dire sur les écuries ou la boulangerie que sur l’église et ses monumentales statues de calcaire immaculé. Le garçon se remémora sa rencontre avec Maja, la petite fille onirinaute. Il était fascinant de constater à quel point les jeunes gens étaient semblables les uns aux autres, quel que soit l’endroit où ils étaient nés et les idées de leurs parents. Cette pensée le remplit d’optimisme.
- « Et le mur derrière nous ? On ne peut pas y aller ? »
- En effet, avec la nuit tombée, le haut mur illuminé par l’éclat des torches était omniprésent, et attirait le regard comme la bougie le papillon de nuit. L’autre hésita.
- « C’est interdit… C’est très dangereux, on ne sait jamais quand les monstres peuvent venir. Mais si tu veux, je connais un escalier qui est condamné, il n’est pas gardé. »
- Alors qu’ils s’élançaient discrètement sur les moellons branlants, leurs cœurs battant furieusement à l’unisson, le jeune Engladyrkun raconta l’histoire de la muraille.
- « Derrière ces collines, il y a une terre corrompue, remplie de créatures affreuses. Elles nous attaquent de temps en temps en traversant la Vallée Sombre, un étroit passage à travers la rocaille. A l’époque, ces incursions duraient des mois, et la région était sans cesse ravagée par leur présence maléfique. C’est pourquoi nous avons bâti ce mur. Pour condamner la Vallée Sombre et en protéger la sortie. »
- « C’est quoi, comme monstres ? Tu en as déjà vu ? »
- « Quand j’étais petit, une fois. Certains d’entre eux avaient réussi à escalader la falaise sans se faire remarquer et ils sont entrés dans le village. Normalement, quand ça arrive, tout le monde se barricade et les gardes gèrent la situation. Mais ce soir-là mon père et moi étions à l’étable, car une brebis mettait bas, et un monstre nous a surpris dehors. Il était affreux, avec ses longues griffes couvertes de sang, ses énormes yeux rouges et son cuir plein de cloques suintantes et de lambeaux de fourrure sale. »
- « Et alors ? »
- « Mon père m’a poussé dans l’enclos des bêtes, et le monstre l’a attaqué. Il l’a déchiqueté sous mes yeux, et j’ai cru que mon tour venait. Mais après quelques minutes passées à trembler au milieu des brebis effrayées, un soldat est venu me chercher. Et c’est tout. »
- Il avait dit ça sans émotion, très factuel, et son camarade ne sut que répondre. Ils étaient parvenus en haut ; un large chemin de garde protégé par un épais muret dominait d’un côté les toits de la ville, de l’autre un gouffre plongé dans une brume mouvante. En effet, on pouvait distinguer une faille étroite qui serpentait entre les parois escarpées et allait se perdre dans la nuit.
- Ils restèrent un instant à observer la Vallée Sombre, frissonnant malgré la tiédeur ambiante, puis se mirent à jouer.
- Ils en étaient à repousser une énième vague de monstres à grands coups d’éclairs et de boules de feu qu’ils invoquaient avec force gesticulations, juchés sur les créneaux, quand un son de cloche retentit. Les enfants se figèrent - il ne s’agissait pas du tintement agréable qui avait marqué auparavant la fin de la journée de travail. La cloche résonnait encore et encore, et bien vite toute la longueur du mur fut en proie à l’agitation la plus totale. Ils couraient au milieu d’hommes et de femmes armés jusqu’aux dents qui se hurlaient des instructions et se postaient à intervalles réguliers, lorsqu’ils tombèrent nez-à-nez avec le vieux et une grande femme au plastron étincelant et au casque ailé.
- « Descends de là tout de suite, Melik. »
- L’enfant obéit sans discuter et adressa un regard désolé au garçon avant de s’engager dans une volée de marches. La femme ébouriffa affectueusement sa tignasse à son passage, et se rendit un peu plus loin après avoir jeté un regard entendu au vieux. Ce dernier prit son protégé par l’épaule et le mena au bord du gouffre. Le garçon l’interrogea du regard, mais n’eut pour réponse qu’un signe de tête qui signifiait ‘’regarde et tais-toi’’.
- Le silence s’était fait à présent, et on ne distinguait rien en contrebas.
- Un coup de feu fit sursauter le garçon. D’autres suivirent, et il commença à voir des formes imprécises bouger en dessous. Les monstres. Il y en avait beaucoup, se déplaçant lentement dans l’obscurité. Que cherchaient-ils ? Une porte ouverte, un passage ? Quelques projectiles et tirs imprécis fusèrent bien depuis le sol vers les défenseurs, mais il semblait évident que l’attaque n’avait pas été préparée et se solderait par un échec cuisant, ce qui le rassura.
- Les gardes se mirent à balancer des barriques de poix, qui vinrent s’écraser au sol en de longues gerbes enflammées, apportant un peu de lumière au champ de bataille.
- Le garçon tomba en arrière, le souffle coupé.
- Sa vision se brouilla et un vertige le saisit. Il avait vu un monstre, il en était certain. Pas un monstre. Un homme comme lui, de chair et de sang, saisi par le brasier dans une posture implorante. Sans s’en rendre compte – il ne voulait pas regarder – il se redressa et revint aux côtés du vieux. Il vit d’autres assaillants.
- Des gens, des gens normaux. Des hommes des femmes des enfants, vêtus pour certains des mêmes robes que leurs hôtes, pour d’autres des mêmes armures.
- Il n’en croyait pas ses yeux, il ne comprenait pas. Il voulut hurler, crier à la femme au casque ailé d’arrêter, qu’ils se trompaient, qu’il n’y avait pas de monstres, mais le vieux le prit par les épaules et l’attira contre lui pour l’apaiser. Il avait l’air si âgé à cet instant, si fatigué.
- « Calme-toi… Désolé, il fallait que tu voies. Comme j’ai vu autrefois. »
- « Il n’y a pas de monstres, c’est des gens, c’est leur propre peuple ! Tu les vois toi aussi, je le sais, il faut leur dire, les prévenir, il faut qu’ils arrêtent, il faut faire quelque chose ! »
- « J’ai essayé, et tu essaieras toi aussi, j’en suis sûr. Mais pour l’heure, il n’y a rien à faire, fais-moi confiance. Ils voient ce qu’ils croient voir, et nous n’y pouvons rien… Redescendons. »
- Ils ne dormirent presque pas, mais le garçon se leva à l’aube sans rechigner, plus sombre que jamais. Il n’avait qu’une envie, quitter cet endroit maudit et les malades qui le peuplaient. Il n’avait pas prononcé un mot.
- « Tu ne veux pas que nous allions saluer ton ami, avant de repartir ? »
- Il secoua la tête et les larmes lui montèrent aux yeux. Il aurait dû. Il sentait qu’il le regretterait, mais il était trop en colère, et le vieux n’insista pas. Ils repartirent vers la plaine, traversant la ville qui s’éveillait calmement, comme si rien ne s’était passé.
- « S’il y a bien des monstres dans cette vallée, ce sont eux ! », cracha finalement le garçon d’une voix éraillée.
- Le vieux ne répondit d’abord pas, comme pour le laisser réfléchir à ce qu’il venait de dire et qu’il regrettait déjà, malin comme il l’était. Mais qu’il ne retira pas, plein de ressentiment comme il l’était.
- « Si tu penses cela, tu penses comme eux. Et si tu as raison, ils ont aussi raison. Je ne sais pas ce qu’il en est, si les monstres existent ou non, mais tu devrais y songer. Tu m’avais demandé si les Engladyrkuns étaient dangereux. En un sens, ils le sont, oui. Ils ont de grandes idées et un noble but. Ils sont prêts à mourir pour eux. Ou à tuer. »
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