Ivain

Jour 8 - Reckless

Oct 10th, 2025
55
0
Never
Not a member of Pastebin yet? Sign Up, it unlocks many cool features!
text 7.44 KB | None | 0 0
  1. Extrait de "La Lignée de la Voix de Nacre"
  2.  
  3.  
  4. Il est un dernier exploit de Ruthra que je ne vous ai encore conté. Ayant prouvé la valeur de sa musique au monde des Hommes, il attira l'attention des dieux. Ariom en personne, seigneur du hasard et enfant des Principes primordiaux, le convia en son palais transparent pour un récital privé. Nul mortel n'en avait jamais foulé les dalles de cristal. Mais cela ne troubla pas le barde. Guidé par les nutons jusqu'au trône du dieu, il vint serein et guilleret, affichant l'éternelle disposition joviale avec laquelle il avait chanté pour les villageois et pour les empereurs.
  5.  
  6. Il composa pour son hôte une ode qui disait la beauté des possibles, et professait sa joie de vivre dans un monde où à chaque instant pouvait s’ouvrir un chemin nouveau et insoupçonné. Ces paroles émurent Ariom aux larmes. Ravi d’avoir trouvé une âme sœur – quoi qu’elle fut mortelle – il accorda une faveur au musicien.
  7.  
  8. « Sire, mon enfant vient de naître », répondit Ruthra, « et il n’est de trésor qui me soit plus précieux. En récompense de mes services présents et futurs, je souhaiterais que toujours elle soit protégée du danger. Si vous faites cela pour moi, ma voix et ma lyre vous seront acquises à jamais. »
  9.  
  10. La requête du barde n’avait rien d’outrancier : la vie d’une humaine est un battement de cils pour les éternels. La faveur fut donc accordée.
  11.  
  12. Maeterri, la fille de Ruthra, grandit heureuse et en sécurité. Mais à peine devenue femme, elle fit preuve de deux qualités que sa divinité protectrice n’avait pas prévues. Elle était assez sagace pour comprendre d’où provenait son incroyable fortune. Et elle était assez dévouée aux autres pour souhaiter que tous profitent de son don.
  13.  
  14. Ainsi, lorsque la rivière entra en crue et menaça d’inonder les demeures, Maeterri se tint à l’entrée du village, immobile et stoïque. Elle aurait été emportée par les flots, et assurément noyée, si Ariom n’était pas intervenu. À la faveur de quelques ondulations du sol, l’eau enragée suivit une trajectoire invraisemblable qui l’éloigna des masures. Les villageois fêtèrent cette chance incongrue, ignorants de celle qui les avait sauvés.
  15.  
  16. L’hiver suivant fut long, et les denrées vinrent à manquer. Bientôt la famine s’installa. La jeune fille fit alors vœu de ne rien avaler jusqu’à ce que chaque personne de son village ait été nourrie. Une lutte de volonté s’engagea entre Maeterri et son gardien céleste. L’humaine tint bon, même à l’article de la mort, et Ariom fut obligé d’accorder aux fermiers une récolte miracle en plein hiver. Chacun survécut au grand froid. Mais le dieu de la chance avait gardé en son cœur une certaine amertume à l’égard de sa protégée.
  17.  
  18. Par la suite, cette dernière se fit plus ambitieuse. Elle savait que la plupart des maux qui accablaient ses congénères n’étaient pas dûs aux éléments, mais bien aux Hommes ; ceux de l’extérieur, pillards et barons avides, mais aussi ceux du village, qui souvent cherchaient querelles et trouvaient des mesquineries à s’infliger mutuellement. Elle décida donc que le meilleur usage de son don serait d’acquérir l’autorité nécessaire pour préserver chacun d’autrui.
  19.  
  20. Elle les convia tous sur le flanc de la montagne, près de la combe où des colonnes de vapeur brûlante jaillissaient en sifflant du sol, de manière imprévisible. Chaque éruption de fumée pouvait arracher la chair de l’infortuné qui se serait tenu au mauvais endroit. Là, elle clama qu’Ariom l’avait choisie pour guider le peuple, et qu’elle leur en apportait la preuve immédiate. Puis, sous les regards ahuris de l’assemblée, elle avança au milieu des geysers. Bien sûr, aucun ne jaillit sous ses pieds pour mettre fin à ses jours.
  21.  
  22. Les habitants acceptèrent ce signe avec révérence, et lui donnèrent les rênes du pouvoir. Des années durant, Maeterri se montra une bonne meneuse, travaillant sans relâche à apaiser les conflits, tenir tête aux petits conquérants et faire provision pour tous. Le village connut une ère de paix et de prospérité.
  23.  
  24. Cependant, la cheffe devait régulièrement apporter une nouvelle preuve de la bénédiction qui lui était accordée. Un jour de bourrasques, elle s’avança le long du précipice qui fendait la montagne, son équilibre préservé par le vent lui-même. Une autre fois, elle nagea parmi les bêtes carnassières du lac sans éveiller leur appétit. Chaque nouvelle lune, elle devait faire preuve d’imagination pour mettre sa propre vie en danger.
  25.  
  26. Mais alors la rancœur d’Ariom grandissait. Pour les incessantes interventions qu’il devait prodiguer, il essuyait les quolibets des autres dieux. Toute la lignée de Zakaz raillait le seul éternel qui n’en était pas issu. Mais plus encore, ce qui désolait le dieu du hasard, c’était de voir la bonne fortune qu’il dispensait troquée contre de l’influence, comme une vulgaire marchandise. Ainsi le dieu fomenta sa revanche.
  27.  
  28. Un matin glacial, un étranger se présenta aux portes du village, que l’ardeur de Maeterri avait transformé en bourgade. L’inconnu clama que la faveur d’Ariom avait délaissé la meneuse, et qu’il était, lui, le nouvel élu des éternels. Bien vite, une foule de témoins affirmèrent l’avoir vu échapper à une mort terrible ; ici, une coulée de lave, là un éboulement. Un pauvre hère raconta même que l’Elu et lui avaient failli périr de froid dans le désert gris, mais qu’alors la foudre avait frappé un arbre non loin, en faisant un flambeau qui avait réchauffé leurs corps transis.
  29.  
  30. Nole, puisque c’était son nom, fit la démonstration d’autres miracles, plus sidérants encore. Les habitants avaient déjà en leur cœur une ferveur pour les signes du ciel. Un à un, ils se rallièrent au nouveau prophète, et finirent par déposer leur cheffe. Maeterri ne pouvait pas lutter. Quoiqu’elle fît pour exhiber sa condition bénie, le dieu chanceux aurait tôt fait de renchérir par un évènement plus spectaculaire encore à l’intention de son champion. Elle abdiqua.
  31.  
  32. Mais dans sa mesquinerie, Ariom avait choisi un homme vénal et dangereux comme vecteur de sa vengeance. Nole se révéla un chef tyrannique, colérique et fat. Ivre de pouvoir et de richesses, il épuisa les ressources de la ville pour tenter d’étendre son territoire. Sa prédécesseure, encore proche des hautes sphères, apprit qu’il avait l’intention de mener une véritable offensive armée contre leurs voisins. Le soir même, elle invoqua son gardien pour la dernière fois.
  33.  
  34. Elle s’adressa au dieu avec le même aplomb que son père autrefois. Elle lui proposa le marché suivant : elle le libérerait de son engagement à Ruthra, et quitterait la ville définitivement, s’il acceptait de destituer le tyran qu’il avait placé à son sommet. Bien sûr, c’étaient là les mots exacts qu’Ariom espérait entendre. Il consentit à l’échange.
  35.  
  36. Le lendemain, les deux figures mythiques de la bourgade disparurent. L’un périt en tentant de se montrer invulnérable à une avalanche. L’autre affréta un bateau fluvial au petit matin, et ne revint jamais.
  37.  
  38. Mais l’épopée de Maeterri ne prit pas fin ce jour-là. Séduits par son courage et par son abnégation, les autres dieux et déesses lui accordèrent leurs propres faveurs. De ces dons elle sut faire bon usage, avec audace et ingéniosité, au service de tous ceux qu’elle put croiser.
Advertisement
Add Comment
Please, Sign In to add comment