Ivain

Jour 19 - Loop

Oct 24th, 2021
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  1. Liza fendait l'air dans sa tenue étincelante, toute de blanc émaillé de multiples billes de verre coloré, sa courte jupe voletant au ryhtme de ses mouvements amples et puissants, que dirigeaient les envolées de Tchaikovsky et son Lac des Cygnes. Elle commençait à avoir mal aux pieds, car elle portait toujours ses patins trop serrés. Le froid qui remontait de la glace sous elle avait tendance à engourdir ses sensations, et elle ne pouvait se permettre de mal évaluer la position exacte des lames.
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  3. Elle effectua un ample virage au bout de la patinoire, apercevant du coin de l'œil son entraîneur, qui avait la mine déconfite et les mains comme soudées l'une à l'autre. Il résistait pour ne pas fermer les yeux, tant l'angoisse le déchirait, comme à chaque prestation de sa jeune protégée.
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  5. Dans les quelques 60 mètres qui la séparaient de l'autre extrémité de l'arène gelée, Liza accéléra de toutes ses forces, comme si elle se trouvait en fait sur une piste de poursuite, et un murmure d'excitation mêlée de crainte parcourut l'assistance médusée. La fin de son programme approchait, elle l'avait réalisé sans aucune faute jusqu'à présent, et la fin s'annonçait comme une apothéose antique.
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  7. Alors que les bois solennels laissaient dans l'air la place aux cuivres majestueux, annonçant le grand final, elle s'élança. L'enchaînement fut exécuté de la plus parfaite des manières, le corps fin de la gymnaste tournait en l'air à une vitesse et une hauteur jugées pourtant inaccessibles par une femme. Les réceptions étaient fluides et sans fioritures, vouées seulement à une brève et dynamique relance qui annonçait le saut, la pirouette suivante. On eût dit que Liza était sortie tout droit de l'esprit rêveur d'un chorégraphe qui ignorerait tout de la gravité et du déséquilibre, comme un fantasme de perfection que des générations entières de patineurs s'useraient à approcher sans jamais l'atteindre.
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  9. Excepté Liza, donc. De son vrai nom Yélizaveta Mouchkine, elle avait quitté sa Sibérie natale à l'aube de son adolescence, pour se rendre à Leningrad, la tête pleine de rêves et des fourmis plein les jambes, comme le disait sa mère, pour exercer au plus haut niveau le patinage artistique. Depuis sa première participation à un concours international, elle n'avait jamais plus quitté la plus haute marche du podium.
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  11. Elle était nettement plus douée que ses rivales, ce qui en soit n'avait rien d'extraordinaire, car toute décennie voyait monter et décliner sa jeune étoile. Ce qui l'était beaucoup moins, c'était sa capacité à repousser les limites théoriques de son sport. Liza avait propulsé sa discipline à un niveau réellement absurde : elle avait d'abord commencé par effectuer des enchaînements d'hommes, ce qui avait déjà beaucoup fait parler, avant de finir par régulièrement les surpasser même en difficulté.
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  13. Cela lui avait valu de récolter l'animosité d'une frange de son petit milieu. Yélizaveta n'était pas particulièrement réputée pour son ardeur au travail. Tous lui reconnaissaient une parfaite hygiène de vie et un sérieux indéniable. En revanche, elle ne passait que peu de temps avec son entraîneur, le sollicitant surtout pour ses connaissances techniques, anatomiques, mécaniques. Elle ne passait pas des heures et des jours entiers à répéter ses sauts, suspendue à un harnais, lassant son corps et son esprit. Elle se contentait d'entretenir sa musculature et d'apprendre la théorie, ne passant que peu de temps sur la glace. Ainsi, ses succès avaient divisé les observateurs. Les plus enthousiastes avaient embrassé la méthode, cette approche plus systémique de la profession. Les autres avaient du bout des lèvres remis en cause ses performances, allant même pour certains jusqu'à quelques accusations de tricheries, qui n'avaient jamais été vraiment prises au sérieux, tant il était impossible de contester que Liza effectuait bel et bien ces sauts que personne d'autre ne tentait.
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  15. Et cette fois-ci, elle avait – encore, remporté haut la main ces championnats du monde, avec un enchaînement de deux quadruples et un triple successifs - que d'aucuns auraient jugé physiquement impossible, qui lui avait permis de franchir la barre symbolique des 100 points en programme court.
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  17. Liza expédia rapidement les formalités, et retourna à sa chambre dans le luxueux hôtel que Vladimir, son « sponsor », lui avait offert. Elle devait d'ailleurs se préparer pour une réception que ce dernier offrait en son honneur.
  18. Comme toujours, son amie Svetlana vint la rejoindre. Les deux jeunes femmes tombèrent dans les bras l'une de l'autre et la nouvelle arrivée s'exclama :
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  20. « Liz, c'était... incroyable ! Quand tu m'as dit ce matin que tu allais tenter un tel programme, je n'en ai pas cru mes oreilles ! Et tu l'as fait ! »
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  22. Elle eut un sourire complice, et, ponctuant sa question d'un coup de coude dans les côtes de son amie :
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  24. « Alors dis moi, combien de tentatives, cette-fois ci ? »
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  26. « Mon Dieu, si tu savais ! J'en suis venu à ne plus tenir le compte que du nombre de fois que j'ai perdu le compte. Mais pour ma dernière des dernières, il fallait que tout soit parfait ! »
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  28. « Tu as bien raison de quitter tout ça, ma chérie. Plus tu entres dans la légende, plus ce gros porc de Vladimir se fait de sales idées ; rien qu'à voir sa tête tout à l'heure, j'avais envie de lui sauter à la gorge »
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  30. « Oh, tu ne sais pas, mais il y a quelques mois, à la soirée tout à l'heure, tu étais complètement ivre. Et je ne sais pas, à un moment, tu t'es jetée sur lui, lui a envoyé ton verre au visage et t'es mise à le bombarder de gâteaux ! Tu étais comme une furie, le traitant de tous les noms ! J'ai dû reboucler pour t'éviter de finir à l'asile ! »
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  32. Les deux jeunes femmes éclatèrent de rire. Liza profitait gaiement de cette journée, qui pour une fois semblait bien vouloir s'achever.
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  34. A l'heure des journaux télévisés - car la chambre était équipée de ces tout nouveaux appareils, elles allumèrent le gros boîtier pour regarder les images du championnat. Yélizaveta avait réalisé une performance qui marquerait l'histoire comme étant la plus complexe de tous les temps. Svetlana la taquina gentiment lorsque vinrent les questions des journalistes, que Liza avait rapidement éludées.
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  36. « Ha, regarde ta tête, là, on dirait que tu ne peux plus le voir en peinture, celui-là ! Quelle grimace tu lui fais ! Il te pose chaque fois la même question idiote, c'est ça ? »
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  38. Liza avait froncé les sourcils. Effectivement, elle n'apparaissait pas sous son meilleur jour. Voyant son air songeur, son amie la prit par la main.
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  40. « Non, ne me dis pas que tu penses à ce que je pense ? Haha, Liz, tu es la plus folle de toutes mes amies, et ce n'est pas peu dire ! »
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  42. Celle-ci rit de bon cœur, et se dirigea vers son coffre. Dedans se trouvait le diadème qu'elle portait à chacune de ses prestations. Il était orné d'un énorme diamant bleu lisse et ovale. C'était un cadeau que Vladimir lui avait fait après qu'il l'avait remarqué, lors de ses premiers championnats du monde. Il lui avait fait promettre de ne jamais laisser quiconque examiner de près la pierre, et à l'époque, Liza s'était dit qu'elle devait avoir un lien de près ou de loin avec ses affaires louches, mais avait vite compris qu'il y avait autre chose...
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  44. Elle enfila le diadème, et embrassa son amie.
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  46. « Je dois bien être folle, je crois bien ! Mais je te l'ai dit, tout doit être parfait. Et puis, cela ne fait que quelques années que je vis cette journée en boucle, alors, une fois de plus, une fois de moins... »
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