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- « Attends, je rêve, ou tu es en train d’essayer de me pousser à passer mes nuits à courir dans les bois ? Un scarabée incandescent, vraiment ? »
- Francis s’esclaffa sans retenue. Puis, avec un clin d’oeil :
- « Ah, tu n’as qu’une seule façon de le savoir !... Tu me raconteras, hein ? »
- Leurs pas les menaient sur les traces des longues journées qu’il passaient ici chaque été, enfants, à courir partout, braillant sans retenue leur exaltation d’enfin se retrouver pour les vacances. Ivan devinait que son ami le guidait vers les berges de la rivière, à quelques kilomètres du village.
- Mais cette année, les cris de joie et les rires étaient loin, bien loin. A chaque pas qu’il faisait, il luttait pour ne pas s’enfuir, malgré le plaisir qu’il prenait à échanger ses histoires.
- Francis, lui, progressait d’une démarche assurée, comme si leur expédition était d’une importance capitale, et à chaque pause dans la conversation il affichait cette mine épanouie, tout à son bonheur de retrouver un camarade aussi simplement que s’ils ne s’étaient jamais quittés.
- Ivan lui en était reconnaissant.
- « Bon, c’est à moi, alors… As-tu jamais entendu parler de cette fleur, qui jadis faillit causer la chute d’un royaume ?
- Son histoire terrible se déroule au XIIe siècle, si mes souvenirs sont exacts. A cette époque, les rois catholiques sont en pleine reconquista de la péninsule ibérique, la guerre fait rage. C’est dans ce contexte que naquit le royaume de Portugal.
- Son roi, Sanche 1er, comme son père avant lui, combattit les armées maures pendant des années, et, fort de ses succès militaires, il proclama l’indépendance de sa province. Ses terres, de Santiago au nord, jusque Lisboa au sud, ne seraient désormais plus soumises aux castillans. Je te passe les détails historiques.
- Sanche, en dépit de son talent pour la violence, montrait un vrai attrait pour les arts et les lettres. C’était un homme qui avant tout recherchait la beauté en ce monde.
- Lorsque son épouse, la belle Douce d’Aragon, avec qui il avait eu de nombreux enfants, tomba gravement malade et mourut, il fut éploré ; mais, étant encore relativement jeune, il fit ce qu’on attendait d’un suzerain responsable, et envisagea de se remarier.
- On raconte qu’il mena l’affaire de fort mauvaise foi, faisant traîner les choses, refusant les prétendantes à tour de bras, mais finalement, après quelques années de ce jeu, il entendit raison. C’est donc sur Éléonore de Savoie, une charmante jeune femme qui avait su apaiser son cœur torturé, que se porta son choix, et toute la cour se réjouit de cette union si profitable pour le royaume.
- Il faut croire que Sanche était vraiment épris d’elle, car pour leur noce, il lui offrit le superbe palais de Cintra, non loin de la capitale, et c’est là que leur union fut célébrée une semaine durant.
- Éléonore sut habilement s’intégrer dans sa nouvelle famille. Elle noua une relation particulièrement fusionnelle avec la plus jeune des enfants de son mari, Mafalda, une fillette d’une dizaine d’années alors, et très souvent les deux femmes se rendaient à Cintra pour profiter du palais ensemble. L’endroit qu’elles préféraient par-dessus tout, c’était le jardin intérieur. Abritées des regards par de hauts murs ocres, au milieu de décors et d’ornements mauresques, elles pouvaient laisser cours à leur imagination des heures durant, et firent de véritables merveilles. Sanche aussi adorait ce jardin. Mais ce qui le ravissait au plus haut point, c’était de voir sa femme et sa fille si unies en ce lieu.
- C’est ainsi que pour leur premier anniversaire de mariage, il décida d’offrir un présent inestimable à Éléonore. Il dépêcha ses émissaires aux quatre coins du monde connu, à la recherche de ce qui pourrait sublimer le paradis de Cintra, comme il l’appelait.
- C’est d’orient que lui parvint sa trouvaille. Un marchand de la Route de la Soie avait trouvé pour lui, selon ses dires, le plus beau rosier qui soit. Une variété unique, issue du savant croisement des essences les plus rares et les plus délicates. Il n’en existait qu’un unique pied, et jamais encore il n’avait fleuri, tant il requérait d’attention et de soins, de la part de mains expertes.
- Fou de joie, Sanche fit venir le rosier, et l’offrit à Éléonore, qui sans attendre l’intégra au jardin. Année après année, elle travailla sans ménager sa peine, aidée de Mafalda. Et c’est ainsi qu’un été, un bourgeon apparut.
- Je suppose que peu de gens eurent l’honneur de voir la fleur, car il n’en existe aucune description fiable. Ce qui est certain, c’est que sa beauté devait être incomparable, car à partir de cet été fatidique, bien des choses changèrent dans le royaume.
- On dit que Sanche tomba éperdument amoureux de la rose. Sa rencontre avec elle le transforma. Il délaissa de plus en plus sa famille, son épouse. Lorsqu’il se rendait à Cintra, il ne l’invitait plus. Éléonore aussi commença à dépérir ; elle perdit sa joie, son humour et sa répartie, ne parlant plus que rarement, souvent perdue dans ses pensées, une mine morose plaquée sur le visage. Elle cessa de se rendre en son palais, malade qu’elle était des souvenirs heureux qu’elle y avait laissés. La cour glosa beaucoup sur le sujet, et le couple royal devint vite, dans le secret des alcôves, un récurrent sujet de moquerie.
- Ce récit est déjà extraordinaire, mais il l’est bien plus encore, car un matin, on retrouva Sanche mort dans son lit, empoisonné.
- Évidemment, on soupçonna vite la reine. Elle fut emprisonnée sur ordre de son beau-fils, monté sur le trône entre-temps, et bien qu’il ait toujours apprécié cette seconde mère, nul ne doutait qu’il n’aurait d’autre choix que de prononcer la peine capitale, le moment venu.
- Il n’eut pas à le faire, car Éléonore aussi périt peu après, et du même poison que celui qui avait ôté la vie de Sanche. Le scandale enfla encore, si c’était possible, et une grande agitation s’empara du royaume.
- Le nouveau roi, pour calmer les esprits et affermir son autorité, déclara officiellement l’affaire close. La reine, pour expier son crime, avait remis son sort entre les mains de Dieu, par la manière des grandes figures de l’Antiquité. Dieu, donc, serait son seul juge, et quiconque viendrait à douter publiquement de cette version en répondrait.
- L’histoire, celle avec majuscule, s’achève donc là. Mais pas la mienne.
- Car après ces évènements, de notables faits se déroulèrent à Cintra. Une fois la reine décédée, le palais échut à quelque noble lointain, pour des raisons politiques. Il renonça bien vite à ce présent, prétendant lui aussi avoir été empoisonné. Il n’en mourut certes pas, mais se plaint d’horribles maux. Et de la même manière, tous ceux qui voulurent occuper les lieux par la suite durent finalement en repartir, en plus ou moins bon état.
- Nul ne savait plus que faire à ce sujet, lorsque Mafalda, adulte désormais, et ayant quitté le couvent, demanda à son frère la permission d’occuper le palais, ce qu’il accepta. Il ne lui en offrit pas la propriété notariée, mais tout le monde savait bien qu’elle serait désormais à Cintra chez elle. Mafalda chassa du domaine la plupart des anciens occupants occasionnels, ne gardant avec elle que quelques vieux domestiques, et les jardiniers.
- Le palais, jadis terrain de jeu, de fête et de délice, devint alors un lieu fermé et silencieux, toujours aussi magnifique, peut-être même plus encore qu’avant, mais sans plus aucun attrait pour la noblesse assoiffée de lumière.
- On le surnomma ‘le sanctuaire de la princesse aux épines’. Mafalda y vécut toute sa vie, sortant rarement.
- A la fin de sa vie, elle demanda une dernière faveur à son frère : que soit déplacée la sépulture de Sanche et Éléonore à Cintra, dans le jardin. Comme à chaque fois, le roi accéda à sa demande, et elle fit bâtir un superbe caveau, juste sous le rosier.
- Lorsque son heure fut venue, elle les rejoignit dans leur dernière demeure, et depuis, ils reposent là tous les trois.
- Quant au rosier, jamais il ne refleurit. »
- Ayant terminé, Ivan garda le regard fixé sur ses pieds, ému par son propre récit. Francis laissa un instant le bruit des oiseaux, le crissement des graviers et le murmure des arbres réchauffer l’atmosphère. Il le savait, ç’avait été douloureux pour son ami. Il posa la main sur son épaule.
- « C’était la petite fille, n’est-ce-pas ? »
- « Oui, je crois. Sanche trompait sa femme, détruisait sa famille, et tout les bons souvenirs qu’elle avait eus dans le palais et le jardin ; elle n’en pouvait plus, alors elle les a tués, pour les garder près d’elle, intacts. C’est triste non ? »
- « Oui, c’est triste. Mais c’est beau, aussi. »
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