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- Maintenant que tu connais comme moi les villes les plus formidables que les Hommes ont égrenées partout où ils sont allés, laisse moi te parler, pour finir mon récit, de טללא.
- Si un jour par extraordinaire tu venais à sans cesse marcher le soleil dans le dos, comme pourchassant inlassablement les ombres que chacun de nos édifice, du plus haut palais à la plus modeste masure, projette quelque part, on ne sait où, tu parviendrais au bout de ta route dans une cité étrange.
- טללא est plus vaste que la plus vaste des métropoles, pourtant un enfant n’y tiendrait pas debout. Car la ville épouse le sol sur des lieues et des lieues ; elle est faite de pénombre morcelée. Elle ne fut pas érigée par les Hommes, mais elle décrit l’humanité mieux que toutes les cités. Elle est l’ombre de chacune de nos villes. Elle est tout à la fois leur image, leur essence et leur devenir.
- Comme tu le sais, la discrète bourgade, tout comme la glorieuse capitale, un jour connaîtra l’oubli. Ceux qui aujourd’hui vivent en son sein et la font résonner de leurs bruits, à la fin d’un âge partiront pour des terres plus clémentes, ou fuiront la maladie, ou seront terrassés par quelque ennemi. Alors, doucement, la cité périclitera. Ses murs s’affaisseront, ses toits seront éventrés de lumière et ses tours descendront lentement vers la terre. Les bâtiments deviendront ruines et les ruines deviendront gravats. Enfin, il ne restera plus d’elle qu’un agencement d’ombres au sol, conservant la mémoire des Hommes dans une épaisseur infinitésimale. Alors, elle fera partie de טללא.
- Si tu sais cela, alors tu apercevras là-bas, par exemple, des traces géométriques à tes pieds, qui s'emboîtent parfaitement, comme conçues pour supporter un volume démesuré; à moins qu’elles ne soient celles de sépultures anonymes, toutes de roche sombre et luisante, au milieu d’une caverne érodée. Suis les ombres au plus près, rampe s’il le faut, et observe comme elles se fondent les unes dans les autres, formes magnifiques qui tirent leur superbe de la présence tout autour du chaos fertile dont elles ne sont que les frontières. Ici, tout se nourrit de ce qui vibre, ce qui bouge à côté, comme si טללא était aussi le parasite souterrain de sa propre structure apparente. Ne prends pas peur en comprenant cela, ou bien en suivant anxieusement des yeux les angles noirs et effilés qui semblent se faire toujours plus fins, plus tranchants, plus incisifs au fur et à mesure qu’ils avancent vers toi. Car la ville bouge, avec le soleil : elle tourne, régulièrement, comme si ceux qui la peuplent, chaque saison, changeaient d’environnement, de moyen de survivre et d’exister sur un sol toujours différent. Ici, il faut savoir suivre le flux sombre qui coule par terre, comme un banc de poissons qui apporte la vie, le long des aspérités, des saillies de cailloux qui sont les côtes et les récifs de la mer de pénombre alentour.
- Plus loin, le relief devient plus doux, et le flot de ténèbres serpente entre de petites bosselures auxquelles il offre l’illusion du mouvement. Parfois, deux de ces monticules se rejoignent ; tandis qu’ils s’approchent l’un de l’autre, entre leurs ombres se joue un fascinant théâtre de clair-obscur, où des constructions sublimes apparaissent et se transforment avec tout l’engouement de l’éphémérité. Il y a aussi à טללא des quartiers qui se prémunissent contre cette agitation, des zones à l’écart où la pénombre se fait éparse, comme pour éviter d’être contaminée par l’élan de vie grouillante. Le flux les contourne, et poursuit sa route jusqu’à fleurir enfin : il forme un arbre gigantesque, un treillis de fibres noires au creux desquelles se nichent des alcôves confortables. Alors, la ville révèle un tracé étourdissant - des méandres de voies si tortueuses que l’on ne sait plus si l’on observe des ruelles d’obscurité séparées par des murs de lumière, ou des ruelles lumineuses séparées par des murs obscurs. C’est un labyrinthe où se confondent le royaume du jour et celui de la nuit.
- Car ombre et lumière ici ne vont pas l'une sans l'autre ; tout ce qui ravit tes yeux puise sa force dans ce que tu ne perçois pas d'abord, comme si la ville voulait cacher une partie d’elle-même dont elle aurait honte mais sans laquelle elle ne serait pas. Il n'en est rien, car טללא ne sait mentir aux Hommes, ancrée comme elle l'est dans leur âme, en symbiose parfaite avec eux : elle s'est construite à leur modèle, avec leurs vices et leurs défauts, ils l'alimentent autant qu'ils puisent en elle, sans le savoir et sans le voir.
- En restant suffisamment longtemps à טללא, tes yeux oublieront peu à peu la lumière, et sauront apprendre à voir l'obscurité. La ville prendra alors place dans l'espace, emplira les volumes qui t'entourent, semblera vouloir se jeter vers le haut en un élan irrésistible et pourtant imperceptible à qui ne sait voir qu'en étant ébloui. Car טללא n'a pas besoin d'être vue ou touchée pour exister, c'est même le contraire, elle est là, étendue au sol et dans les airs, sans substance, et pourtant si vivante et animée ! Si tu fermes les paupières, tu sentiras, comme d'invisibles gardiens autour de toi, ceux qui la peuplent ; ils te frôlent, tentent, qui sait, d'interagir avec toi, de partager tes joies et tes peines, de faire de toi leur ami. Ici, ils ont toutes les vies que les Hommes ailleurs désirent ou haïssent, comme s'ils étaient interchangeables, qu’ils pouvaient troquer leur existence au gré d'un hasard malicieux. Ils apparaissent et disparaissent sans un bruit ; à peine percevras-tu quelques tintements surnaturels parmi les murmures du vent, issus d'on ne sait où, qui sont peut-être leurs cris ou leurs rires, la trace qu'ils décident de laisser. Voilà la musique de טללא : le vent, le son des clochettes, le crissement de tes pas ; on pourrait croire que c'est la chanson d'une ville morte, mais ce n'est pas vraiment ça, c'est plutôt celle d'une ville qui a tant vécu, connu tant de bruits, venus de partout et d'ailleurs, que plus que toute autre elle connaît la valeur du silence.
- Les quelques échos et bruissements qui t’enveloppent lorsque tu observes טללא, peut-être sont-ils le glissement des ombres les unes sur les autres, le coulissement souple de la cité sur elle-même. Inspiré par cette langoureuse échappée, tu laisses ton regard s’écouler allègrement d’un trait de pénombre à l’autre, et bientôt il peut ignorer toute résistance, passer au travers de toute barrière, et s’évader dans la légèreté des volumes fantasmés pour découvrir sous eux tous les décors de la Terre. Mais cette fuite continue qu’offre la ville a un envers : le regard peut aussi être piégé dans une enfilade de rues et de passages intérieurs qu’il ne sait plus distinguer, et conduit jusqu’à une place centrale, ou peut-être culminante, qui laisse présager quelque terrible vision.
- Mais la vision ne vient pas, jamais ; et l’âme chancelante retombe toujours dans la quiétude enténébrée. Là est le vrai danger, la vérité cruelle de טללא : son atmosphère atone et silencieuse est au fond plus attrayante que le chaos humain, tout de bruits et de confusion, qui s’étend au-delà de ses frontières floues. La ville est un piège plaisant : sa pénombre peut combler tous nos sens, car son agencement suit la recette naturelle de l’apaisement le plus complet. Et surtout, étant l’essence de toutes les villes, elle ne porte l’identité d’aucune. Aucun nom, aucun symbole, aucun signifiant n’est là pour nous rappeler à des réalités bassement matérielles. טללא est, en cela, une libération.
- Le visiteur cependant, dans sa quête perpétuelle de sens, ne saurait goûter à cette délicieuse apathie. Il observe plutôt la myriade des mouvements d’ombre, plein d’interrogations. Cette cité qui s’étend sans cesse, ne cherche-t-elle qu’à creuser aveuglément dans le jour, toujours plus profondément, comme prise d'une frénésie silencieuse, obsédée d’une envie de créer d'immenses espaces ? Ou son élan est-il tourné vers l’extérieur ? Vers d’autres villes que l’obscurité pourrait gagner à leur tour, afin de les assimiler, et de faire fleurir sur ses murs noirs toute la mémoire des vies qu’elle a dévorées, dans un langage occulte mais connu de tous les Hommes ? Ou bien encore, טללא a-t-elle un but ? Tous ces édifices et ces remuements sont-ils organisés pour atteindre, après un siècle ou un éon, un astre invisible à nos yeux et résidant dans la terre ?
- Je ne saurais le dire. טללא est le passé et le futur de toutes les oeuvres humaines. Si elle tend vers un but, alors c’est celui de l’humanité. Et lorsque celle-ci s’éteindra un jour, lorsque toutes ses villes seront rendues au sol qui les a portées, טללא sera toujours là, enfin achevée, trace la plus parfaite de notre passage ici, aussi grouillante et animée que le plus grand bazar d’Orient, aussi solennelle et majestueuse que le plus grand temple du dieu le plus révéré, aussi pleine de vie que l’oasis la plus fertile du plus vaste désert, aussi vaste que la Terre même, sur laquelle nous voyagions un temps.
- Car ce ne sont pas leurs richesses, leurs conquêtes ou leurs gloires qui résument le mieux les Hommes ; ce sont leurs villes. Et טללא est la cité de tout homme et toute femme, à sa façon, car elle en a la forme, le mouvement et la structure. Elle en possède l’âme. Si טללא est l’ombre qui se tapit derrière chaque récit que je t’ai fait, ô souverain, c’est qu’elle est l’idée d’une ville, le concept intransigeant ; elle a la pureté d’un diamant brut dont chaque cité humaine serait une facette.
- Comme toujours, tu veux me demander : existe-t-elle, cette construction cyclopéenne, cette épopée babélienne, cette empreinte de titan ? L’avons-nous bâtie ? Considère ceci : nous n’avons pas érigé טללא, c’est elle qui nous a dressés. Elle est la pensée qui guide le crayon de l’architecte et la main du maçon, lorsqu’ils disposent les murs entre lesquels vivront les hommes, les femmes, leurs familles et leurs lointains descendants. Elle est le mouvement que nous imprimons à la Terre. Elle est le motif qui raconte notre présence.
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