Ivain

Jour 21 - Fuzzy

Oct 26th, 2021 (edited)
152
0
Never
Not a member of Pastebin yet? Sign Up, it unlocks many cool features!
text 12.74 KB | None | 0 0
  1. La bataille sombrait dans le chaos le plus total. Tout, autour de Maria, perchée sur le pont supérieur du Milandre en pleine manœuvre, n'était que confusion et flou, comme un tableau impressionniste mouvant qu'elle aurait admiré de trop près, et que viendraient régulièrement figer sur sa rétine les flashs incessants des éclairs.
  2.  
  3. Elle parvenait à se maintenir à quelques bordées de Felipe, sur l'Arquebuse devant elle, mais les deux autres bâtiments de leur flotte avaient décroché, perdus loin derrière un rideau de pluie et d'épaisse fumée blanche. Les innombrables frégates de la marine anglaise les avaient rejoints il y a quelque temps et filaient désormais vers les deux vaisseaux de tête ; l'abordage semblait inévitable.
  4.  
  5. Cela faisait deux jours qu'ils avaient entamé la poursuite, et leur vitesse bien supérieure avait forcé Maria et Felipe a voguer toutes voiles dehors vers le cœur d'une tempête, espérant dissuader ces marins d'eau douce, rendus trop téméraires par la renommée qu'une telle capture leur assurerait. Mais la réputation des pirates devait être trop importante pour qu'un grain, si gros fût-il, ne les décourage, et tous avaient plongé sous le noir manteau des nuages grondants.
  6.  
  7. Le vent était déchaîné, la houle démesurée, et sous un déluge biblique, des heures durant, ils avaient maintenu un rythme infernal, au son des craquements lugubres des coques malmenées et des claquements châtieurs des voiles en furie.
  8. Mais ce n'était rien comparé à ce qu'ils affrontaient désormais. Maria, qui avait hérité de ses parents un esprit théâtral, avait senti que ce jour serait dantesque ; une apocalypse, que seul savait orchestrer le destin afin de clore dignement les plus grandes épopées humaines.
  9.  
  10. Il y a quelques instants en effet, la terre des plaines abyssales s'était mise à trembler violemment. La mer, par endroits, s'était alors comme affaissée, et des courants dévastateurs étaient apparus. De multiples explosions avaient commencé à perforer la surface de l'eau frissonnante autour d'eux, projetant des débris de roche fumante dans les airs, qui retombaient meurtriers, dans un sifflement sinistre.
  11.  
  12. Deux navires étaient parvenus à prendre le vent de l'Arquebuse et à se porter à sa hauteur, et Maria vit de ses yeux écarquillés une éruption toucher le flanc de l'un d'eux. Le dégazage et le geyser de vapeur qui avaient suivi arrachèrent tout un bout du navire, comme s'il s'était agi d'une simple maquette en papier, et le reste avait pris feu immédiatement.
  13.  
  14. L'autre réussit à aborder l'Arquebuse, et la mêlée débuta. Assez ironiquement, on aurait dit des enfants en train de jouer avec des épées en bois au milieu d'un combat de titans. De ce que Maria pouvait en distinguer de là où elle était, la lutte était féroce. Les combattants, exténués, ne s'affrontaient plus pour leurs idéaux, pour la liberté, la justice ou la gloire. Ils se battaient, sans force ni envie, car tout autour d'eux n'était que chaos, ils se battaient pour en finir, quelle que soit l'issue. Seul, au milieu du pont, Felipe, son sabre à la main, était animé par une folie furieuse, plus vivant et en forme que jamais. Il virevoltait, esquivait, sautait, parait, tailladait, jamais ne se montrait efficace quand il fallait tuer ou incapaciter son adversaire. Il faisait tout pour que jamais la lutte ne cesse.
  15.  
  16. Juste sous leurs pieds, un craquement retentit, la mer vibra à nouveau, et une gigantesque cuvette se dessina devant eux, au centre de laquelle un abîme fumant semblait vouloir aspirer tout l'océan vers les profondeurs de la Terre. Maria vit alors Felipe se précipiter vers la barre, et lancer l'Arquebuse et ses occupants droit sur le flanc du maelström. Il bondit ensuite sur le gréement, sa lame entre les dents. Leste et agile, comme toujours, il évoluait le long des espars et des cordages avec une célérité incroyable au vu de la fureur des éléments. Soumis à la force du courant, le majestueux trois-mâts penchait dangereusement, et il devint évident qu'aucune marche arrière ne serait possible. Les affrontements sur le pont avaient cessé. Tous, militaires comme pirates, observaient avec horreur et fascination leur course vers l'au-delà ainsi que l'homme qui, dressé fièrement au-dessus du vide, tout en haut du mât de misaine, les bras tendus vers le ciel, hurlait son exaltation. Enfin, Felipe avait sa Tempête, la plus terrible que toutes les mers du monde aient jamais connue. Enfin, il accédait à la postérité, par ce combat que chanteront les marins de tous bords des siècles durant. Enfin, il accédait à l'immortalité, et désormais, dans l'esprit de tous les hommes et les femmes, existerait ce rêve de liberté et d'aventure qui était le sien et celui de Maria. Enfin, il allait rejoindre son si cher Océan, à jamais.
  17.  
  18. Maria étouffa un sanglot et un rire lorsqu'il commença à grotesquement agiter les bras à son intention, mimant une de ces révérences ratées dont il avait le secret. Elle n'avait pu détourner son regard et son esprit du spectacle de l'Arquebuse et de son capitaine voguant vers leur destin. Sans s'en rendre compte, elle les avait suivis, elle aussi, droit vers le gouffre. Elle n'avait pas non plus remarqué que le Milandre également avait été abordé, et que des soldats affolés tentaient vainement de l'éloigner du gouvernail, de desserrer son étreinte surhumaine sur la barre. Il était trop tard, de toute façon...
  19.  
  20. Pour la sortir de sa périlleuse rêverie, un marin extirpa de son étui un pistolet et tira juste devant elle. La détonation la fit sursauter, et une douleur aiguë la submergea. Elle se retrouva au sol, les mains plaquées sur le visage. La détonation lui avait brûlé les yeux, et tout son champ de vision était devenu gris et flou. A tâtons, elle rampa vers le bastingage, et se hissa dessus pour regarder encore une fois en direction de l'Arquebuse.
  21.  
  22. Mais elle ne distinguait plus rien.
  23.  
  24. Elle s'effondra sur les planches, se retourna sur le dos et ouvrit grand ses yeux meurtris sur les ténèbres qui emplissaient petit à petit sa fenêtre sur le monde...
  25.  
  26. Maria était née dans une très ancienne famille gitane. Le jour de sa naissance, un corbeau était venu se poser à côté d'elle, et nul n'avait pu le chasser. Selon la chamane du clan, c'était un présage très fort : celui d'une vie de filou, certes, mais aussi celui d'une magie puissante.
  27.  
  28. C'est pourquoi elle ne fut pas vraiment surprise d'entendre un croassement narquois lorsque tous les sons autour d'elle disparurent à leur tour : depuis sa rencontre avec la fillette, il y a une vingtaine d'années, elle avait compris que sa vie ne s'achèverait pas totalement à la mort de ses chairs.
  29.  
  30. Elle ne sentait plus son corps, elle était, tout simplement, dissoute dans le Tout, planant bien loin de la tempête, de la bataille, des séismes et des éruptions. Tout, autour d'elle, était toujours aussi flou, pas vide, non, mais uniformément granuleux ; elle ne voyait rien. En se concentrant, elle parvenait à sentir ses compagnons d'infortune, non loin. Peur. Désespoir. Regret. Résignation.
  31.  
  32. Elle voulut tenter de prendre forme, pour pouvoir les rejoindre. Le corbeau cria de nouveau, comme s'il attendait quelque chose. Maria sentit alors ses ailes, ses pattes, son bec. C'était elle qui croassait. Elle avait un corps. Elle s'envola dans la purée de pois, aveugle, guidée par les émotions et les cris des esprits en perdition tout autour.
  33.  
  34. Un à un, elle vint les extraire de leur corps, offrant à tous, amis, ennemis, de pouvoir se dissoudre eux aussi dans le Tout. L'un d'eux rayonnait particulièrement, et elle pouvait le voir, presque, comme une lueur devant elle. D'un battement d'ailes, elle l'avait rejoint. Elle se souvenait. Felipe. Alors le flou se dissipa, comme si elle avait pris de la hauteur, de la distance par rapport au tableau. Elle revit distinctement le visage joyeux de son capitaine. Il riait.
  35.  
  36. « Ha, je te l'avais bien dit, très chère, tu n'es pas une pirate, tu es une magicienne ! Tu es ma belle sorcière tzigane. Décidément, j'ai bien fait de ne jamais te laisser le commandement de la flotte, mais de te confier le salut de mon âme ! »
  37.  
  38. Maria aussi rit. Même lorsque sa lumière eût disparu, elle pouvait continuer à le percevoir, quelque part alentour. Il était partout, en fait, comme tous ceux qu'elle avait apaisés. Comme de nombreux autres, en fait. En affinant ses nouveaux sens, elle put également percevoir l'esprit de feu, en pleine animation, qui avait éveillé les volcans. Elle tenta de s'en rapprocher, mais il était très large, très diffus ; il devait être un être ancien, habitué à évoluer dans ce monde sans effort. Elle, n'était qu'un point, manquant cruellement d'envergure.
  39.  
  40. Elle se demandait que faire à présent, lorsqu'elle sentit, encore plus lointaine, une autre présence familière. Stimulant sa mémoire, elle se remémora la gamine. Oui, bien sûr. Qu'il était dur ici de garder des souvenirs...
  41.  
  42. Bylgja, c'était son nom, oui. Elle était là sans être là. Lentement, avec application, elle se souvint de leurs discussions, de sa quête. Elle comprenait, désormais... Qu'il devait être complexe d'agir sur les vivants depuis ce monde aveugle et si vaste, si différent du leur. Maria avait trouvé ses actions alambiquées, à l'époque. Permettre à un orphelin ambitieux de trouver une partie d'elle, pour qu'il devienne tout-puissant, cela lui avait paru absurde, insensé. Mais Bylgja lui avait dit qu'il était dur pour elle d'en faire plus :
  43.  
  44. « Tu sais, je ne suis, vraiment, qu'un enfant ici. C'est pourquoi j'avais besoin de toi et de ton capitaine. Et que j'ai besoin de mon ami en Inde, et de tant d'autres. Il est dur pour moi de tous vous trouver. C'est comme si tu cherchais une goutte bien précise dans l'océan. Alors, j'essaie de faire grandir les gens à qui j'accorde ma confiance. S' ils font de grandes choses grâce à moi, ils sont plus faciles à suivre. Et en faisant ces choses, ils donnent une direction à l'ensemble, je l'ai remarqué. Qu'ils soient aimés ou détestés, c'est pareil. Tu comprends ? Cela structure votre monde, c'est ce qu'il vous faut. Un but commun. Pour converger, et retrouver ceux de ma sorte, retrouver la paix en traversant votre vie. Tu comprends ? »
  45.  
  46. Ce soir là, Maria était un peu saoule, et n'avait rien compris.
  47.  
  48. Mais maintenant, elle saisissait. Et elle décida qu'elle allait aider Bylgja. Mais comment ? Structurer, faire converger... Elle avait rencontré un nombre incalculable de gens durant ses voyages, mais si elle avait dû jeter son dévolu sur quelqu'un qui inspirerait les autres, elle aurait sans doute choisi Felipe et elle-même. A ce titre, d'ailleurs, Bylgja ne s'était pas trompée.
  49.  
  50. Finalement, elle se souvint de la brodeuse, et de ses aspirations si éloignées des autres jeunes femmes de son village. Elle prit de la hauteur, autant qu'elle le put, et chercha son visage, sa voix, une quelconque trace.
  51.  
  52. Lorsqu'elle l'eût repérée, elle s'en approcha et tenta d'entrer en contact avec elle. La brodeuse était catholique, totalement imperméable aux anciennes croyances, et ne ressentait pas sa présence...
  53.  
  54. A force de tourner autour d'elle et des autres, dans son village, elle apprenait de nouvelles choses sur le monde dans lequel elle évoluait : tout n'était pas si uniforme. Elle commençait à distinguer comme des lignes entremêlées autour des humains. Elle comprit bien vite qu'il s'agissait de l'ensemble de leurs possibles. Elle savait que ce qu'ils prenaient pour de bons ou de mauvais présages étaient ce que les êtres comme elle voulaient bien leur révéler de ces fibres tissées dans le grand Tout autour de chacun d'eux.
  55.  
  56. Maria vit que la brodeuse allait bientôt périr, et qu'il fallait agir.
  57.  
  58. Puisqu'elle n'avait aucun humain sensible à portée de main, elle décida de jeter son dévolu sur un corbeau, puisqu'il lui semblait que c'était là sa forme naturelle. Elle ne pouvait pas encore communiquer avec les vivants autrement qu'en croassant, mais un jour peut-être pourrait-elle directement leur parler, qui sait ?
  59.  
  60. Elle n'avait plus beaucoup de temps, et il lui fallait apprendre vite. Pourtant, Maria se disait que ça en valait la peine. Bylgja avait une tâche complexe, tronquée comme elle l'était, avec tant de destins à suivre... Une seule vie sur laquelle veiller, cela lui semblait à sa portée. Oui, c'était décidé : elle sauverait la brodeuse et en ferait quelqu'un d'exceptionnel. Son héritage serait une structure dans le monde des humains, comme l'avait dit Bylgja, et Maria veillerait dessus, pour qu'il puisse un jour l'aider, autant de fois que nécessaire.
  61.  
  62. Oui, ce serait sa quête à elle, sa contribution.
  63.  
  64. Et, comme elle aimait cette élégante forme qu'elle pouvait admirer dans les flaques, elle serait un corbeau.
Add Comment
Please, Sign In to add comment