Ivain

Jour 31 - Landmark

Dec 8th, 2024
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  1. De mes aïeux, un sage avait eu ce dicton :
  2. "L'intrépide, mais non sans peur, comme personne
  3. Cueille un peu partout sa meilleure occasion,
  4. Du grand champ des possibles, mille bouquets façonne."
  5.  
  6. Eh bien, moi je l'ai vu ! Ce champ des infinis
  7. Strié des longs sillons que laisse la moisson
  8. Pratiquée chaque jour par nos plus grands esprits,
  9. Et baigné d'une brume où se perd la raison.
  10.  
  11. Je restai abîmé devant telle ouverture,
  12. Ne sachant où aller, indécise torture,
  13. Et ma détresse un jour se mua en folie,
  14. Alors il apparut, de la fièvre jaillie :
  15.  
  16. Ne se souciant de moi, il fixe l’horizon,
  17. Sans que le moindre indice, n’en donne la raison,
  18. Bientôt la main de l’homme est jointe à son regard,
  19. Et j’embrassai son choix, tout mieux que le hasard.
  20.  
  21. Ainsi je m’élançai, les yeux sur ce repère
  22. Ne sachant s’il était étoile ou simulacre,
  23. Une vie de bohème, en fait pas si amère
  24. Quand les bosquets en fleur embaument la terre âcre.
  25.  
  26. Mes pieds sur les sentiers cherchent l’inspiration
  27. Que ma muse fantôme a choisi comme fin
  28. Pour moi qui ai donné mon âme en vocation
  29. Il n’est meilleur foyer que le bord d’un chemin.
  30.  
  31. Je ne saurais blâmer mon étrange nocher,
  32. Ayant toujours reçu sans même les chercher,
  33. En tous ces lieux enfouis, en bien d’autres encore,
  34. La clarté de mon âme, le plaisir de mon corps,
  35.  
  36. Mais un jour le périple trouvera sa fin,
  37. Et se présentera cette question enfin :
  38. N’aurais-je pas vécu, suivant la providence,
  39. La vie d’autrui plutôt que de mener la danse ?
  40.  
  41. Mon étoile était-elle un maître tyrannique ?
  42. Aurais-je dû vouloir contrôler mon destin ?
  43. Mais ne me font envie aucune des reliques,
  44. Que convoitent ceux qui gèrent leurs lendemains.
  45.  
  46. Il est heureusement moult contrefaçons :
  47. En guise de fierté, je contemple le monde,
  48. Ma famille est de ceux qui, d'un jour compagnons,
  49. Partagent mes richesses : étoiles qui abondent.
  50.  
  51. J’étais le sort du vivant inscrit dans les astres,
  52. Fils de ceux qui du ciel, dressèrent le cadastre,
  53. Pour conquérir les eaux, sans vraiment gamberger
  54. Sur les vues de leurs guides, polaire ourse ou berger,
  55.  
  56. Et ma nef à présent ne sait aucun séjour,
  57. Sa voilure paraît plus vaste chaque jour,
  58. Dérivant assoiffée, en quête de la source,
  59. Possédant pour seule ancre l’infini de sa course.
  60.  
  61. Elle erre en avant, mue par le Destin, et moi,
  62. Orientant le timon marqué de Son sceau grave,
  63. J’avance sans y croire et je mène, aux abois,
  64. Ce long vaisseau fantôme à un jardin d’épaves.
  65.  
  66. Autour de moi dérivent tant d’amers souvenirs
  67. De fières caravelles, qui tinrent bon sur l’onde,
  68. Autant d’explorateurs qui comme moi suivirent
  69. Tous les signes célestes jusqu’au bout de leur monde :
  70.  
  71. - “Eh vous, le vagabond, seriez-vous égaré ?
  72. - Je ne crois pas.
  73. - Ah bon ? Vous seriez le premier !
  74. Pourquoi resterions-nous, nous qu’ulcèrent les crampes,
  75. Ici, sans rêves, tel un génie en sa lampe ?
  76.  
  77. - Peut-être les symboles ont eu raison de vous,
  78. En vous contraignant à la superstition ?
  79. - Fou !
  80. Ne réfléchissez tant, profitez du domaine,
  81. Posez-vous, admirez la mer des âmes en peine !”
  82.  
  83. - C’est que…
  84. - Je vois que vous n’êtes pas rassuré
  85. Je peux me joindre à vous, qui courtisez la Chance
  86. Et en l’obscurité, veillons les naufragés.
  87. - Je n’ai aucun plaisir à votre déchéance.
  88.  
  89. - Point de pitié ! Sachez que moi, j’ai découvert
  90. La Vérité que vous cherchiez toute une vie
  91. En abandonnant tout : en ce lieu sans lumière
  92. Je fais la nuit le jour ou bien le jour la nuit.
  93.  
  94. - Et pourtant vous savez tout votre enfermement,
  95. Dans l’informe néant, ici où tout-puissant,
  96. Des astres le dessin ronge son canevas,
  97. Et gâche la beauté de mon monde…
  98. - Alors va !
  99.  
  100. Tes mots ne portent loin, ni ne sauraient t’aider,
  101. Phrases qu’on voudrait ne pas avoir proférées…
  102. Ne te retourne pas et jamais ne reviens,
  103. Mais marche avec prudence, au-delà il n’est rien.”
  104.  
  105. Ainsi délaissé-je mon hôte fort contrit
  106. Pour le faire mentir, les cieux sont véhéments
  107. Et sous les cris chantants de comètes-Furies,
  108. Je reprends le chemin voué par le firmament.
  109.  
  110. Mais le hère a semé d'âpres doutes en moi
  111. Sais-je vraiment de quoi mon signe est le prémice ?
  112. Mais douter est un vice ; j'ignore mon émoi
  113. Dans la crainte diffuse d’une astrale justice.
  114.  
  115. Pourtant s’ancre depuis en mon âme un mal-être ;
  116. Quelque chose a changé derrière ma fenêtre.
  117. Quand les blés agités par Zéphyr ondoyaient
  118. Une cosmogonie autrefois j’y voyais…
  119.  
  120. Je le sais maintenant, l’enfance est exception :
  121. Disparaît toute forme, s’en va l’inspiration.
  122. À l’incompréhension succède la panique,
  123. Mais l’âge ne déroge à la sentence inique.
  124.  
  125. Je suis toujours le signe en futile pionnier
  126. Mais traverser le monde m’est à présent douleur
  127. Sans l’imagination vive pour le peupler,
  128. Conjurant doucement le pénible labeur.
  129.  
  130. Ainsi j’avance dans les décors affadis,
  131. Dans un clair Valhalla devenu morne plaine,
  132. Dans un terne bosquet aux feuilles alanguies
  133. Que l’on nommait jadis l’autre jardin d’Eden.
  134.  
  135. Ainsi file ma vie, pas traînant après l’autre,
  136. Dans ma plate cité dont les tristes apôtres,
  137. D’une case étriquée ont daigné me doter ;
  138. À croire que je n’ai plus d’autre utilité…
  139.  
  140. De mon temps, je le sens, tombe le crépuscule,
  141. Mais un jour un enfant me tire de ma bulle :
  142. Tout fou, le doigt tendu, insensible à l’immonde,
  143. Ah ! Le voilà lancé vers le faîte du monde !
  144.  
  145. En son œil innocent la Voie est une fête ;
  146. Je lui souhaite d’avoir tous mes élans fâcheux.
  147. Rêver de jours meilleurs, et aimer à tue-tête,
  148. Frotter son âme à tout pour attiser son feu,
  149.  
  150. Et trouver en tout lieu les inspirants emblèmes,
  151. De quoi incarner, du temps l’élégance même,
  152. Ces anciens compagnons qu’avec mélancolie,
  153. Je meurs de ne plus voir, tant je les ai chéris.
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