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- De mes aïeux, un sage avait eu ce dicton :
- "L'intrépide, mais non sans peur, comme personne
- Cueille un peu partout sa meilleure occasion,
- Du grand champ des possibles, mille bouquets façonne."
- Eh bien, moi je l'ai vu ! Ce champ des infinis
- Strié des longs sillons que laisse la moisson
- Pratiquée chaque jour par nos plus grands esprits,
- Et baigné d'une brume où se perd la raison.
- Je restai abîmé devant telle ouverture,
- Ne sachant où aller, indécise torture,
- Et ma détresse un jour se mua en folie,
- Alors il apparut, de la fièvre jaillie :
- Ne se souciant de moi, il fixe l’horizon,
- Sans que le moindre indice, n’en donne la raison,
- Bientôt la main de l’homme est jointe à son regard,
- Et j’embrassai son choix, tout mieux que le hasard.
- Ainsi je m’élançai, les yeux sur ce repère
- Ne sachant s’il était étoile ou simulacre,
- Une vie de bohème, en fait pas si amère
- Quand les bosquets en fleur embaument la terre âcre.
- Mes pieds sur les sentiers cherchent l’inspiration
- Que ma muse fantôme a choisi comme fin
- Pour moi qui ai donné mon âme en vocation
- Il n’est meilleur foyer que le bord d’un chemin.
- Je ne saurais blâmer mon étrange nocher,
- Ayant toujours reçu sans même les chercher,
- En tous ces lieux enfouis, en bien d’autres encore,
- La clarté de mon âme, le plaisir de mon corps,
- Mais un jour le périple trouvera sa fin,
- Et se présentera cette question enfin :
- N’aurais-je pas vécu, suivant la providence,
- La vie d’autrui plutôt que de mener la danse ?
- Mon étoile était-elle un maître tyrannique ?
- Aurais-je dû vouloir contrôler mon destin ?
- Mais ne me font envie aucune des reliques,
- Que convoitent ceux qui gèrent leurs lendemains.
- Il est heureusement moult contrefaçons :
- En guise de fierté, je contemple le monde,
- Ma famille est de ceux qui, d'un jour compagnons,
- Partagent mes richesses : étoiles qui abondent.
- J’étais le sort du vivant inscrit dans les astres,
- Fils de ceux qui du ciel, dressèrent le cadastre,
- Pour conquérir les eaux, sans vraiment gamberger
- Sur les vues de leurs guides, polaire ourse ou berger,
- Et ma nef à présent ne sait aucun séjour,
- Sa voilure paraît plus vaste chaque jour,
- Dérivant assoiffée, en quête de la source,
- Possédant pour seule ancre l’infini de sa course.
- Elle erre en avant, mue par le Destin, et moi,
- Orientant le timon marqué de Son sceau grave,
- J’avance sans y croire et je mène, aux abois,
- Ce long vaisseau fantôme à un jardin d’épaves.
- Autour de moi dérivent tant d’amers souvenirs
- De fières caravelles, qui tinrent bon sur l’onde,
- Autant d’explorateurs qui comme moi suivirent
- Tous les signes célestes jusqu’au bout de leur monde :
- - “Eh vous, le vagabond, seriez-vous égaré ?
- - Je ne crois pas.
- - Ah bon ? Vous seriez le premier !
- Pourquoi resterions-nous, nous qu’ulcèrent les crampes,
- Ici, sans rêves, tel un génie en sa lampe ?
- - Peut-être les symboles ont eu raison de vous,
- En vous contraignant à la superstition ?
- - Fou !
- Ne réfléchissez tant, profitez du domaine,
- Posez-vous, admirez la mer des âmes en peine !”
- - C’est que…
- - Je vois que vous n’êtes pas rassuré
- Je peux me joindre à vous, qui courtisez la Chance
- Et en l’obscurité, veillons les naufragés.
- - Je n’ai aucun plaisir à votre déchéance.
- - Point de pitié ! Sachez que moi, j’ai découvert
- La Vérité que vous cherchiez toute une vie
- En abandonnant tout : en ce lieu sans lumière
- Je fais la nuit le jour ou bien le jour la nuit.
- - Et pourtant vous savez tout votre enfermement,
- Dans l’informe néant, ici où tout-puissant,
- Des astres le dessin ronge son canevas,
- Et gâche la beauté de mon monde…
- - Alors va !
- Tes mots ne portent loin, ni ne sauraient t’aider,
- Phrases qu’on voudrait ne pas avoir proférées…
- Ne te retourne pas et jamais ne reviens,
- Mais marche avec prudence, au-delà il n’est rien.”
- Ainsi délaissé-je mon hôte fort contrit
- Pour le faire mentir, les cieux sont véhéments
- Et sous les cris chantants de comètes-Furies,
- Je reprends le chemin voué par le firmament.
- Mais le hère a semé d'âpres doutes en moi
- Sais-je vraiment de quoi mon signe est le prémice ?
- Mais douter est un vice ; j'ignore mon émoi
- Dans la crainte diffuse d’une astrale justice.
- Pourtant s’ancre depuis en mon âme un mal-être ;
- Quelque chose a changé derrière ma fenêtre.
- Quand les blés agités par Zéphyr ondoyaient
- Une cosmogonie autrefois j’y voyais…
- Je le sais maintenant, l’enfance est exception :
- Disparaît toute forme, s’en va l’inspiration.
- À l’incompréhension succède la panique,
- Mais l’âge ne déroge à la sentence inique.
- Je suis toujours le signe en futile pionnier
- Mais traverser le monde m’est à présent douleur
- Sans l’imagination vive pour le peupler,
- Conjurant doucement le pénible labeur.
- Ainsi j’avance dans les décors affadis,
- Dans un clair Valhalla devenu morne plaine,
- Dans un terne bosquet aux feuilles alanguies
- Que l’on nommait jadis l’autre jardin d’Eden.
- Ainsi file ma vie, pas traînant après l’autre,
- Dans ma plate cité dont les tristes apôtres,
- D’une case étriquée ont daigné me doter ;
- À croire que je n’ai plus d’autre utilité…
- De mon temps, je le sens, tombe le crépuscule,
- Mais un jour un enfant me tire de ma bulle :
- Tout fou, le doigt tendu, insensible à l’immonde,
- Ah ! Le voilà lancé vers le faîte du monde !
- En son œil innocent la Voie est une fête ;
- Je lui souhaite d’avoir tous mes élans fâcheux.
- Rêver de jours meilleurs, et aimer à tue-tête,
- Frotter son âme à tout pour attiser son feu,
- Et trouver en tout lieu les inspirants emblèmes,
- De quoi incarner, du temps l’élégance même,
- Ces anciens compagnons qu’avec mélancolie,
- Je meurs de ne plus voir, tant je les ai chéris.
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