Ivain

Jour 5 - "Blade"

Oct 5th, 2020
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  1. Lorsque je tente de trouver les mots pour décrire Sidère, ceux-ci s’estompent en moi avant que j’aie pu les prononcer. Ne me reste qu’une impression, confuse : celle du danger.
  2.  
  3. Depuis le moment où l’on foule les dalles à l’entrée de la ville, jusqu’au jour du départ, pas une heure, pas une minute ne s’écoule sans que l’on se sente menacé. La cité ne présente pourtant pas de réels périls. C’est un grand bourg paisible, aux pavés bien scellés, aux façades bien entretenues, à la prospérité discrète. Nul véhicule ne met en danger les passants en fusant dans les ruelles. Nul coupe-jarret ne se terre dans une impasse, prêt à embusquer le prochain badaud. Il n’y a pas même un fossé ou se prendre le pied par inadvertance.
  4.  
  5. Pourtant, quelque chose, dans la disposition de la ville ou dans l’architecture de ses bâtiments, quelque chose d’aigu ou d’effilé, retient l’attention et suscite l’inquiétude. Ou peut-être est-ce plus subtil, plus subreptice. Peut-être est-ce son atmosphère, la teneur de son air, ou la couleur que prend la lumière en se reflétant sur ses hauts toits de zinc. Il est impossible de le savoir. Le voyageur, fébrile, observe les balustrades de pierre blanche, les girouettes brillantes, les parvis, les mansardes, les commerces de quartiers et les caniches de compagnie ; il ne trouve rien pour justifier sa peur. Alors, il se raisonne, tâche d’oublier cette angoisse saugrenue et de profiter de ce nouveau décor. Après tout, il a bien des rues dans lesquelles déambuler et des vitrines où jeter un œil distrait.
  6.  
  7. Mais Sidère ne l’épargne pas longtemps. Sitôt que le visiteur laisse son esprit vagabonder, porté par la légèreté de ses errances piétonnes, la ville revient en forme de lame pour trancher dans ses pensées oisives. La nuit, son influence se fait plus incisive encore. Alors qu’il ferme les yeux, épuisé par ces craintes absurdes, il la sent derrière le mur de sa chambre, se resserrer sur lui toutes pointes sorties.
  8.  
  9. Bientôt, l’effet agit sur lui alors même qu’il scrute les édifices à la recherche de ce qui cause son émoi. S’il détaille une devanture, une ligne brisée à la limite de sa vision le forcera à porter son regard sur elle ; mais il n’y trouvera rien. S’il suit des yeux la courbe élégante des colonnes habillant la mairie, à peine aura-t-il levé le nez qu’il ressentira le besoin urgent de surveiller les pavés à ses pieds. C’est ainsi que l’on perd la capacité à décrire Sidère. Celle-ci ne souffre pas que l’on regarde l’un de ses bâtiments assez longtemps pour le retenir, car elle se présente dans l’imminence d’un péril abstrait. Au voyageur anxieux, ne reste qu’une possibilité : partir, et renoncer au récit authentique de la ville.
  10.  
  11. Vous me demanderez sans doute, quel genre de personnage peut habiter un tel lieu ? La réponse est toute naturelle : les citoyens de Sidère sont les âmes les plus apaisées qu’il m’ait été donné de voir au cours de mes périples. Ce n’est pas tant parce qu’ils savent l’absence de danger réel au sein de leur cité. La raison en est plus profonde : les habitants de Sidère sont sereins, car c’est pour eux le meilleur moyen de faire partie intégrante de la ville. En effet, il n’y a rien de plus angoissant, pour celui qui est terrifié par son environnement, que l’indifférence tranquille dans le regard de ses semblables, qui ne semblent pas voir la même chose que lui.
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