Ivain

Jour 3 - "Path"

Oct 4th, 2023
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  1. Le soleil était toujours aussi accablant. Le vieil homme s’essuya le front et jeta un bref coup d’œil en arrière. Le garçon suivait encore, mais à bonne distance ; il avançait courbé, traînant dangereusement des pieds sur le sol irrégulier, et à voir ses cernes il pouvait s’estimer heureux de ne pas être encore tombé d’épuisement.
  2.  
  3. L’homme soupira ; il s’en voulait un peu. Qu’il était dur de former la jeunesse… Il laissa le garçon le dépasser et lui emboîta le pas, s’abstenant de tout commentaire. Bien qu’exténué, il ne doutait pas un instant que son compagnon ait gardé assez de sa fierté pour y répondre avec morgue : « Si je marche devant, tu te plains que je ne t’attendes pas ; si je marche à côté, tu te plains de ma conversation qui t’essouffle, et maintenant que je marche derrière, tu te plains encore ? », et cela le fit sourire.
  4.  
  5. « Arrêtons-nous là pour aujourd’hui, tu veux bien ? Il fait trop chaud pour ma vieille cabosse… Et si ça t’intéresse, que dirais-tu d’un petit jeu pour passer le temps ? »
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  7. ***
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  9. Il trottinait avec entrain, pas trop vite pour ne pas épuiser ses forces, goûtant l’air frais avec plaisir. Tout allait bien.
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  11. Des deux côtés, de hautes herbes défilaient avec monotonie, lui bouchant la vue à l’exception d’une petite bande de ciel bleu. En levant les yeux du chemin de terre qu’il suivait, il avait l’impression de naviguer sur un ruisseau étroit au milieu d’une jungle épaisse.
  12.  
  13. En arrivant face à une intersection – une piste à la courbure légère qui partait sur sa droite, il s’arrêta. Surtout, ne quitte pas le sentier, avait dit le vieux. Il ne s’était ceci dit pas vraiment attendu à ce genre de situation, ce qui le laissa perplexe (pourquoi ne s’était-il pas posé la question avant?). Il se reprit bien vite et imagina un système de marquage au sol pour reconnaître un éventuel croisement qu’il aurait déjà visité – la science des labyrinthes ne lui était pas inconnue.
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  15. Alors qu’il s’affairait au sol, un bruissement dans les joncs attira son attention et il sursauta lorsqu’une voix bizarre lui parvint.
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  17. « Mais qu’est-ce-que tu fais, toi ? »
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  19. C’était un gros perroquet – presque grassouillet même, qui venait de surgir de la végétation.
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  21. « Que… Mais tu parles ? »
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  23. « Ça alors, toi aussi tu parles ?! Dis-donc, gros malin, ça nous en fait, des points communs. »
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  25. L’enfant détesta immédiatement ce petit ton moqueur, et se renfrogna.
  26.  
  27. « Pfff, pas vraiment… Moi je parle, toi tu ne fais que répéter les mots qu’on t’a appris.»
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  29. « Ooh, dois-je en conclure que tu as appris à parler seul ? Quel hasard formidable que les mots et les sons que tu te sois inventé pour épargner au monde tes gémissements de bébé soient ceux que l’on m’a appris, comme tu dis ! »
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  31. « Rien à voir ! Si je veux, je peux inventer des mots, comme, euh… Farçilliaire ! »
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  33. « Laisse-moi deviner, ça veut dire im-bé-cile ? Haaa’kra’kra’kraaaa !»
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  35. Rouge de colère, le garçon se retint d’en coller une au volatile insupportable, et décida de l’ignorer. Il prit le chemin à droite – aller tout droit était forcément trop évident. Bien entendu, l’oiseau ne le laissa pas en paix et sautilla énergiquement pour se maintenir à sa hauteur.
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  37. « Pourquoi tu vas par làààà ? Je te suis depuis un moment, tu ne voulais pas traverser le champ d’herbes ? »
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  39. « Ne t’inquiètes pas pour moi, si c’est un cul-de-sac, je le saurai, et j’emprunterai l’autre chemin. »
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  41. « Tu es un petit futé, en fait ! Et dis-moi, si l’autre aussi est une impasse, tu le sauras - trop fort, mais tu seras coincé, hein ? »
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  43. « C’est impossible. Mon ami m’a dit de le retrouver de l’autre côté, et de ne surtout pas quitter le chemin. C’est donc qu’il y a un chemin jusqu’à l’autre côté. »
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  45. « Ton ami ? Finalement, j’ai de la chance d’être tombé sur toi, j’ai sans doute évité le plus fêlé des deux, kra’kra’kraaaa ! Moi au moins, l’animal irrationnel, je sais où s’achève ce champ, je peux voir loin en m’envolant, et je te le dis, tu n’arriveras à rien avec ton bête chemin et tes petits cailloux ! »
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  47. « Nous verrons bien. Laisse-moi tranquille. »
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  49. Il poursuivit sa route. Il lui était dur d’estimer l’écoulement du temps, avec si peu de repères, mais ce qui devait être une promenade de santé commençait à devenir long. Il s’efforça de réprimer le sentiment d’urgence qu’il sentait poindre en lui. Il croisa de nouvelles intersections, et les marqua consciencieusement. Il avait tant tourné qu’il n’avait plus aucune idée de la direction qu’il suivait, et s’accrocha à la fiabilité de sa méthode qui pour l’instant n’avait pas failli.
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  51. Le perroquet restait collé à ses basques, parlant sans cesse, vu que le garçon avait décidé de l’ignorer pour de bon.
  52. « Tu sais, je t’ai suivi car je te trouvais distrayant, mais tu vas finir par me lasser, avec tes petites manies... Tu ne t’en sors pas, c’est évident, pourquoi ne pas l’admettre ?... Tiens, je vais être magnanime : le champ s’achève à peine une centaine de mètres par là, à travers les herbes… Tu ne réponds pas, ça veut dire que tu ne veux pas venir ? Tu ne me fais pas confiance ? Tu ne veux pas te départir de ta petite règle ? Ou les deux, peut-être ?… Allez, dis quelque chose, quoiiiiii !… Quelle tête de mule ! Tu aimes patauger tout seul, c’est ça ? Tu dois aimer les énigmes, dans ce cas ; en voilà une de mon cru : “Il est nettement plus actif à la mine qu’au jardin…” Tu donnes ta langue au chat ? Une autre : “Elle ravit les touristes en leur découpant les côtes”. Et une dernière pour la route : “Chez une belle femme, ils montent et descendent en un clin d’œil.” Tu ne vois pas ? Un indice : tu en es un, espèce de farçilliaire ! Kraaaa’kra’kraaa ! »
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  54. Et il s’envola. L’enfant se retint de toutes ses forces de le regarder partir, par crainte d’avoir à le rappeler. Cette fois, il était seul. Complètement perdu. Et la lumière commençait à baisser. Il continua encore un peu, à deux doigts de fondre en larmes, et s’arrêta enfin, vidé.
  55.  
  56. Assis par terre comme il l’était, son environnement devenait de plus en plus effrayant. Le bruissement des herbes se muait en chuchotements étranges, et il sentait la terre grouiller autour de lui. Le vent forcit, et toute l’angoisse qu’il avait soigneusement refoulée fit surface. Incapable de bouger, il s’imagina errer pour l’éternité, seul (et d’ailleurs, le vieux ? Il aurait dû penser à lui, se demander ce qu’il ferait, s’il allait venir le chercher, mais étrangement, son esprit semblait perturbé, incapable de fonctionner correctement, aujourd’hui).
  57.  
  58. C’est alors qu’une bourrasque lui porta une odeur familière. Il ne parvint pas tout de suite à mettre un mot dessus, mais toute terreur disparut subitement. Il inspira de nouveau, attentif. Fumée. Vent. Feu !
  59.  
  60. Instinctivement, il se rua en avant. Il courait aussi vite que possible, cette fois. Des cailloux et des brindilles lui mordaient les pieds (depuis quand était-il pieds nus ?! Se pouvait-il qu’il ne l’ait pas remarqué avant ?). Il croisa de multiples intersections, mais cette fois-ci, aucune méthode. Il fuyait le vent, le gardant toujours dans son dos et sur sa droite, pour contourner la zone en flammes. Mais l’odeur de fumée ne s’estompait pas. Ses pieds sanguinolents le lançaient à chaque pas et ses poumons brûlaient sous l’effort. Il faisait de plus en plus sombre, et bientôt il ne verrait plus rien.
  61. Alors qu’il allait s’arrêter, incapable de courir encore, il lui sembla – mais sans lumière c’était dur à dire – que la zone claire devant lui, le chemin, ne rétrécissait plus au loin. Oui, c’était certain, à quelques dizaines de mètres, les murailles d’herbes cessaient leur avancée, et le chemin débouchait sur… (la sortie !). Il redoubla d’efforts, et s’engouffra dans la sortie.
  62.  
  63. Devant lui, une étendue de terre nue. Mais nul arbre, nul relief à l’horizon : tout autour, cette même masse sombre qu’il connaissait si bien, ondoyante et bruissante dans les dernières lueurs du jour.
  64.  
  65. Il avait débouché dans une immense clairière circulaire, en plein milieu du champ. Il ne voulait pas regarder, mais ses yeux accommodés distinguèrent des dizaines, des centaines d’ouvertures dans la muraille végétale. Et, il le savait, autant de chemins menant vers d’autres embranchements, d’autres clairières, d’autres enfers…
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  67. Il s’allongea sur le dos, résolu à périr par les flammes s’il le fallait, lorsqu’une goutte tiède s’écrasa sur son front.
  68. L’averse (le déluge, oui…) éteignit l’incendie, mais peut-être le remède était-il pire que le mal. Il ne voulait – ne pouvait – pas se résoudre à retourner dans les hautes herbes pour y chercher un abri. De toute façon, de certains chemins surgirent des torrents de boue qui l’auraient sans doute noyé s’il s’y était assoupi. Même au milieu de la clairière, la terre ne parvenait pas à absorber les quantités phénoménales d’eau que le ciel recrachait. A chaque fois qu’il piquait du nez, il se retrouvait le visage à moitié immergé dans une masse froide et gluante.
  69.  
  70. La pluie cessa, le vent et le froid revinrent.
  71.  
  72. Et lorsqu’enfin le soleil surgit au-dessus des herbes, plus vertes que jamais, l’enfant décida de rester là un moment, le temps de se reposer enfin et de sécher un peu. Il allait délicieusement sombrer, mais un cri enthousiaste le priva de sa délivrance.
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  74. « Kraaaaa, quelle nuit ! Je dois bien l’admettre, tu as quand même un certain talent pour rester en vie ! Je n’aurais pas misé une plume sur ta tête, Kra’haa’haa ! J’espère que tu t’es inquiété de mon sort, au moins ? »
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  76. Fou de rage, le garçon saisit une grosse motte de terre durcie, et la lança de toutes ses forces en direction du volatile – qui esquiva sans mal. Il se rua sur lui, mais l’oiseau, plus leste, s’envolait sans cesse hors de sa portée. Il finit par se cacher dans la verdure, inaccessible, et continua son sermon.
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  78. « Mais qu’est-ce-que j’ai fait pour mériter çaaaaaa ?! »
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  80. L’enfant le suivait, tournant dans la clairière à l’affût de sa voix de crécelle.
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  82. « Calme-toi, enfin ! Que tu ne m’aimes pas, certes, je ne compte plus ceux qui partagent ton avis sur moi, mais là, tu vas trop loin. Ne suis-je pas le seul qui soit venu à ton secours alors que tu étais perdu ? T’ai-je menti une seule fois ? Je t’avais prévenu, non ? Ton chemin, ta méthode, tes règles, qui ne t’ont aidé en rien, c’est toi – et toi seul, qui t’y accroches comme un désespéré ! Quand comprendras-tu que tu ne sortiras pas d’ici comme ça ? »
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  84. « Comment, alors ? », hurla l’enfant.
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  86. « Mais qu’est-ce-que j’en sais ? Je ne suis pas toi. Moi, je peux voler, loin au-dessus de ton chemin, je n’ai pas tant de règles ! Trouve donc ta propre façon de faire. Si tu ne peux pas voler, tu n’as qu’à creuser ! À voir ta tête et tes vêtements, j’ai l’impression que tu as déjà commencé, d’ailleurs, kraa’kraa’kraaaaa ! »
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  88. (Triche!)
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  90. Le garçon réfléchissait. Il y avait une infinité de chemins, d’accord. S’il ne pouvait trouver le bon, il lui fallait en créer un qui irait où il voulait aller. Mais où allait-il ? Comment savoir ? (Triche, bon sang!)
  91.  
  92. Les herbes se mirent à bouger. Il n’y avait pas de vent. Lentement, elles s’étirèrent, comme après une sieste, et se recourbèrent en frémissant, en ronronnant presque. Non loin, un glapissement aigu résonna, et les herbes alentour se mirent à fouetter vers le sol. On aurait dit les pattes d’une horde de félins qui a trouvé de quoi jouer.
  93.  
  94. Dans un bruissement de plumes, le perroquet s’extirpa sans élégance de cette agitation, décolla de quelques mètres, s’apprêtant à pester, et c’est alors que toutes les herbes du champs se tournèrent vers lui. Sans demander son reste, il fila. Incapable de voler bien haut, il devait parfois frôler les griffes qui toutes devenaient comme folles à son passage. Il parvint finalement à l’orée du champ et à la sécurité réconfortante d’un grand chêne qui dominait une prairie à la verdure plus raisonnable.
  95.  
  96. « Eh bien finalement, tu avais raison, l’oiseau ! Tu m’as mené hors du labyrinthe, merci beaucoup... farçilliaire ! »
  97.  
  98. « Espèce de... »
  99.  
  100. L’oiseau se jeta sur le garçon qui le regardait d’un air narquois du pied de l’arbre, légèrement haletant. Tous deux roulèrent dans le gazon, se battant comme des chiffonniers.
  101.  
  102. Lorsque la lutte cessa, le garçon se redressa. Face à lui se tenait le vieil homme, emmitouflé dans sa couverture, qui lui tournait le dos en regardant le feu. Le ciel était couvert d'étoiles.
  103.  
  104. « Eh bien, tu en as mis du temps ! Je ne sais pas si tu es reposé, mais ne compte pas sur moi pour marcher de nuit. Rendors-toi, va. »
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