Ivain

Jour 18 - "Trap"

Oct 20th, 2020
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  1. Tarente se situe au milieu d'un immense marais fétide, que la chaleur et la lumière du Soleil n'atteignent jamais vraiment. Les gaz que libère le sol colorent l'atmosphère de teintes vertes, pourpres, jaunes, et on croirait sans cesse qu'un orage surnaturel s'y prépare.
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  3. Les caravaniers en redoutent plus que tout la traversée, par superstition déjà, car ici disparitions nocturnes, manifestations maléfiques, folie des bêtes et des hommes sont courantes, ou du moins suffisamment fantasmées pour avoir prise sur le cœur des naïfs ; d'autre part, et c'est plus légitime, il faut reconnaître que la terre, là-bas, ne se laisse pas soumettre aux volontés des voyageurs et à leur amour des pistes droites, fermes sous le pied, et durables. Les zones praticables sont comme des vagues, elles vont, viennent, errent sans but, au gré des mouvements de l'eau qui, chaque jour, chaque heure, submerge la terre que l'on aurait cru sèche auparavant. On progresse au jugé, sans ciel ni relief pour se repérer, on contourne, fait marche arrière, on se perd aisément, et au fil des jours et des nuits, l'humidité imprègne les vêtements, les organismes, les marchandises périssables, les esprits mollissent et le désespoir s'installe.
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  5. Quel bonheur alors de finalement apercevoir les premières masures misérables des faubourgs de Tarente. De piteuses cabanes en bois certes, habitées par des hommes et des femmes sans forme, qui vivent d’on ne sait quelles ressources, se déplaçant sur des échasses, comme de funestes oiseaux charognards. Mais des gens, tout de même. On peut enfin manger chaud, discuter, et surtout s’enquérir du chemin à suivre.
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  7. Plus on progresse, plus la densité des habitations est notable. On chemine dans des ruelles étroites, évitant les flaques, éclairées de quelques torchères éparses qui crépitent sans chaleur, en dégageant une odeur âcre de moisi. Finalement, quelques pavés apparaissent, les rues lentement s'élargissent en boulevards de plus en plus lumineux, et semblent converger vers un ciel presque clair. Au loin, devant, les clameurs de la vie, la musique et des odeurs agréables qui débouchent le nez font presser le pas. Enfin, de la pierre, du verre, enfin, l'air est sec, et enfin, le voyageur peut souffler, oublier le marais. A chaque pas, sa situation est plus rayonnante : autour de lui, des hommes bien vêtus et des femmes au parfum entêtant lui sourient, comme pour le plaindre et le féliciter à la fois. Il trouve bien vite une coquette auberge au sec où laisser ses affaires et ses chevaux exténués ; un peu plus loin, des bains délicieusement tièdes où se délasser, se débarrasser de la boue et la crasse qui alourdissent le corps et l'esprit. Peu après, un tailleur lui procure de nouvelles tenues à la mode du moment, faites d'étoffes qui caressent la peau, de plumes aux couleurs claires et vives, qu'il croyait ne plus jamais revoir. Il arrive enfin sur la place au cœur de Tarente, et elle est pour lui comme le Capitole de la capitale d'un empire au faîte de sa gloire.
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  9. A perte de vue autour de lui, une fête qui semble ne jamais vouloir s'arrêter, au milieu de fontaines d'eau limpide aux senteurs agréables, de longues tables sur tréteaux constamment chargées de mets délicats, de vins fins et de spiritueux, au milieu surtout de gens qui chantent, dansent, boivent, rient et vivent heureux. Au centre du festin, de hautes serres de verre et de métal abritent des citronniers, orangers, mandariniers, et des fleurs tropicales de toutes formes et couleurs, et sont l'occasion d'une promenade exotique. Un petit étang se niche entre les serres, sur lequel des barques aux allures d'animaux fantastiques, griffons, centaures, tritons, et sirènes, voguent paisiblement ; autour, des enfants s'agitent, sucreries à la main, en suivant de l’œil une course de maquettes de voiliers. Sur le pourtour de la place, les riches demeures offrent au regard leur façade travaillée : des moulures classiques ornent les angles, de magnifiques corniches courbes encadrent les toits, de hautes colonnes ceignent parfois les portes de bronze ou d'ébène, et supportent les balcons couverts de verdure, engoncés dans leurs écrins de fer forgé. Alors, bien sûr, le voyageur s'abandonne à ces délices.
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  11. On pourrait se demander comment une telle opulence a pu naître dans un environnement si hostile. C'est que Tarente cache à ses visiteurs sa fourberie. S'il est aisé, après la dureté du voyage, de se laisser entraîner vers la jouissance de tout ce que la ville peut offrir, il l'est beaucoup moins de simplement s'en détourner : les rires, les bonnes odeurs et les lumières éclatantes sont alors derrière soi, quand en face, les larges avenues fastueuses se muent en ruelles sombres, au sol mouvant et instable à nouveau, puis en des semaines d'errance incertaine à travers le marais et ses fantômes, dont tous ici connaissent les dangers.
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  13. Combien de voyageurs n'ont jamais pu, su quitter Tarente, avalés par son appétit démesuré de fête, de bruit et de magnificence ? Combien d'économies de toute une vie dépensées là-bas pour lui permettre ses excès ? Combien d'ambitieuses expéditions avortées, pour lui offrir un rêve et un avenir ?
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  15. Prends garde voyageur, si tu te rends à Tarente : elle est une toile collante, et à chaque pas que tu y fais le retour est plus difficile. En fait oui, elle est exactement ce que les superstitieux redoutent de trouver dans le marais : Tarente est ce feu-follet malicieux qui attire le faible d'esprit vers sa perte, vers la mare de boue qui l'engloutira tout entier et le gardera à jamais avec lui.
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