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- Extrait de "La Grande Histoire des Petits Dieux".
- Longtemps je crois se sont écharpés à son sujet, piliers de bars, voisins de train causeurs, smalltalkers de pause clope en veste-baskets, et autres historiens ratés - dont votre serviteur est l’un des plus éminent spécimens - que le cruel manque de talent a confiné dans un sensationnalisme bas de plafond, tout juste digne à remplir d’idées cadeaux faciles librairies et grandes surfaces.
- Il est vrai que la question ne concerne qu’une petite moitié de l’ensemble de l’humanité, ce qui est peu et beaucoup à la fois, ironiquement ; la question, donc, de savoir que faire de ces quelques poils qui inlassablement reviennent nous gratter, démanger, piquer, est pertinente.
- Il y a là plusieurs écoles.
- Ceux qui tous les jours traquent méthodiquement toute excroissance kératineuse, implacables, réglés comme des coucous, y sacrifiant chaque matin un long quart d’heure. Ceux-là sont des zélotes, imperméables à l’imprévu comme à la flemme, et n’ont sans doute pas grand-chose de plus transcendant auquel consacrer leur précieux temps, oublieux sans doute du fait que l’embaumeur s’en chargera pour eux le jour venu, et bien plus tôt que prévu s’ils ne cessent d’accorder tant d’importance à tous les détails chronophages de leurs tristes existences.
- Il y a aussi les passifs. Ceux qui laissent pousser, sans s’émouvoir outre mesure du chaos qu’ils font prospérer. S’il faut louer leur flegme pour stoïquement résister devant un poil qui vient taquiner la lèvre, face à un autre qui déciderait de faire sécession et de partir à l’opposé de ses congénères, ou en sentant les résidus de leur repas se pavaner sans discrétion sur leur visage – le miroir de leur âme, comme disait l’autre ; s’il faut louer cela, qu’ils acceptent par ailleurs le jugement facile et réducteur d’autrui - et ses conséquences sociales. Négligé. Sale. Fainéant. Et pire encore : probablement de gauche.
- Les derniers sont les plus intrigants. Eux rivalisent d’ingéniosité pour faire de leur pilosité faciale une œuvre d’art, ne comptant ni le temps ni l’argent qu’ils y consacrent. Contrairement aux premiers, qui s’acquittaient de leur tâche comme d’un devoir sacré, eux y voient une forme de loisir. Il existe pour eux tout un marché, lucratif au possible, de cochonneries pétrochimiques destinées à assouvir leur passion sordide : crèmes, cires, huiles, baumes, pinces, peignes, ciseaux et brosses en tout genre. Leur tiroir de salle de bain ressemble en tout point à ceux de votre cuisine. Ils sont les plus intrigants, à vrai dire : vit-on jamais autre atavisme surgir des tréfonds de l’humanité et des gènes dans lesquels il se tapissaient jusqu’alors, et revenir en telle odeur de sainteté ?
- La faute en revient à Belmor. S’il est un de ses semblables qui eût le plus d’influence sur nos sociétés modernes, c’est bien lui.
- On raconte que Belmor, incarnation éternelle de la séduction et du jeu galant, aimait à délaisser les hauteurs inaccessibles pour descendre parmi les mortels. Fidèle à la sobriété, à la modestie des siens, il ne tarda pas à acquérir ici-bas une réputation des plus solides, devenant l’un des dieux les plus révérés et invoqués. Naturellement, il devint un exemple de succès amoureux, et l’on fit les canons de la beauté masculine à son image. Dans les Arts son physique norma la création, et l’on ne compte plus les représentations d’illustres personnages, d’allégories universelles, calquées sur ses traits.
- Il en tira une fierté mal placée, mais aussi l’animosité certaine d’une partie de sa grande et querelleuse famille, fatiguée de voir encore et encore la face parfaitement insupportable du faible et incapable Belmor prendre la lumière dans les représentations que les mortels se firent de leurs propres exploits.
- Plus porté sur la jouissance et l’élégance que sur la violence et l’affrontement, Belmor dut faire quelques concessions. Ne pouvant raisonnablement se couper du monde des Hommes, il lui fallut se résoudre à changer son image.
- Il faut noter que ce n’est ni sa façon de se vêtir, ni la douceur de sa voix, ni même la profondeur de ses discours qui faisaient son charme. Bien avant tout cela, la pureté de son visage emportait les cœurs des mortels.
- Belmor était l’incarnation de la fraîcheur juvénile. Parfaitement imberbe, le teint superbe, il considérait la barbe fournie de ses aînés comme la preuve suprême de leur sénilité ou de leur barbarie. Les uns radotant sans cesse les mêmes sinistres prophéties dans leur toison laiteuse tremblotante, apposée tel un suaire sur leurs rides creusées par la bile. Les autres, s’échinant inlassablement à se cogner dessus, leurs lames comme autant de massues incapables de transpercer le fer des armures dont ils se bardaient, réduits à en venir au corps à corps le moins sensuel qui soit, agrippant comme des morts de faim la moindre touffe de poil dépassant de leur coquille crasseuse, suants et beuglants… Très peu pour lui.
- Mais face à la menace, il coupa la poire en deux. Un matin, il parut devant les siens avec une drôle de touffe sous le nez. Avec beaucoup de soin, il avait dessiné deux belles virgules blondes et soyeuses, et dont la courbe brillante remontait sur ses joues dans une symétrie divine. La moustache – au sens noble du terme – était née.
- Belmor avait l’habitude de susciter la moquerie de ses pairs. Ses frasques vestimentaires, ses parfums, ses lubies galantes amusaient beaucoup les autres immortels. Sa toute nouvelle invention provoqua l’hilarité de ses frères, et ils lui accordèrent le droit de descendre sur Terre tant qu’il porterait ces ridicules protubérances, persuadés qu’ils étaient que leur cadet ne pouvait plus inspirer chez quiconque le moindre élan.
- Ils se trompaient. Belmor demeura le séducteur qu’il avait toujours été, moustache ou non. Avec le temps, ses anciennes représentations tombèrent en désuétude, et bien que l’ire des siens soit apaisée, Belmor continua chaque jour d’arborer une de ses nouvelles créations, s’amusant à toujours plus d’extravagance.
- Et ainsi firent les hommes, soumis malgré eux à la frivolité d’un être par essence léger et frivole, et dont la prochaine marotte ne manquera pas de faire parler les parents de jeunes gens à la mode.
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