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- Vous me dites, en somme, que la question, si quelqu'un veut prétendre à tel titre, est le contenu de sa formation, qu'il revient à une personne ou à un comité de certifier. Je suis d'accord ! A condition que cette personne ou ce comité se présente comme... commerçant. Oui, chacun est en droit de fixer les critères sous lesquels un produit peut être estampillé de sa marque. Le problème, c'est que le diplômé et le profane inutilement informé ont tendance à en appeler à des marques qui ne veulent pas passer pour telles, et ne sont autres, par conséquent, que des totalitarismes. En tête, les marques :
- 1) Santé :
- Qu'y a-t-il de plus infantile que la « réflexion » visant à déterminer ce qui est de la santé, et ce qui est de la maladie ? Je veux dire le fait de broder a posteriori, par une série d'exclusions dont le seul critère est d'être auréolées de la première raison aléatoire qui vienne à l'esprit pour peu qu'elle n'entre pas en conflit avec les raisons invoquées pour justifier les précédentes – ou qu'on ne s'en aperçoive pas tout de suite – sur une affirmation péremptoire : « Oui, la Santé EST quelque chose ! ».
- 2) La marque Discipline :
- La discipline est un faux-monnayage. En appeler à la discipline, c'est-à-dire entendre adjoindre à la valeur en soi de l'action que l'on réalise et que l'on prône soi-même, le courage de surmonter ce que cela coûterait à autrui d'atteindre au même résultat, c'est faire passer l'habitude, c'est-à-dire le résultat permanent d'un effort passé, probablement moindre que celui que l'on exige de surcroît, pour l'effort lui-même, tout en déniant à autrui tout ou partie de l'effort qu'il endure et/ou accepte de fournir. Si deux personnes se fixent pour objectif de développer la même habitude et que l'une y arrive, ça ne veut pas seulement dire qu'elle pouvait, mais que l'autre aussi pouvait ? Ce dont on peut conclure que la seconde fait preuve de mauvaise volonté ? Puisque son résultat est inférieur, le coût en est inférieur ? Eh bien non, au contraire, si l'une réussit et pas l'autre, on peut en déduire que cela coûte moins à la première, rien de plus logique et l'appel à la discipline consiste à prétendre le contraire : à encenser celui qui réussit non seulement pour ça – on peut avoir raison, ça dépend de ce dont il s'agit – mais pour ce que ça coûte à l'autre comme si ça coûtait encore plus au premier. La définition du mot « discipline » implique en amont le postulat suivant : ce qui est facile est coûteux. Une absurdité et l'un des nombreux avatar que revêt la matrice même de toute novlangue.
- La liste est encore longue, mais le principe est simple. Même si le domaine des experts est moins stupide que l'utilisation qui en est faite par leurs foules d'agités beaucoup moins scrupuleuses intellectuellement encore, force est de constater que le seul effet produit par la démocratisation de tout jargon scientifique est de renouveler le stock, périssable, des taxations génériques plus ou moins tendanciellement usitées par le peuple pour camoufler une attitude purement prescriptive. L'on préfère par exemple appeler le discours contre lequel on se livre à une pétition de principe par le nom d'un sophisme célèbre indépendamment du fait qu'il s'en agisse bien ou pas que de s'indigner ouvertement d'une sensibilité différente de la sienne, car cela flattera des gens tout aussi ignorants que l'on sait précédemment acquis à son avis – plus précisément à sa sentence morale – en leur permettant de laisser entendre en abondant dans son sens que d'adhérer à cet avis atteste que l'on maîtrise un savoir que l'on perçoit comme obscur, précisément parce qu'il nous est obscur, d'où la périssabilité des taxations génériques : à force qu'elles se démocratisent, les ignorants développent l'impression que leurs homologues ignorants maîtrisent tous le sujet étant donné qu'ils l'ont à la bouche et développent un complexe les poussant à fuir le sujet de peur de passer pour idiots et à fustiger ceux qui parlent en connaissance de cause, c'est-à-dire les seuls qui continuent après la vague, d'employer à dessein des « mots compliqués » dans des discours vides de sens, par projection car ce fut leur propre cas, et par intérêt, car il existe un dicton bien opportun à celui qui ne comprend rien, qui est : « Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement. »
- Traduction :
- « Il est des choses que les humains savent, auxquelles toute autre chose vraie peut être rapportée, or je suis un humain, ce qui revient à dire que si je ne comprend pas, tu as tort. »
- Traduction :
- « Il n'y a pas de place pour l'option: tu es plus malin que moi, par conséquent tu dis là quelque chose de vrai dont je suis incapable de constater la véracité, aussi je te souhaite de te trouver un meilleur interlocuteur que moi si vraiment ce que tu dis a du sens. ».
- Je ne dis pas que c'est sa faute si quelqu'un ne comprend pas, je dis que ne pas comprendre n'est jamais un élément qui permet de conclure logiquement qu'il n'y a rien à comprendre, en revanche, prétendre le contraire est bien opportun à celui qui ne comprend pas ; c'est un nivellement par le bas. A l'argument qui consiste à me dire que quelqu'un d'intelligent sait se rendre intelligible, je commencerai par répondre que je ne m'abaisse jamais à me défendre contre l'insulte car ce serait chercher à me positionner favorablement sur une échelle de valeur me préexistant, ne prenant pas d'emblée ma réalité, ma réalité exhaustive, pour maître étalon, et ensuite, je n'ai pas dit que se rendre intelligible ne demandait pas parfois beaucoup d'intelligence – raison de plus pour ne pas en faire un dû – seulement ce n'est pas la condition à ce que ce que l'on dit soit intelligent, autrement il faudrait admettre que le fait qu'un chat ne comprend pas la grammaire invalide toutes les réflexions, que le fait qu'un sourd n'entend pas prouve que la parole n'est pas un moyen par lequel la transmission de phrases est possible, voire que le son est un mythe. Enfin, on a parfois tenté de disqualifier mon discours en se contentant d’affirmer, par exemple, que j’avais « un quart de l’intelligence nécessaire pour causer de ces sujets-là » (l'intrus réagissait à l’une de mes dissertations portant, en gros, sur la virginité, sous un angle prenant en compte de précédents travaux sur mon sujet phare : le mythe de l’Espèce, ou plutôt commençait par traduire la virginité en d’autres termes pour apporter de nouvelles choses à dire sur le mythe de l’Espèce en partant d'elle). En admettant que mon travail soit lacunaire quant à son propre but, qui fera mon travail à ma place si je laisse ma place ? Qui, aux mêmes questions, désire mieux répondre la même chose, plus clairement, plus profondément, plus efficacement en terme de persuasion ou que sais-je ? De mon point de vue, donner raison à un sourd qui prétendait que le son est un mythe reviendrait à faire ce que mes détracteurs attendent de moi. Cependant, communiquer avec un sourd peut demander des méthodes innovantes, ce qui s'apparente au fait de mettre mon discours à portée des idiots, mais est un sujet étranger à la nature des informations que l'on veut véhiculer.
- En outre, quelqu'un qui a conscience de la fraude est moins enclin à le faire savoir s'il est acquis à l'avis du fraudeur dans la mesure où s'il le faisait, on oublierait soigneusement pour un instant par quel moyen on s'était donné une apparence de rationalité et on accablait le réfutateur du véritable objet d'indignation. Je ne dis pas qu'il faut de la pratique et pas de théorie, je dis que si la théorie se propage en-dehors des cercles de praticiens, elle pourrit et attire des intrus qui font pourrir la pratique, c'est tout le drame de l'école prussienne, le cancer fondamental des trois derniers siècles de cette planète, et je ne fais aucun anthropomorphisme en disant « de cette planète » : l'élevage intensif, le réchauffement climatique, la baisse de la biodiversité, sont le fait de l'école prussienne. Je ne crois pas non plus qu'avoir des connaissances théoriques sans jamais pratiquer soit une erreur, on peut avoir une boulimie de connaissances poussées sans savoir quoi en faire et ne découvrir à quoi ça nous aura servi que vingt ans plus tard, ou bien découvrir qu'on n'en est pas plus avancé, mais qu'importe, comment pouvait-on savoir ? Ce qui importe, la valeur en soi, c'est que cet apprentissage, s'il se fait, procède d'un désir irrépressible, d'une monstruosité, et non d'une volonté extérieure de mesurer des résultats, alors que dans la mesure où l'on a soi-même été validé, où l'on s'est soi-même abaissé à faire dépendre la façon dont on conçoit sa tâche d'un barème préexistant à sa nature propre, dans la mesure où ce que l'on veut n'est pas la pleine expression de sa nature et avant tout ce qu'elle a de plus inimitable et par conséquent mal compris, mal vu, condamné, et par conséquent compromis dans ses chances de se répéter, dans cette mesure, dans la mesure où l'on se donne pour sujet à évaluation, on n'est pas à la hauteur pour évaluer. Je le dis, seul un monstre absolu est en droit d'évaluer ; que croyez-vous qu'il me coûte de sembler ridicule à mon chien en grimaçant ou en dansant comme un dingo ? Que croyez-vous qu'il me coûte que vous sachiez que c'est ce qui se passe quand je suis seul avec un chien ? J'éprouve son sens du ridicule et du malaise (je reconnais que c'est peut-être un brin cruel). L'avis d'un être humain en tout ce qui me concerne vaut comme celui d'un chien, son injustice même, aille-t-elle jusqu'au crime ; au procès d'un meilleur que soi, pas plus que la morsure d'un chien enragé, n'est propre à me causer de l'aigreur. Mais un psychiatre n'est pas un chien, c'est un moustique. Il ne vous attaque pas ponctuellement, pas par rage ; il a fait vœu de saigner à blanc quiconque lui tombe sous la main, et son péché mignon est de vous mettre à contribution active dans cette funeste entreprise. Ne vous grattez pas et il se lassera. Un maître dans son domaine est par définition quelqu'un qui ne peut pas être évalué, c'est-à-dire quelqu'un pour l'évaluation de qui il n'existe pas d'autorité compétente. Pour qui on n'a inventé que la psychiatrie. C'est vrai que si votre domaine est les échecs, on peut mesurer vos résultats, dans la mesure où un but est fixé par avance, c'est-à-dire que plus vous êtes à même de gagner des parties, plus votre niveau est élevé. C'est ce qui place les échecs, le tennis, la vendange très bas dans la hiérarchie des domaines de compétence. Mais dans des domaines comme la recherche scientifique, les meilleurs résultats ne peuvent, par définition, pas être explicite... sauf à supposer que la vocation première de la science est de profiter à l'Humanité. C'est sur ce point-là qu'on veut intervenir.
- Je ne nie pas le génie dans la psychiatrie – on ne doute pas qu'un trou noir ait de la masse, on demande s'il est vraiment judicieux de s'y précipiter - je dis qu'elle est un système de pensée qui sécularise tous les biais cognitifs, s'auto-renforce uniquement par principe en requalifiant toute opposition comme sa propre légitimation, tout scepticisme comme un symptôme qu'il lui revient de traiter, attribue et attribuera toujours tous ses déboires consubstantiels au manque de moyens. Je dis qu'elle est une méthodologie sans objet, un puits sans fond autour duquel orbitent des pitres, que la santé est un mot magique, qui court-circuite toute réflexion, comme un mantra scandé à l'unisson par une fanfare de la mort : « Heil ! », « Santé ! ». Je dis qu'on sait, autant que nécessaire, ce qu'on attend d'un dentiste, d'un urologue, d'un cancérologue, et que leurs activités ne se trouveraient en rien changées de n'être pas considérées comme celles qui visent à procurer une supposée Santé. Je dis que la psychiatrie, à l'inverse de toutes les « médecines », a pour point de départ l' « idée » de santé. Le titre de médecin commença par être accordé comme un honneur par les bénéficiaires des capacités réelles ou supposées de personnes qui prétendaient pouvoir remédier à des problèmes faisant l'objet de plaintes. Ces plaintes constituaient la preuve ontologique du mal en tant que mal, indépendamment de ce qu'on en savait en propre, le médecin était médecin parce que le patient et lui s'accordaient sur ce point. A force que ce titre fut accordé pour des raisons de moins en moins apparentées entre elles, que les maux dont on honorait le pourvoyeur des remèdes furent plus variés, et que tel médecin se trouvait de plus en plus souvent ignorer ce que tel autre savait, que parce qu'on avait entendu parler des remèdes particuliers d'untel, untel et untel, chacun décevait pour ne pas les avoir tous, on crut déceler là un déclin de la profession et on tenta de retrouver la « science originelle » du médecin, et on inventa l'idée que tout ce que pouvait procurer le médecin avait en commun d'appartenir à un ensemble plus vaste : la santé. Il ne s'agit jusque là que d'étiqueter ce qui existe déjà, pas vrai ? Pas exactement.
- Quand on veut préciser ce qu'est la santé, on ne déroule pas le curriculum vitae du médecin, on décrit des états du corps. Il y a le bon, et le mauvais corps; ce n'est plus au médecin, à présent, de mendier son honneur auprès de son sujet. Avec la santé au lieu du médecin, ce n'est plus le médecin contre l'escroc, c'est le bien-portant contre le malade. En inventant la santé, on inventa le bien-portant, et on inventa le malade. Les anciennes « médecines » restèrent fidèles à leur essence et progressèrent malgré la nouvelle idole que l'on croyait voir à travers elles, mais de l'idée de Santé, moisissure apparue tardivement sur l'apparence de l'histoire du médecin, naquit une nouvelle classe de spécialistes, le spécialiste du grand Reste de la Santé, affecté à tout ce qui ne concernait aucun des exemples de disciplines réelles à partir desquelles on avait cru inférer quelque chose de plus essentiel que ces exemples, reléguer ceux-ci comme une somme de cas particuliers : le domaine propre du beau-parleur, de l'escroc, du bourreau sans préférence, du bureaucrate sans famille. Si l'on admet – et cela est légitime – que l'ensemble des médecines avait en commun de procurer des bienfaits, comment ne pas voir, dans ce Grand Reste de LA médecine, le Mal. La psychiatrie ne vit pas malgré une théorie lacunaire, elle a besoin par-dessus tout, c’est sa survie qui en dépend, de rester absconse dans son discours. Mais que reste-t-il au juste de la psychiatrie quand on fait fi de toute la mythologie diagnostique qui ne vise qu'à noyer le poisson ? Il reste les locaux, les drogues dont celles anti-récréatives - les drogues de torture - l'isolement et la contention, les sbires du psychiatre, la personne du psychiatre. Que faire de tout ça ?
- Comment dire... Je suis profondément contre la corrida en pratique, mais pas forcément dans le principe. Je m'explique. En utilisant tout le dispositif existant, il suffirait de mettre des toreros et des pro-corrida dans le rôle du taureau, et la fête me semblerait absolument légitime et infiniment plus gaie.
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