Not a member of Pastebin yet?
Sign Up,
it unlocks many cool features!
- Élésia apparaît comme une perle de nacre dans un océan de rudesse. En avançant sur une route de montagne qui serpente entre les cols, le voyageur est ébahi de découvrir soudain ce bouquet de palais blancs, déposé sur un éperon de roche sombre, surplombant un gouffre que la lumière ne pénètre pas.
- À leur sommet, des ponts gravés d’arabesques s’élancent entre les créneaux arrondis, sous les coupoles argentées. L’arcade à l’entrée de la ville est ornée de reliefs floraux d’une finesse déconcertante. À peine le visiteur a-t-il posé le pied dans le vaste hall couvert de fresques qu’on le guide le long des colonnes de marbre torsadées, jusqu’aux bains chauds et parfumés où l’épais rideau de vapeur s’écarte parfois pour révéler une vue vertigineuse sur la vallée verdoyante. Une fois remis de son voyage, il peut gagner le salon de musique traversé de riches tentures et s’affaler sur une couverture brodée de fil d’or, entre les statuettes de jade et les vases sertis de grenat, dans la douce lumière rose et orangée que laissent filtrer les vitraux.
- Les ornements abondent sans être étouffants. Tout ce qui fait Élésia respire la préciosité, la sophistication et l’harmonie. À la contempler le soir depuis l’un de ses jardins, on la croirait demeure d’un empereur ou d’un sultan. Pourtant, il s’agit d’une ville de commerce. Les riches et les puissants de toutes les contrées gravissent la montagne pour ses orfèvreries. Les marchands les plus prospères viennent y faire fortune. Les comtes jaloux y cherchent des merveilles à offrir à leur épouse esseulée. Quelque prince ambitieux vient y déverser toute sa richesse, ayant bon espoir que cet investissement fera l’essor et la force de son royaume. La cité tout entière se présente au visiteur comme une élégante vitrine. Elle est un gigantesque et magnifique écrin pour chacun de ses joyaux.
- Bien qu’on m’offrît le même accueil extravagant qu’aux grands de ce monde, je ne m’arrêtai pas à cette façade de joailler, avide de goûter la vérité de cette ville. Mon exploration m’amena au bord de la faille qui creusait le massif derrière Élésia. Alors, je découvris dans le gouffre des masures délabrées, accrochées à la paroi comme par peur d’en chuter. Je contemplai de longues colonnes de mineurs décharnés, engloutis silencieusement par les noires cavernes. Je vis des enfants couverts de poussière, qui raclaient le fond du précipice avec un bout de bois humide.
- Chaque jour, dans une pénombre que le soleil ignore, ces silhouettes sans nom extraient de l’argent, de l’or, des rubis, des améthystes et des saphirs, qui deviendront de luxueux bijoux une fois sous la lumière qui baigne le sommet. Les plus chanceux d’entre eux se tiennent tout en haut de la falaise, juste derrière la citadelle, dans des baraques tassées, cachées par les écrasants murs d’albâtre. Ils confectionnent les broches et les médaillons. Loin au-dessous d’eux, de pauvres hères, sans plus de conscience que les roches nues, tirent sur des cordages pour faire s’élever dans l’abysse des seaux chargés de gemmes, les pieds dérapant sur les arêtes glaiseuses.
- Dans le même mouvement, les seaux redescendent chargés d’une pitance fade. En effet, après en avoir retiré les pierreries, les gens de la ville haute y jette sans discernement les reliefs du festin qui se tient chaque jour sous leurs dômes cristallins. En bas, les hommes naissent et meurent au fond de la crevasse. Nul ne cherche à en sortir, ni même à interrompre un instant son labeur. Les gardes de la cité sont désœuvrés.
- Dans la foule de ces jeunes visages rivés sur le roc, j’avisai un vieillard qui tamisait le minerai. Je m’approchai de lui et lui demandai laquelle des deux Élésia était la vraie. Voici ce qu’il me répondit :
- « Je ne peux répondre à cette question, mais je peux te raconter quelque chose pour t’aider à en décider.
- Il y a cinquante ans, les mineurs arrêtèrent de travailler. Ils combattirent les miliciens quand ceux-ci descendirent. Puis ils gravirent le gouffre et s’emparèrent du palais.
- Beaucoup quittèrent la montagne qui avait plongé leur vie dans ses ténèbres, et partirent les bras chargés de richesses. Ceux qui restèrent purent jouir du faste de la cité, et y prirent la place de leurs maîtres. Ces derniers furent enfermés au sein même de la falaise, et seuls pouvaient sortir des geôles ceux qui acceptaient de travailler aux côtés des malheureux qu’ils avaient autrefois dominé de leur oubli.
- Les anciens esclaves se lavèrent dans les thermes dallés de marbre, se parfumèrent dans les boudoirs scintillants, puis accueillirent eux-mêmes les richissimes clients qui continuaient d’affluer. Bientôt, ils adoptèrent le langage et les manières des princes qu’ils recevaient dans l’opulence. Bientôt, leurs doigts se firent plus fins, et ils ne voulurent plus les écorcher sur les arêtes de pierre, ni les enfler à la chaleur des forges. Seuls restèrent en bas les anciens tyrans.
- Pour ma part, j’ai grandi sous les coupoles là-haut, puis dépéri ici dans leur ombre. Mon père est né au fond du gouffre et a fini ses jours entre les coussins brodés. Avant nous, toute une lignée se profile sur le bord du précipice, un pied dans la lumière et un autre dans l’obscurité. Mais aux yeux du monde, Élésia ne change jamais de visage, et on vient toujours y acheter les bijoux les plus fins. »
Advertisement
Add Comment
Please, Sign In to add comment