Ivain

Jour 3 - "Bulky"

Oct 3rd, 2020 (edited)
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  1. Au milieu de grandes terres marécageuses, un groupe de nomades découvre une rivière grise. Sa couleur est sombre et mate. Dans son lit coule du ciment à la place de l’eau. Tous les jours, la rivière charrie un bloc de béton, rectangulaire, haut comme deux hommes et long de quelques mètres. Alors les voyageurs s’arrêtent sur la berge, récupèrent les mystérieux monolithes et les taillent pour s’en faire des demeures.
  2.  
  3. D’abord, ils laissent ces pavés massifs sur le rivage, où chacun creuse celui qui deviendra son foyer. Puis, avec le temps et l’arrivée de nouveaux colons, ils commencent à empiler les blocs pour édifier des tours. Celles-ci dépassent les frondaisons alentour, et en portant leur regard au-dessus du tapis brun et vert, les bâtisseurs découvrent une autre rivière de ciment, et d’autres hommes et femmes s’affairant à la même tâche qu’eux.
  4.  
  5. Dès lors, le troupeau de monolithes se dirige lentement vers ces voisins inconnus. Ces derniers en font de même, et bientôt les deux villes rêches se joignent pour n’en former qu’une. La population grandit, les blocs continuent de s’empiler, plus denses, plus hauts. Les édifices, comme des phares trapus parmi les aulnes, permettent d’apercevoir de nouveaux flots ternes et de nouvelles colonies. Ces dernières sont accueillies, assimilées, d’abord dans la joie, puis d’une manière toute routinière.
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  7. Ainsi naquit Gergata, la Cité Grise. Née de quelques peuplades qui avaient été prises de la même impulsion, elle grandit en les dévorant, elles et leurs œuvres cubiques. Elle grandit, non pas en s’étendant, mais en se ramassant, en se densifiant, en s’agglomérant.
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  9. Aujourd’hui, en s’aventurant sur ces terres marécageuses, le voyageur ne voit pas une ville. Ce qui se dresse devant lui, bien plus haut que les arbres et les collines, c’est un unique bloc de béton. Un parallélépipède titanesque posé sur la fange. Sur ses murs, des poulies et des grues en bois de peuplier continue de hisser tout ce qui vient des rivières grises. A l’intérieur, les angles de pierre taillée dessinent un labyrinthe fou, qui s’étend à perte de vue, à perte d’esprit, en longueur, en largeur et en hauteur. D’ailleurs, il devient presque impossible de distinguer ces directions pour celui qui arpente la matrice cendrée.
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  11. À marcher dans ce pavé gargantuesque, on croirait qu’il a toujours été là, un et indivisible. C’est que Gergata, en mangeant du ciment, des hommes et des femmes, a aussi mangé sa propre histoire. Elle contient son passé, mais ne le montre pas, préférant l’agglomérer pour en faire un mortier.
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  13. Les seuls témoins du temps sont ses habitants et leurs habitudes. Enfants des pionniers de la première heure, ils continuent à vivre dans un bloc à leur taille, leur bloc. Ils ne se déplacent que vers les monolithes voisins, ici une boulangerie, là un bureau de poste, comme s’ils n’étaient pas au milieu d’une colossale toile carrée. Comme s’ils avaient toujours au-dessus d’eux un ciel et sous leurs pieds une terre gorgée d’eau. Ils arpentent un petit fragment du dédale, tout à leurs plaisirs fugaces et leurs tracas quotidiens.
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  15. Lorsque je visitai Gergata, il me fallut toujours être guidé par l’un d’eux. J’avais peur de lâcher mon hôte des yeux ; pourtant je m’arrêtai dans un recoin de béton ouvragé que je trouvais intrigant. Au creux de la paroi, je découvris une infinité de détails. De minuscules crénelures, des rigoles, des puits et des tourelles, plus petits que tout ce que peut produire la main de l’homme, formaient un labyrinthe aussi complexe que celui qui me cernait.
  16.  
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