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- Le sol qu’ils foulaient était une large route de terre battue. Elle était limitée de chaque côté par un fossé étrangement profond, bordé par une rangée de hauts cyprès. Ces géants végétaux semblaient instaurer une atmosphère de quiétude solennelle. Les deux voyageurs avançaient en silence dans leur ombre. Tout juste jetaient-ils de temps en temps un regard au tohu-bohu de fleurs sauvages qui emplissait le bas-côté.
- Comme souvent, la marche monotone poussait le garçon à l’introspection. La question du jour était : à quoi pouvait bien ressembler le fameux Royaume ? Bien sûr, il ne tarda pas à faire part de cette interrogation au vieux. La seule réponse qu’il put obtenir fut :
- « Pourquoi tu veux savoir ça ? »
- « J’y ai réfléchi : le Royaume est à la fois ce qui unit et ce qui divise les trois peuples d’ici. Tous en sont les héritiers. Les Onirinautes le cherchent, les Engladyrkuns veulent le recréer – même si à mes yeux ils sont très mal partis – et les Shallows l'ont tranquillement abandonné. C’est d’ailleurs un peu pour ça que leurs cousins leur en veulent. »
- « On peut le voir comme ça, oui. Dans ce cas, ça te dirait de le découvrir, ce Royaume ? »
- L’enfant accusa la surprise.
- « Tu me fais marcher là. L’autre jour, tu m'as dit qu'il n'en restait rien, même pas des ruines. Que même les souvenirs que les gens en ont sont vagues, et sûrement déformés. »
- « Je simplifiais. En réalité, c’est un peu plus compliqué que ça. Le Royaume appartient à une autre époque, oui. Mais depuis quand cela t'arrête ? C'est aussi le cas de ton amie la trappeuse des neiges, non ? »
- « Tu veux dire que je peux voir le Royaume dans mes rêves ? » demanda l’enfant avec enthousiasme. Son engouement retomba presque immédiatement.
- « Une minute... c'est exactement ce que cherchent à faire les Onirinautes. Toute leur vie. Et ils n’y arrivent pas, a priori. Pourquoi moi, je pourrais ? »
- « Parce que toi, tu veux voir le Royaume, pas le faire exister. »
- Cette réponse lacunaire fut accueille par une moue d’incompréhension. Le vieillard reprit sur un ton plus pédagogique :
- « Pour que tu comprennes, il faut d'abord que je te parle des rêves. De toute façon, ça fait un bout de temps que je comptais le faire. Je voulais d’abord que tu explores tout ça par toi-même. Maintenant que tu as fait assez de pratique, je peux te donner la théorie.
- Qu’est-ce qu’un rêve ? Tout le monde y va de sa petite hypothèse, du gros dormeur au savant féru de psychologie. Une ritournelle que j'ai souvent entendue, c’est que les rêves sont "une fenêtre sur l'inconscient". Ou sur la mémoire, ou l'imagination… Bref. Moi je te dis : non, les rêves sont une porte. Ils permettent de sortir de la maison que tu appelles ta réalité, et de voir le grand monde dehors, en emportant seulement le bout d'une ficelle avec toi. »
- « Le grand monde ? »
- « Oui ! Ce monde est plus varié, moins étriqué que le nôtre. Il n'est pas régi par les règles de notre petite maisonnée. Cela peut faire peur, et dans ce cas on appelle le voyage un cauchemar. Au contraire, cela peut être grisant, ce qui est finalement plus dangereux.
- Mais ce qui est intéressant, c’est qu’une fois dehors, on peut voir d'autres maisons. Les demeures de gens qui vivent dans une autre contrée, ou même dans une autre époque. Ou plus loin encore. Et on peut croiser leurs occupants. C'est comme ça que les rêves permettent de passer outre la contrainte de l'Espace et du Temps. »
- « Ouah ! Je pourrais voir plein d'endroits différents alors. Et à plein d’époques différentes ! »
- « Tu pourrais, si tu savais comment t'orienter dans ce monde extérieur. Mais c’est presque impossible. Souviens-toi, c’est à ça que les Drommevanders vouent leur vie. Ils construisent une carte sur leur peau. C’est un travail interminable ; une vie entière n’y suffit pas. Ceci dit, tu n’as pas tort : à chaque "maison" que tu trouves, tu peux partager la réalité de son occupant. »
- Le garçon réfléchit un instant.
- « Désolé, mais ta métaphore ne marche pas, le vieux. Si je rentre dans la maison de quelqu'un, ça veut dire que je peux me réveiller chez lui. Donc dans son pays à lui. Ou à son époque. »
- « C'est là l’importance de la ficelle que j’ai mentionnée. Imagine une cordelette, qui te reste toujours attachée quand tu sors. Elle te relie en permanence à l'intérieur de ta propre demeure, où que tu ailles. Et quand la nuit s’achève et que vient l'heure de se réveiller, cette corde est rembobinée et te ramène à ta réalité. Enfin, quand c'est moi qui m’occupe de te réveiller, il s’agit plus de "tirer un grand coup sur la ficelle" », ajouta-t-il avec un sourire mesquin.
- « D’accord, je comprends. On finit toujours par revenir dans sa maison. Mais dans ce cas, pourquoi est-ce que la sorcière a prétendu que mon monde était son rêve ? Elle m’avait fait peur. »
- « Oh, c’est une question de point de vue. Quand tu sors pour ton excursion nocturne, si une autre promeneuse te dit que ta maison fait partie du circuit de sa ballade, pourquoi le nier ? C’est vrai pour elle, et ça ne change rien pour toi.
- Et puis, à force de passer la porte, on oublie un peu de quel côté on est. Tu te souviens de ta matinée passée à paresser dans ta couverture, alors que je t’appelais plusieurs fois pour te lever ? »
- « C’était pas de la paresse. J’essayais de me réveiller justement. »
- « Exactement. À chaque portillon que tu passais, tu pensais être revenu en ta demeure, à tort. Tu étais toujours dehors sans le savoir. Ce n’est qu’en te réveillant pour de bon que tu as pu voir clairement la différence. »
- « Est-ce que j’aurais pu rester coincé dehors ? Enfin, dans le monde des rêves je veux dire. »
- « Non, je ne pense pas. La cordelette aurait fini par te ramener. Elle est une sécurité infaillible, mais aussi une contrainte terrible. »
- « Une contrainte ? À cause de sa longueur limitée ? »
- « Exactement. La ficelle signifie qu’on ne peut pas trop s'éloigner de sa propre réalité, même en dormant pendant des heures et des heures. Le monde au-delà de cette distance est une contrée souvent aperçue, mais jamais atteinte. »
- « La Frontière ! C’est de la Frontière que tu parles. »
- « Oui. La Frontière que tu cherches tant à franchir n’est rien d’autre que la distance que l’on ne peut pas dépasser à cause de la cordelette qui nous retient. »
- Le jeune garçon eut un éclair de lucidité.
- « Et la Nuit de l'Eveil, du coup, ça consiste à... » hésita-t-il.
- « Si tu me poses la question, c'est que tu as déjà compris. »
- « D'accord. »
- S’en suivit un silence pesant, presque solennel. Lohim était mal à l’aise vis-à-vis de cette cérémonie. D’autant que son amie Maja était censée la suivre. Il ne voulait pas réfléchir aux implications de ce qu’il venait d’apprendre. Il reprit donc :
- « Et le Royaume dans tout ça ? C’est de ça qu’on parlait à la base. »
- Le vieux haussa des sourcils surpris. Il avait l’air d’avoir été tiré d’une réflexion profonde.
- « Ah oui. Hum, dans le monde de ma métaphore, le Royaume est une ruine. Une ruine, ça n'a pas vraiment d'intérieur et d'extérieur, n'est-ce pas ? C’est pour ça qu’il existe à la fois en rêve et en réalité. Mais ce n’est pas un "pendant onirique". C'est le même royaume dans les deux mondes. Et malheureusement, il est détruit dans les deux. Si tu rêves de lui, tu ne verras que des ruines. Même dans les souvenirs des gens, c'est une ruine. »
- « C'est triste. »
- « Peut-être. Sans doute. Je ne sais pas ce qui est arrivé, donc je ne sais pas trop quoi en penser. »
- « Mais s’il y a des ruines, finalement, je peux m'y balader ? »
- « Non, il est trop loin pour la cordelette. La tienne comme la mienne. Sans doute pour toutes les cordelettes. C’est pour cela que les Drommevanders le situent derrière la Frontière, et qu’ils inspectent chaque coin de celle-ci. Tu ne peux pas arpenter le Royaume, mais tu peux le contempler. Cette nuit, tu essaieras. Je te laisse le reste de la soirée pour digérer ce que je viens de raconter... en faisant la vaisselle bien sûr. »
- ***
- Cette nuit-là, le garçon fouilla ardemment ses rêves à la recherche du Royaume. Il aurait été satisfait d’une piste, ou d’un début de piste. Il ne trouva rien. Mais il réitéra l’expérience le lendemain, avec l’entêtement qui était devenu sa marque de fabrique.
- Comme à chaque fois qu’il s’acharnait pour atteindre quelque chose dans son sommeil, ses efforts engendrèrent des cauchemars de plus en plus virulents. Ainsi, il fut de nouveau confronté au mur des araignées grouillantes. Mais cette fois, il s’y attendait ; et même, il l’espérait. Il put de nouveau lire le glyphe à travers les ondulations de la myriade de petites pattes noires. Et lorsqu’il chercha ce symbole au cours des excursions oniriques qui suivirent, il le trouva. Et avec lui le glyphe suivant.
- Ainsi, de proche en proche, le garçon remonta la piste qui devait le mener au Royaume. Un lieu mystique, sacré peut-être, qu’il pressentait comme la raison d’être de la Frontière. Il retourna au sein de la colossale forteresse. Bien sûr, cette dernière abritait de nombreux symboles et autres indices dans les méandres de ses chemins de rondes, cours pavées et passages secrets.
- Enfin, il sentit que le jeu de piste arrivait à son terme. Il soupçonnait que cette chasse au trésor avait été construite par lui-même pour lui-même, inconsciemment. En l’absence de conseils, il fallait un biais à son esprit pour déterminer l’emplacement de ce graal. Et quoi de mieux qu’un jeu de piste pour un pré-adolescent avec une passion pour l’exploration ? Enfin. L’important, c’était que ça avait fonctionné. Cette nuit-là, il allait parvenir aux abords du Royaume.
- Il se trouvait face à un tertre qui ondoyait légèrement dans la brise. Le monticule arborait une couleur surprenante : un bleu iridescent, qui touchait au vert et au violet selon les variations du vent. De fait, il était couvert de buissons faits de plumes de paon. Une dernière mise en scène que Lohim savait apprécier de la part de son inconscient.
- Il grimpa en haut du tertre, écarta les plumes irisées, et découvrit enfin le Royaume. Il s'agissait bien de ruines. Des ruines magnifiques, d’une ampleur qu’il n’avait pas soupçonnée. Leur taille tutoyait celle de la Forteresse, mais sans aucune élévation, ce qui la rendait encore plus impressionnante. C’était comme si le Royaume était l'ombre du gigantesque édifice qu’il avait exploré.
- Aucun mur n’était entier. Il ne restait que des pans, des colonnes, des demi-arches éparses. Tout était fait d’une pierre très sombre et incroyablement lisse. Bien qu’elle parut noire au premier abord, elle revêtait différentes teintes selon l’angle sous lequel on la regardait ; mais ces couleurs étaient indescriptibles. Des nuances de noir, cela n’aurait pas dû exister. Parfois, un élément de décoration restait vaillamment accroché au décor malgré les outrages du temps : ici, un coffret de nacre éventré dont s’échappaient des lucioles. Là, un vitrail pourpre et vert olive dont il ne subsistait pas assez de morceaux pour reconnaître la scène représentée.
- Bien sûr, la nature avait repris ses droits sur le lieu. La végétation envahissait chaque interstice, mais elle paraissait le faire avec un certain respect pour ce qui restait des édifices. Les plantes, sombres et discrètes elles aussi, se mariaient parfaitement avec les vestiges, si bien qu’on eût cru cette apparence prévue par un architecte. Dans l’ensemble, l’endroit dégageait une irrépressible mélancolie. Un sentiment de tristesse douce dont on ne voulait pas se départir, et que le garçon nourrissait en laissant ses yeux se promener sur les élégants décombres.
- Le plus surprenant, et ce qui donnait au lieu toute sa majesté, c’était que les ruines brillaient. Chacune de ces carcasses de roche sombre émettait un scintillement très discret, qui s’estompait si l’on se concentrait trop dessus. La lueur semblait provenir de partout à la fois, ou de nulle part. La pierre donnait ainsi l’impression de vivre, ou en tout cas d’avoir des choses à raconter. Lohim sentait qu’elle renfermait des secrets immenses, dans lesquels il risquerait de se noyer, si d’aventure il posait la main sur la surface polie par les âges.
- En apparence, rien n’empêchait le garçon de s’avancer parmi les ruines. Mais il ne le souhaitait pas. Il avait l’étrange conviction que le lieu devait être observé et non parcouru. Ce n’était pas une règle de bienséance, ou de respect du sacré. C’était un sentiment instinctif, bien loin des considérations sociales. Arpenter les vestiges aurait été une façon de leur redonner vie. Et cela, il ne le pouvait pas. Il en était persuadé, sans savoir pourquoi.
- ***
- Il s’éveilla doucement. Pendant un court moment, il ne reconnut pas sa réalité. Pourtant, il était sûr de son réveil. Ce n’était pas du tout la même sensation que l’épisode de la boucle de rêve interminable. En fait, ce n’était pas le monde qui avait changé, c’était lui. Sa perception avait évolué. En promenant son regard sur le décor, il vit un très léger écho des ruines scintillantes. Le Royaume était là, il emplissait toute la région ; cela avait toujours été le cas, mais à présent Lohim le voyait.
- Enfin, ses yeux se posèrent sur son compagnon de route endormi. Le scintillement était un peu plus prononcé autour du vieillard. Ce dernier se retourna dans son sommeil, comme s’il réagissait au regard inquisiteur de l’enfant. Alors, le garçon retint un cri de surprise.
- Une ficelle étincelante partait du dos de son ami. Elle n’avait pas d’autre extrémité : lorsque l’on suivait la cordelette des yeux, elle semblait simplement s’estomper progressivement après une trentaine de centimètres. Elle ondoyait lentement dans les airs.
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