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- Le ciel est beau, d’une beauté étrange et fiévreuse. Baignant dans une lumière ocre jaune, les nuages qui défilent frénétiquement sont de toutes les tailles, du petits amas cotonneux au mastodonte de brume, de forme pyramidale ou cylindrique, voire toujours changeante, de toutes les teintes aussi, du blanc nacré au rouge violacé. Se livrant avec insouciance au chaos environnant, ils foncent de part et d’autre, se suivent, se percutent, s’entrecroisent et s’effilochent, tourbillonnent dans un bouillonnement d’écume et dégringolent dans les abysses glacées de l’atmosphère.
- Cette gigue endiablée des nues suffirait amplement au spectacle, mais le protagoniste n’est pas encore arrivé. Finalement, il fait son apparition discrètement, perçant de son nez d’acier un mur de brouillard orangé qui cascade vers l’abîme. Il sort de ce voile naturel et se montre entièrement. C’est une élégante navette spatiale de huit mètres de long, tout en aérodynamisme et en courbes épurées. Le vaisseau évolue gracieusement dans la tourmente, s’approchant de la caméra en longues sinues maîtrisées.
- Après une dizaine de secondes cependant, il semble pris d’un vertige. Les virages se font plus serrés, plus saccadés, plus laborieux. Enfin, il se fige dans une trajectoire droite et légèrement montante, s’arrête un instant le nez en l’air, le temps de présager de son funeste destin, puis plonge la tête la première dans le gouffre du ciel ouvert. Il disparaît bien vite dans un massif cumulonimbus dont la couleur pourpre semble annoncer le sort tragique du pilote. Agathe croit deviner le flash de l’explosion du véhicule, mais ce pourrait être un éclair qui traverse la colonne nuageuse.
- Elle ferme les yeux et retient un soupir. Lorsqu’elle les rouvre, le directeur s’est tourné vers elle et paraît attendre sa réaction.
- « Pourquoi vous me montrez ça ? » demande-t-elle avec une nuance de reproche dans la voix.
- « Je le fais par obligation, croyez-le bien. La mort de M. Guaran nous attriste nous. J’ai envoyé mon rapport au Contrôle, sur Terre, au sujet de ce tragique accident, mais cela ne les satisfait pas. Pour se conformer aux procédures exigées par les gouvernements participant à la mission, ils veulent que nous ouvrions une enquête. Pour déterminer de manière sûre qu’il n’y a pas eu d’intention criminelle à l’œuvre dans le décès de notre collègue et ami. »
- « D’intention criminelle ? Vous pensez vraiment qu’il pourrait… »
- « Moi, je ne pense rien, ma chère. Je suis même assez convaincu qu’il s’agit d’une malheureuse erreur de pilotage. Mais je dois me plier aux attentes de nos collaborateurs et des autorités concernées. C’est pourquoi je vous nomme enquêteuse en charge de l’affaire. »
- « Attendez, rien ne m’oblige à accepter cette affectation. Ce n’est pas la description de mon poste », ajoute-t-elle sur un ton revêche.
- Elle n’apprécie pas trop l’idée d’importuner les membres de l’expédition en jouant les détectives. Elle apprécie encore moins qu’on lui donne du ‟ ma chère ”.
- « Ce rôle n’est inscrit dans aucune fiche de poste ici. Mais cela me paraît logique de confier cette responsabilité à un membre de l’équipe de sécurité. Je sais que vous avez passé avec brio l’examen de sortie de l’Ecole de Police, et présentement vous n’êtes pas spécifiquement affectée à un système critique. Le programme Cronos saura fonctionner sans vous…le temps que vous meniez à bien cette investigation. »
- Agathe grimace légèrement en entendant la pause que le directeur a marquée. La menace tacite d’un licenciement accompagné d’un retour sur Terre ne lui a pas échappé.
- « Entendu, je vais m’en occuper, de votre enquête », soupire-t-elle.
- « Parfait. Vous serez relevée de la moitié de vos fonctions, le temps que cette affaire soit réglée. Vous avez l’autorisation de poser des questions à n’importe quel membre de la mission. Ils seront prévenus. »
- « Commençons déjà par les circonstances du décès. D’où revenait Alberto quand il s’est écrasé près de la station ? »
- « De là-haut. Cela faisait partie de son affectation principale, à savoir faire la navette entre la Base des Anneaux et ici. »
- « Je croyais qu’on n’employait un pilote que pour déplacer des gens ? Les drones semi-auto suffisent pour le matériel, non ? »
- « Non, nous avions également recours aux services de M. Guaran pour les colis les plus importants. En l’occurrence, cette fois-là il s’agissait des résultats – échantillons inclus – de l’analyse de la composition organique de Titan, le plus grand satellite de cette
- planète. »
- « Je sais ce qu’est Titan. Par contre, ça me paraît être une raison assez futile de risquer la vie de l’un d’entre nous. »
- « Eh bien, cet astre évolue bien au-delà des anneaux, et il faudra attendre plusieurs mois avant de le retrouver dans la même région relative de l’espace que nos installations. Mais surtout, M. Guaran lui-même nous avait encouragé à l’employer pour cette tâche. Il s’était porté volontaire il y a bientôt deux mois pour la fonction de navette vers les anneaux, et il semblait y trouver un véritable accomplissement. »
- Agathe ne répond pas. Cela l’agace un peu d’entendre Gudéry parler ainsi de son ami. Elle ne se prétendrait pas proche d’Alberto, mais elle le connaissait certainement mieux que l’homme assis en face d’elle. Ce qui n’empêche pas ce dernier de se permettre des affirmations péremptoires à son sujet. Enfin, elle ferait mieux de ne pas trop contrarier celui qui dirige toute l’expédition.
- « D’accord, cela me suffira pour l’instant. Je vais parler à quelques personnes, ses proches, ses collègues, la cheffe de l’unité astronautique. Je vous tiendrai au courant de mon avancée. »
- Sans attendre la réponse du directeur, elle se lève et sort du petit bureau. Elle n’a pas fait vingt pas pour s’éloigner qu’une femme l’aborde et la prend à part pour parler discrètement. Agathe la reconnait sans mal. C’est Lydie, une scientifique de la station, et l’épouse d’Alberto.
- « François Gudéry vous a chargé d’enquêter sur la mort de mon mari, n’est-ce-pas ? » commence-t-elle sans ambages.
- « Oui. »
- « Vous savez, je ne crois pas du tout en sa version. Il a bâclé son rapport pour ne pas faire de vagues dans sa précieuse opération. Mais mon Alberto n’aurait pas commis une erreur pareille au moment de l’atterrissage. Il maîtrisait parfaitement cette navette, c’était sa
- fierté. »
- « Ecoutez Lydie, je veux bien vous croire. Mais vous devez bien avoir un autre indice que votre intuition pour rejeter la théorie du directeur ? »
- « Je ne le dis pas à la légère. J’ai demandé à voir la vidéo du crash prise depuis la station. J’imagine que vous l’avez vue aussi. Vous voyez de quoi je parle, n’est-ce-pas ? »
- Agathe acquiesce en silence. Effectivement, quelque chose l’a immédiatement interpelée lors du visionnage. Cette façon de zigzaguer puis de s’arrêter complètement est pour le moins saugrenue. Elle n’est pas experte, mais elle jurerait que cela ne colle pas avec une simple bévue de la part du pilote.
- « Nous devons envisager d’autres pistes. Alberto avait-il des problèmes de santé à votre connaissance, des problèmes qui auraient interféré avec sa conduite ? »
- « Non, aucun. »
- « Et avait-il, hum…se pourrait-il qu’un membre de l’expédition lui ait voulu du mal, même si ce n’était pas au point de le tuer ? »
- « Pas que je sache, non. Vous connaissez les membres de l’expédition mieux que moi. C’est dur de croire que l’un d’eux puisse recourir à la violence. »
- « C’est vrai. »
- Agathe reste pensive un moment.
- « Vous êtes arrivés ensemble je crois, avec le premier équipage de la mission. »
- « Oui. »
- « Qu’est-ce que vous faites ici, au juste ? »
- « Je fais partie de l’équipe scientifique de la station de surface, en tant que chercheuse en mécanique des fluides supersonique. C’est en quelque sorte ce qui nous a rapprochés, mon mari et moi. Les phénomènes qui se produisent dans la haute atmosphère de Saturne me
- fascinent ; j’adore les décortiquer, lire dans leur violence, tracer les grandes lignes du chaos qui y règne à une échelle qu’on ne verra jamais sur Terre. Alberto, lui, aimait le ressentir ; il voulait se mesurer à la brutalité des vents, danser avec eux dans sa flèche de métal, et les dompter. Il prenait déjà son pied pendant les simulations de vol qu’on lui avait imposé pour le préparer à la mission, où l’on reproduisait des vents tourbillonnants qui dépassent le mur du son. C’était la même passion qui nous animait en fait, en théorie d’un côté et dans la pratique de l’autre. »
- « C’est pour cela qu’il s’était porté volontaire pour faire la navette entre ici et les anneaux, j’imagine. »
- Lydie marque un curieux temps d’arrêt.
- « Hum, oui, je suppose. C’est vrai qu’il aimait bien ce rôle. Il appelait ça ‟ faire le facteur ”, même si c’était le plus souvent des gens qu’il déplaçait », ajoute-t-elle en souriant tristement.
- Agathe lui laisse un moment de répit, puis reprend doucement :
- « Est-ce que vous pouvez me parler des dangers relatifs au pilotage sur ce trajet ? Il faudrait aussi que je sache si l’habileté de votre mari aux manettes du vaisseau avait évolué, au moins en apparence, peu avant l’incident. »
- « Je ne suis pas la personne la mieux placée pour vous répondre. Je vous conseille de poser ces questions à l’équipe d’astronautique. Je crois qu’ils sont tous sur la Base des Anneaux en ce moment, mais il me semble que la direction a trouvé un ou une remplaçante pour faire les allers-retours. »
- « Oui, c’était dans mes plans. Merci Lydie. Je ne suis pas détective, je ne l’ai même jamais été ; mais je ferai mon possible pour qu’on sache exactement ce qui est arrivé à Alberto. »
- Avec un signe de tête reconnaissant, Lydie repart d’où elle est venue. Lorsqu’elle s’éloigne dans l’étroit couloir de la Station Atmosphérique, son attitude ne laisse en rien paraître la teneur de la conversation qui vient d’avoir lieu.
- Agathe fronce les sourcils. Elle a remarqué l’hésitation de son interlocutrice sur la question de la motivation de son défunt mari. Elle ne comprend pas ce temps de flottement ; il lui laisse une impression d’inconnu. Si Alberto état effectivement mordu de conduite en atmosphère saturnienne, son affectation paraît tout à fait logique. Il semble d’ailleurs s’être très bien débrouillé pendant les quelques premières semaines. La question est de savoir ce que ce trajet fatidique avait de différent.
- ***
- La Base des Anneaux constitue un décor tout aussi impressionnant que la station flottant dans les nues agitées de la planète, sinon plus. Parmi les innombrables morceaux de glace et de roche qui constituent l’imposante auréole de la géante gazeuse, les scientifiques en charge de l’expédition ont jeté leur dévolu sur une poignée d’éléments plus volumineux que leurs voisins. Les huit blocs gelés d’une bonne quinzaine de mètres de diamètre ont été reliés par des passerelles amovibles d’aluminium qui enjambent nonchalamment le vide sidéral. Sur chacun d’eux a été érigé un petit bâtiment ovale, igloo de plastique blanc qui abrite les pionniers planétaires.
- Les ponts métalliques maintiennent ces icebergs dans un agglomérat relativement stable, au milieu duquel passe une nuée de graviers de glace. Ces particules fusent dans toutes les directions, et parfois deux pellets un peu plus gros que la moyenne s’entrechoquent dans une gerbe de givre nacré qui scintille à la lueur du lointain soleil. Agathe contemple cette bataille désordonnée depuis la baie du plus gros bâtiment de la base. La pluie anarchique de poussière glacée fait crépiter de manière irrégulière les murs de polystyrène augmenté. Elle pose une main soucieuse sur la paroi.
- « C’est du solide, votre construction ? » demande-t-elle à la femme flottant à côté d’elle.
- « Le matériau que nous utilisons peut absorber indéfiniment le choc des particules qu’on trouve dans les anneaux et nous protéger des rayons solaires. Nous n’avons pas besoin de plus ; les murs ne sont pas porteurs, puisque nous sommes ici en apesanteur. »
- Agathe saisit à nouveau la poignée murale pour éviter de dériver et reporte son attention sur l’extérieur. Au-delà de la base, une douzaine de vaisseaux et drones téléguidés évoluent lentement entre les autres astéroïdes relativement volumineux qui parsèment les environs. Elle voit des bras télescopiques se plier et se déplier, et aperçoit de silencieuses explosions, mais ne comprend pas la logique de ce ballet mécanique.
- « Qu’est-ce qu’ils font exactement ? », dit-elle en désignant du doigt les appareils volants.
- « Ils minent les anneaux. Ceux-ci sont constitués très principalement de glace d’eau pure, mais on y trouve aussi des silicates et du tholin, dans la poussière et au cœur des agglomérats les plus gros. »
- « Du tholin ? »
- « C’est de la matière organique qui a été profondément modifiée par les UV du soleil. Pour nous, c’est un matériau qui absorbe bien les rayonnements en question et offre une meilleure biocompatibilité que tous se que nous arrivons à produire synthétiquement sur Terre. Une fois traité, ça se présente comme une pâte brun-rouge, très prisée pour la recherche et…pour la confection de produits de protection pour les riches. »
- « Vous parlez comme les scientifiques, Sophia. »
- « J’en suis une, à la base. C’est justement ce genre de composants strictement extraterrestres que j’étudiais avant de devenir astronaute, puis chef d’équipe. J’ai toujours grand plaisir à en parler, mais j’imagine que vous n’êtes pas venue sur cette base pour un cours de chimie organique. »
- Avant de répondre, Agathe laisse son regard vagabonder sur l’étrange horizon qui s’offre à elle. La bande de fragments flottants sur laquelle elle se tient devient un mince ruban argenté dans le lointain. Ce tapis, d’un gris clair et bleuté qui luit faiblement au soleil, s’incurve vers Saturne jusqu’à disparaître derrière la rondeur colossale de la planète. Il est parsemé de tâches aux contours flous, tour à tour blanchâtres ou plus sombres que les anneaux suivant l’angle sous lequel elles sont observées. Les spokes. Une histoire d’électrostatique lui semble-t-elle. Un mystère de plus à percer pour cette expédition. Un tel enthousiasme habitait les membres de la mission à ses débuts…
- Elle soupire.
- « Vous avez raison. Je suis venue au sujet d’Alberto, bien sûr. Est-ce que vous avez remarqué des changements chez lui, dans son pilotage, dans son comportement, ou même dans son discours, peu avant l’incident ? »
- « Non, rien de tel. Mais ça ne veut pas dire grand-chose, vu le danger permanent que représente la tempête autour de la station. »
- « Sa femme m’a dit qu’une telle erreur lui paraissait improbable venant d’un pilote comme lui. Elle n’est pas convaincue par les conclusions de Gudéry. »
- L’astronaute en chef sourit.
- « Cela ne m’étonne pas de Lydie. Et c’est vrai qu’Alberto avait déjà réussi des manœuvres bien plus difficiles que celle-là. Mais vous savez, dans un environnement pareil, l’erreur est toujours possible. Même avec les meilleurs instruments de bord au monde.
- Vous devez comprendre quelque chose à propos de Saturne. Ce qu’il y a dans ce monstre neuf cent fois plus gros que notre belle planète. Un petit cœur de métal, un immense océan d’hydrogène et d’hélium liquides, et tout autour, c’est la tempête. En épaisseur, c’est mille kilomètres d’ouragans et de cyclones, qui couvrent toute la surface. Il n’y a nulle part où l’on pourrait s’installer pour naviguer en paix. Bien sûr, on prépare nos astronautes-pilotes comme on peut, sur Terre, mais là je vous parle de vents qui soufflent à 1800 km/h. Je vous parle d’orages totalement imprévisibles, qui durent plus de six mois et couvrent la superficie des Etats-Unis. Après ce qui s’est passé, je commence à sérieusement douter qu’on ait eu raison de se mesurer à ce titan. »
- Sa voix tremble légèrement. Agathe la devine bouleversée par la disparition de l’astronaute. Elle soupçonne Sophia d’avoir adopté ce discours curieusement docte et scientifique pour tenter de contenir son trouble. Mais il est évident qu’elle et Alberto étaient de proches amis. Elle décide de la ménager, pose encore quelques questions simples sur les difficultés en vol pour le trajet de la navette, puis prend congé.
- Agathe est contrariée par cette conversation. Elle espérait un indice, un élément qui détonne. Quelque chose pour conforter le point de vue de l’épouse. Mais ce qu’elle a entendu donne plutôt raison au directeur – à son grand dam. Pour l’instant, rien ne permet de douter du simple accident. Sur un plan purement affectif, la détective a envie de croire Lydie, mais elle se doit de procéder logiquement, et de conformer la théorie aux faits. Enfin, il lui reste encore quelques questions à poser avant de rendre son rapport, à défaut d’informations directes sur le crash.
- ***
- Cette fois, c’est campée derrière la vitre d’observation de la Station Atmosphérique qu’Agathe attend en observant le décor. Devant elle s’étend l’interminable mer de nuages avec sa désormais familière lueur mordorée. Les géants de brume sont toujours pris dans leur inlassable course-poursuite à travers le ciel ocré. Où qu’elle porte les yeux, ce sont des collines éthérées qui défilent, des piliers de fumée qui s’effondrent, de sombres amoncellements qui résonnent du tonnerre en leur sein, des maelstroms de buée qui engloutissent les bêtes laineuses plus modestes. L’ensemble vibre d’une brutalité à laquelle elle n’arrivera sans doute jamais à s’habituer.
- Elle fait plonger son regard dans les tréfonds agités de ce paysage vaporeux. Maintenant qu’elle connait les dimensions du chaos qui l’entoure, regarder en bas lui donne un léger vertige. Elle songe un moment au corps d’Alberto, peut-être balloté par ces vents infernaux, sans doute noyé dans les profondeurs de l’océan d’hélium qui se cache dessous. Tandis qu’elle s’efforce de chasser de son esprit ces pensées morbides, un homme d’une quarantaine d’années vient se placer à sa hauteur, les yeux rivés sur la danse des nuages.
- « Impressionnant, n’est-ce pas ? A force de la modéliser et d’en calculer les moindres mouvements, on en oublierait presque à quoi ressemble cette folle atmosphère. »
- « C’est parce que ça fait longtemps que vous ne vous êtes pas retrouvé là-dedans. Faites l’aller-retour jusqu’aux anneaux, et croyez-moi, vous serez content de retourner à vos modèles numériques. »
- « Je passe mon tour, merci. J’ai toujours eu une peur bleue de cette tempête qui n’en finit pas. Et après l’accident… »
- Il ne précise pas sa pensée, laissant s’installer un silence gênant.
- « C’est à ce sujet que vous vouliez me voir, j’imagine ? » lâche finalement Agathe avec une certaine brusquerie.
- « Euh…oui. C’est mon équipe qu’on a chargée de localiser la boîte noire du vaisseau que pilotait Alberto. Laissez-moi vous dire que ce n’était pas une partie de plaisir. Le système est équipé d’un gonfleur très résistant qui le maintient à une altitude proche de celle de la station. Proche, à cent mètres près. En plus, poussé par les vents supersoniques, il pouvait être n’importe où dans un rayon de plusieurs centaines de kilomètres. Le directeur a dit qu’avec notre expertise, ce serait facile de prédire sa position. ‟ Facile ”. Je crois qu’il confond météorologie et divination. »
- « Mais vous avez réussi ? La boîte noire a été récupérée ? » demande-t-elle impatiemment.
- « Nous avons localisé son signal, oui. Le lieutenant Brahe pilote en ce moment même un drone pour aller chercher le dispositif et le rapatrier à la station. Cela devrait lui prendre encore une bonne demi-heure. Vous pouvez l’attendre sur le pont si vous le souhaitez. »
- « Très bien, merci. »
- Agathe pousse un soupir satisfait et lève à nouveau les yeux vers la fenêtre donnant sur le décor saturnien.
- « Est-ce qu’avec tout cela vous avez peur de continuer à bosser ici ? » dit-elle finalement.
- « Non, ce ne sont que les trajets dehors qui me terrifient. Travailler dans cette station, faire partie de l’équipe de recherche, c’est une chance inestimable. J’ai passé ma vie à espérer une pareille affectation. Des années à besogner pour qu’on m’en offre l’occasion. Maintenant que je suis ici, je veux profiter de cette incroyable possibilité tant que nous avons encore le temps. Je veux étudier tout ce qu’il y a à voir sur cette planète. Je veux compléter mes observations et affiner mes modèles jusqu’à la dernière minute. »
- « Tant que vous en avez le temps ? »
- « Jusqu’à la fin de cette mission. Ce que je vais vous dire n’a pas encore été communiqué officiellement, mais beaucoup de scientifiques ici le savent. Un énorme ouragan va se former au-dessus de l’hémisphère nord, près de l’équateur, dans moins d’un an. Nos dernières recherches ont montrées que la station sera trop près de sa zone d’action pour que quiconque puisse y rester sans se mettre en grave danger. Et il y a peu de chances que nous trouvions un endroit à la surface de la planète qui réunissent les conditions nécessaires à notre installation, tout en permettant de maintenir le lien avec la Base des Anneaux. »
- « L’un des fameux orages aussi grands que les US, et qui durent plusieurs mois ? Sophia les a mentionnés. »
- « Non, les phénomènes dont le lieutenant Brahe vous a parlé, bien qu’imposants, restent habituels pour Saturne. La tempête dont je vous parle, la Grande Tâche Blanche comme on l’appelle, intervient tous les trente ans environ, quand la planète a fait un tour autour du Soleil. Elle est sans commune mesure avec ce que vous connaissez. »
- Il fait un geste de la main en direction des formes colossales qui circulent à l’extérieur.
- « Les nuages que vous voyez ne sont pas tous identiques. A notre hauteur, on trouve surtout de la glace d’ammoniac ; plus bas, c’est de l’eau pure, comme sur Terre, ou de l’hydrosulfure d’ammonium. Lorsque la haute atmosphère de Saturne subit un refroidissement saisonnier – l’hiver, tout simplement – elle s’allège là où l’eau, plus lourde, tombe sous forme de pluie sur la mer d’hydrogène liquide au cœur de la planète. D’autres couches de l’atmosphère deviennent plus denses, et la différence constitue une gigantesque instabilité, qui donne naissance à un orage titanesque. Cet ouragan sera visible avec une simple lunette depuis la Terre. Il est même possible qu’en dérivant à la surface, il finisse par faire le tour complet de Saturne. »
- « Mais du coup, ce sera la fin de l’expédition ? »
- « Selon toute vraisemblance, oui. On peut espérer que les instances dirigeantes là-bas décident de garder le plus de matériel possible au niveau de la Base des Anneaux, pour reprendre la mission dès que les cieux seront calmés. Enfin, relativement parlant. Rien n’est jamais vraiment calme ici. »
- Agathe hoche la tête. Elle reste un moment pensive, le regard perdu dans les fougueuses formations de nuages. Puis elle s’éveille brusquement de sa torpeur et jette un œil à sa montre.
- « Si vous voulez m’excusez, je vais attendre l’arrivée du drone aux côtés de Sophia. »
- « Mais bien entendu. Si vous avez d’autres questions concernant l’atmosphère aux alentours, n’hésitez pas. »
- Avec un vague remerciement de la tête, elle s’éloigne en direction du pont.
- ***
- « Je pense avoir pu en tirer tout ce que je pouvais. Je vais vous faire une liste rapide de mes découvertes. »
- Agathe observe l’ingénieur avec gratitude. En voilà un qui va droit au but, et qui a l’air motivé par l’avancée de l’enquête.
- « La plupart des informations contenues dans la boîte noire sont relatives aux systèmes de la navette. Il y a l’heure exacte de décollage et celle de l’incident, les communications avec la base là-haut et avec la station de surface, la liste des alarmes déclenchées avec le moment précis de leur activation, divers contrôles sur le niveau de carburant, la pression externe, ou l’état des systèmes de survie. La boîte a été endommagée par les grêlons mais presque rien ne fait défaut. Il y a juste les logs d’un module informatique qui manquent et le thermomètre qui semble avoir fait des siennes. »
- « D’accord…est-ce que vous avez remarqué quelque chose de notable en lisant les communications ? »
- « Non, il n’y a que les échanges habituels, prévus par le protocole, au décollage et une fois en vue de la station. »
- « Aucune émission pendant l’incident ?
- « Non. »
- « Ça, c’est déjà notable. Continuez s’il-vous-plaît. »
- « Il y a encore quelques lignes dont le contenu est très spécifique aux systèmes embarqués. Mais je suppute que le plus intéressant pour vous, c’est les données portant sur l’état physiologique d’Alberto pendant le vol. J’ai d’ailleurs fait une découverte surprenante à ce sujet. D’après les traces laissées dans le système d’informations, l’astronaute est passé par une série de symptômes inquiétants au tout début de l’incident. »
- « Quels symptômes ? »
- « Le système d’assistance médicale fait état d’ataxie, d’hypothermie, de convulsions et même de coma. Le plus étonnant, c’est qu’il semble avoir perdu connaissance avant même que son véhicule ne plonge dans les profondeurs de Saturne. Les signaux qui le montrent inconscient précèdent tous les déclenchements d’alertes relatives au vaisseau. »
- Agathe prend un moment pour digérer la nouvelle.
- « D’après ce que vous me dites, ce sont a priori ces maux qui ont causé l’accident, et non l’inverse », énonce-t-elle finalement.
- « C’est aussi ce que je me suis dit. »
- « Est-ce qu’ils pourraient provenir d’une maladie, chronique ou récemment contractée sur Saturne ? »
- « Je ne suis pas docteur, mais je dirais que c’est concevable. En revanche, je connaissais Alberto, et je n’ai rien remarqué de tel chez lui ces derniers jours. Et puis, comme vous le savez, tout le monde ici est astreint à des check-up réguliers avec l’un des deux médecins de l’expédition. Je doute qu’une maladie pouvant causer ces symptômes de manière aussi brutale ait pu leur échapper, et dans le cas contraire il n’aurait jamais été autorisé à piloter. »
- « D’accord. » Agathe pose la question suivante sans hésiter : « Dans ce cas, est-ce qu’ils pourraient avoir été causés par un empoisonnement ? »
- L’ingénieur exhale doucement. La question ne semble pas vraiment le prendre au dépourvu.
- « Encore une fois, je ne suis pas spécialiste, mais cela me paraît plus plausible. Vis-à-vis des signaux, je veux dire. En revanche, l’idée qu’un membre de la mission ait pu faire ça…Enfin bref.
- Je vais vous donner un rendu compréhensible de ces données physiologiques. Je vous invite à les transmettre au docteur Wong, la médecin de la Base des Anneaux. C’est elle qui suivait Alberto. De mon côté, j’étudierai un peu plus en profondeur le reste des informations contenues dans la boîte noire. Si je trouve quelque chose de notable, je vous en ferai part tout de suite. »
- « Merci beaucoup. »
- Agathe tourne les talons et sort de la pièce exigüe, l’esprit préoccupé. Voilà enfin des éléments qui donnent raison à Lydie. Mais on ne peut pas dire que la nouvelle soit particulièrement réjouissante. Si elle était déterminée dès le début à remettre en question la théorie sommairement établie par Gudéry, le meurtre est une possibilité qu’elle n’avait que vaguement envisagée. Certes, elle a posé des questions en ce sens, mais sur un mode théorique. Sans que l’idée d’un ou d’une criminelle au sein de l’expédition ne persiste dans sa pensée consciente. Voilà une éventualité à laquelle elle était désormais bien obligée de faire face.
- ***
- « Ils m’ont accusée, Agathe. Ils veulent me chasser d’ici. »
- La détective lève des yeux surpris vers Lydie. La phrase que celle-ci vient de lâcher sans préambule semble résonner dans le silence stupéfait qui suit sa déclaration.
- « Comment ça, accusée ? Qui ça, ils ? » demande-t-elle, tout à fait confuse.
- « Gudéry et sa hiérarchie. Apparemment, il y a quelque chose dans la boîte noire qui indique qu’Alberto aurait été tué. Notre satané directeur a glané des infos ici et là, et maintenant il est convaincu que je suis la meurtrière de mon propre mari. »
- « Quelles infos ? »
- « Justement, je n’en sais rien. Ils ne m’ont même pas annoncé leur intention officiellement. Je l’ai su parce que mon chef de service a un minimum de respect pour moi, et qu’il m’a vendu la mèche. Il m’a aussi dit que ces conclusions foireuses ne venaient pas de votre enquête. Vous ne me croyez pas coupable, n’est-ce-pas ? » l’interroge Lydie avec une touche de désespoir dans la voix.
- « Non, rien de ce que j’ai vu ou entendu ne me pousse à vous suspecter. Les signes vitaux d’Alberto enregistrés dans la boîte noire semblent indiquer un meurtre, c’est vrai, ou tout du moins un empoisonnement. Mais cela ne peut être confirmé que par le docteur Wong, et je n’ai pas encore réussi à lui parler à cause de ses urgences médicales. Surtout, je ne vois pas de quelle source Gudéry peut tenir l’idée que vous êtes l’assassin. »
- « Est-ce qu’il peut vraiment me faire renvoyer sur Terre ? Sans jugement ? Sans même attendre le rapport de votre enquête ? »
- Agathe fait une moue exprimant un mélange de compassion et de frustration.
- « Il le peut. C’est lui qui m’a chargée de mener cette investigation. Et de toute façon, il peut raconter ce qu’il veut au Contrôle. Il est l’autorité la plus haute ici. Vous ne serez pas forcément punie par la justice sur Terre, mais vous serez contrainte d’interrompre votre participation au programme Cronos. Probablement de manière définitive. »
- « Et je ne pourrai jamais savoir ce qui est vraiment arrivé à Alberto. »
- Des larmes de rage perlent au coin de ses yeux.
- « Attendez, Lydie » glisse la détective d’une voix plus douce. « Je vais lui parler tout de suite. Je saurai ce qu’il en est. »
- Profitant d’un moment de tempérance chez la veuve, elle met fin à la conversation et traverse la station au pas de course. Arrivée devant la porte du directeur, elle prend quelques secondes pour laisser retomber son adrénaline avant de signaler sa présence. Elle sait qu’elle n’arriverait à rien en sautant à la gorge de Gudéry. Bien au contraire, cela hâterait probablement la décision de ce charlot à l’encontre de Lydie.
- « Ah, Mlle Trissic » commence-t-il d’un ton affable lorsqu’elle entre. « Avez-vous du nouveau au sujet du décès de M. Guaran ? »
- « Ne vous donnez pas cette peine. Je sais que vous êtes plus informé que moi – et je n’ai pas dit mieux informé. Vous avez déjà tiré vos conclusions. Des conclusions qui, une fois de plus, me semblent hâtives. »
- L’espace d’un instant, le directeur paraît contrarié. Puis il reprend son expression de sobre amabilité.
- « Eh bien, il n’y a rien que je puisse décréter de manière certaine. Cela dit, effectivement, de nouveaux indices me laissent à penser que Mme Guaran-Tangy est responsable de la mort de son mari. Si l’on y ajoute ce dont vous m’avez fait part après l’analyse de la boîte noire, vous comprendrez que je considère cette piste avec sérieux. »
- « Ce que je vous ai dit au sujet des enregistrements était soumis à la validation du docteur Wong. Et je n’ai jamais obtenu cette confirmation. »
- « Moi, si. Malgré son planning chargé, la doctoresse a consenti à me répondre au sujet des symptômes. En tenant compte de ses propres consultations avec M. Guaran, elle considère comme nettement plus probable l’hypothèse de l’empoisonnement. »
- Agathe réprime un rictus. Evidemment. La position de Gudéry confère une priorité toute particulière à ses interventions, apparemment au point d’égaler celle des besoins médicaux.
- « Quelles sont vos autres scoops alors ? » demande-t-elle froidement. « Qu’est-ce qui vous pousse à soupçonner Lydie ? »
- « Eh bien, les autres informations que j’ai obtenues sont d’un ordre plus…personnel. Mais puisque vous êtes la personne que j’ai chargée de l’enquête, je suppose qu’il est raisonnable que je vous les communique.
- Voyez-vous, d’après une source qui souhaite rester anonyme, mais que je considère comme tout à fait fiable, M. Guaran avait eu une relation extraconjugale une dizaine de semaines avant l’incident. Vous avez rencontré la personne qu’il voyait en secret : il s’agit de la chef de son unité, le lieutenant Brahe. Toujours selon la même source, Lydie Guaran-Tangy a découvert la liaison il y a de cela deux mois. Il va sans dire qu’elle était violemment en colère contre son mari. »
- Agathe ne laisse rien paraître de sa surprise.
- « Je vois que vous avez mené votre propre petite investigation » commente-t-elle avec amertume.
- « Mais c’est moi la responsable de cette affaire, suite à votre décision. Et je suis au regret de vous dire que je ne considère pas un mobile comme une preuve. »
- « Non, bien entendu. Je ne souhaite pas faire condamner le professeur Guaran-Tangy par la justice, mais vous comprendrez qu’en l‘absence de certitude, sa présence sur la station constitue un risque. Un risque que je ne peux me permettre de faire courir à l’expédition. C’est pour cela que j’ai décidé de me passer de sa contribution, comme vous semblez l’avoir compris. Elle repartira sur Terre avec la prochaine mission de ravitaillement, dans un peu plus de deux semaines. »
- « Vous ne pouvez pas décider cela sur une base aussi faible. Même le mobile ne tient pas vraiment debout. Si Lydie était vraiment en colère au point de tuer son mari, pourquoi aurait-elle attendu deux mois ? C’est d’un meurtre de sang-froid dont vous me parlez, et elle n’en a certainement pas le profil. »
- « Peut-être pas, mais à mes yeux, c’est la piste la plus probante. Et à ce titre, des précautions à l’égard de la suspecte sont nécessaires. »
- Il lui offre un sourire plein de mansuétude.
- « Vous l’avez dit vous-même la semaine dernière. Ni vous ni moi ne sommes de véritables détectives. Bien sûr, je souhaiterais que cette affaire soit traitée par une procédure policière et judiciaire en bonne et due forme. Mais ici, si loin de la Terre, ce n’est pas possible. Nous devons faire avec nos moyens, et assurer la sécurité de tous les membres de cette mission. »
- « Au prix de la présomption d’innocence, manifestement. »
- Elle envisage de s’en tenir à cette déclaration, puis, excédée, se ravise.
- « Ne me parlez pas de la sécurité des scientifiques », ajoute-t-elle. « Nous savons tous les deux que ce qui vous préoccupe est la réussite de cette expédition et la tranquillité d’esprit de vos investisseurs. En bâclant l’enquête, vous leur offrez une coupable et des conclusions qu’aucune instance sur Terre ne pourra démentir, et vous reprenez les activités sans être inquiété. »
- A ces mots, Gudéry s’est départi de son aimable sourire. Mais il ne paraît pas pour autant en colère. Son expression pourrait plutôt être qualifiée de vaguement ennuyée.
- « Je vous demanderai gentiment de ne pas spéculer sur les motifs de mes décisions. Je vous ai confié la tâche d’obtenir des informations sur cette affaire, pas conféré un pouvoir de juge. »
- Son ton se radoucit.
- « Cela dit, si vous pouvez me fournir une autre explication d’ici deux semaines, avec des preuves pour l’appuyer, j’annulerai le départ de Mme Guaran-Tangy. En attendant, je la présenterai comme ‟ suspecte principale ” dans mon rapport au Contrôle, en taisant le motif pour le moment. Je vais aussi devoir vous redonner progressivement vos affectations habituelles. Je ne peux pas justifier votre dérogation au planning des tâches de sécurité pour une enquête en passe d’être close. »
- « Donnez-moi tout le travail que vous voulez », rétorque-t-elle avec un petit rire sec. « Cela ne m’empêchera pas de révéler la vérité sur cette affaire. Je ferai mon boulot de détective sur mon temps libre. »
- Le directeur ne répond pas. Il ouvre les paumes en haussant les épaules, comme pour dire « à votre guise ». Agathe se lève, ajoutant simplement :
- « Nous n’avons plus rien à nous dire je crois ».
- Elle sort du bureau d’un pas décidé.
- ***
- La construction devant elle ne mérite pas franchement l’appellation de « maison ». L’igloo ovoïde occupe une quarantaine de mètres carrés à la surface de l’astéroïde de glace. A la lumière froide du soleil distant, le polystyrène augmenté semble luire faiblement. Debout dans le silence des anneaux, seulement interrompu du crépitement passager des grêlons sur sa tenue rembourrée, Agathe ressent une étrange réticence à l’idée d’entrer dans la demeure.
- Elle envisage presque de faire demi-tour, mais l’idée lui paraît immédiatement ridicule. Après avoir fait le trajet jusqu’à cette orbite, passé vingt minutes à enfiler une combinaison spatiale, puis remonté péniblement de passerelle en passerelle jusqu’à ce bâtiment en s’agrippant au câble, tourner les talons n’aurait aucun sens.
- Elle pénètre donc dans l’œuf de plastique blanc, attend l’oxygénation du sas et se débarrasse de sa combinaison. A peine passée la cloison qui mène au reste de l’habitation, elle est plongée dans un environnement de chaleur, de lumière et de voix. Cette effervescence de la vie domestique lui semble presque violente après le calme du vide sidéral. Bien sûr, les membres de l’expédition logent à quatre dans ces modestes demeures ovales. Tandis qu’elle marque une pause pour s’habituer à ce nouveau climat, une voix grave de femme l’interpelle :
- « Ah, voilà le brave détective Trissic, venue jusque chez moi me soumettre à la Question. »
- « La Question est une forme de torture, docteur Wong. Je n’ai que quelques interrogations. »
- « En ce qui me concerne, déranger un médecin de base spatiale pendant son rare moment de repos relève de la torture. »
- Son timbre profond est chargé de fatigue. Elle ne doit pas avoir plus de trente-cinq ans, mais son attitude lui en donne vingt de plus.
- « Surtout quand j’ai déjà répondu à votre coq de patron. »
- « Gudéry est un abruti égocentrique et il ne demande que les informations qui appuie sa théorie fumeuse. »
- La praticienne esquisse un sourire sardonique.
- « Vous savez comment m’intéresser, Agathe. Maintenant que vous êtes là, allez-y, questionnez-moi. »
- « Vous lui avez confirmé que la mort d’Alberto était probablement due à un empoisonnement. Cela lui suffit, mais moi j’ai besoin de plus de précisions. J’ai amené un compte-rendu exhaustif extrait des données de la boîte noire », dit-elle en tendant une liasse de feuilles à la médecin.
- Celle-ci s’en empare, parcoure le document d’un œil las, et après quelques dizaines de secondes lance :
- « Hyperammoniémie. »
- « Pardon ? »
- « Un empoisonnement à l’ammoniac. C’est ce qui me paraît le plus probable en tout cas. Ataxie, hypothermie, convulsions, et perte de connaissance. D’après les symptômes et l’ordre dans lequel ils apparaissent, c’est mon meilleur diagnostic. C’est tout ce que vous vouliez savoir ? » ajoute-t-elle d’un ton bourru.
- « Alberto n’avait pas de précédents qui seraient en lien avec son état lors de l’accident ? »
- « Alors déjà, je n’ai pas le droit de donner ce renseignement. Mais…non, il n’en avait pas. »
- Agathe réfléchit un moment sous le regard ennuyé de son interlocutrice. L’ammoniac…cela lui évoque quelque chose. On en déjà fait mention au cours de son enquête, mais quand ?
- Soudain, le souvenir lui revient.
- « Une dernière chose, docteur. Vous connaissez le chef de l’équipe de météorologie, celui qui était chargé de récupérer la boîte
- noire ? »
- « Vous devez parler du professeur Coyle. J’imagine que c’est la prochaine personne que vous allez importuner ? Bonne idée. Allez donc parler au professeur Coyle, et laissez-moi finir mon bouquin. »
- ***
- Agathe se tient à nouveau dans le bureau du directeur, mais arbore une attitude bien plus assurée que lors de ses deux premières visites. Fanfaronne, presque. Elle s’assoit tranquillement pendant qu’un Gudéry à l’expression curieuse lui demande :
- « Pourquoi vouliez-vous me voir, Mlle Trissic ? Si vous êtes venue contester encore la théorie officielle au sujet du meurtre de M. Guaran, j’espère que vous avez de quoi étayer vos propos. »
- « Je ne me serai pas permise de vous déranger le cas échéant », répond-elle d’une voix narquoise.
- « Vous avez donc de quoi contredire la théorie du meurtre ? »
- « Bien au contraire. Alberto a été tué. Mais son assassin n’est pas une personne que quiconque aurait pu soupçonner. D’ailleurs, ce n’est pas une personne. »
- « Plaît-il ? »
- Son supérieur n’en mène pas large. Elle prend quelques secondes pour savourer son expression de complète incompréhension, puis poursuit :
- « Reprenons depuis le début. Le docteur Wong m’a apporté quelques précisions concernant l’état d’Alberto juste avant le crash. Selon elle, les symptômes que le système d’assistance médicale a signalés sont caractéristiques d’un empoisonnement à l’ammoniac. Vous voyez, ce diagnostic a produit un déclic chez moi. Quelques jours plus tôt, le professeur Coyle, le météorologue, m’avait dit que la plupart des nuages à notre altitude sont composés de glace d’ammoniac.
- Je suis donc retourné lui parler, pour savoir s’il y avait un lien entre les deux faits. En discutant, et en posant quelques questions à l’ingénieur qui a analysé les données de la boîte noire, nous avons pu découvrir la cause de la mort d’Alberto.
- Le point bloquant pour nous, c’était de comprendre comment l’ammoniac qui parsèment l’atmosphère de Saturne a pu finir dans le sang du pilote. Vous vous en doutez, la navette est hermétiquement fermée pendant tout le trajet. Si certains paramètres de vol peuvent être modifiés à distance par la tour de contrôle, en revanche le système empêche quiconque d’extérieur au vaisseau de porter atteinte à cette étanchéité. Seuls deux agents avaient la capacité d’outrepasser ces garde-fous : Alberto, et le système lui-même. Je veux parler de l’intelligence artificielle qui épaule le pilote et garantit à la fois sa survie et son confort pendant le vol.
- Voilà ce qu’il s’est passé, d’après notre analyse. Au sein de l’habitacle, la pression de l’air est légèrement supérieure à celle qu’on peut trouver sur Terre. C’est un choix de conception, pour des raisons d’oxygénation et de flux sanguin que je n’ai pas franchement comprises. En général, cette différence est sans conséquence pour le pilote. Mais lors du trajet fatidique, Alberto a laissé son véhicule chauffer plus que d’habitude. A cause d’un temps de vol plus long, de manœuvres plus complexes pour éviter la tempête, d’un pilotage plus brusque, que sais-je. La chaleur en elle-même était compensée par la fonction réfrigérante de sa combinaison. Mais comme vos cours de physique au lycée vous l’ont appris, l’augmentation de la température de l’air, toute chose égale par ailleurs, cause une augmentation de pression.
- De bénigne, la surpression par rapport à l’atmosphère terrestre est devenue inconfortable, voire un peu dangereuse. Pour pallier à cela, l’algorithme du système de bord a pris la pire décision possible : il a ouvert une voie d’aération. Enfin, pas tant pour aérer que pour laisser sortir un trop plein d’air et diminuer la température. Ce que l’I.A. n’avait manifestement pas pris en compte, c’était la présence d’un nuage d’ammoniac autour du vaisseau au moment où elle a ouvert. Et même si la pression à l’extérieur du vaisseau était de moins d’un bar, pendant qu’un gros flux d’air sortait du vaisseau, un petit filet d’hélium est entré, transportant un peu de glace d’ammoniac.
- C’est là que les choses se gâtent. Il faisait environ -160°C dehors ce jour-là – un thermomètre assez classique pour Saturne. La formidable différence de température entre l’intérieur de l’habitacle et l’extérieur a provoqué la sublimation de la glace d’ammoniac, et l’expansion brutale du gaz ainsi formé. Une sorte d’explosion calme de vapeur toxique et invisible. Si Alberto s’était trouvé près de ladite explosion, il aurait eu la gorge qui brûle, et les yeux irrités, et au moins il aurait été conscient du problème. Mais il était de l’autre côté de la navette, et l’ammoniac a lentement diffusé jusqu’à lui, l’empoisonnant sans qu’il s’en rende compte.
- Quelques minutes plus tard, ses symptômes se sont manifestés, et il s’est effondré aux commandes de son appareil. Vous connaissez la suite », ajoute-t-elle sombrement.
- Gudéry est éberlué. Il bégaye :
- « Et vous…vous pensez que c’est l’IA de bord qui a… »
- « Oui. L’accuser de meurtre, comme je l’ai fait tout à l’heure, est un peu exagéré. Disons qu’elle a commis un homicide involontaire. En tout cas, Lydie Guaran-Tangy est tout à fait innocente. »
- Agathe voit alors l’expression de son interlocuteur passer de l’incrédulité à l’indignation.
- « Non, non. Ce n’est pas possible. Le vaisseau et tous ses systèmes embarqués ont été conçus spécialement pour cette mission, et préparés pendant des années. M. Guaran l’avait utilisé pour des dizaines de trajets, sans aucun problème, avant l’incident. Non, vous ne pouvez pas porter le blâme sur nos outils avec une histoire rocambolesque de nuage, alors que nous avons une suspecte et un mobile. »
- « Votre mobile n’est pas plus pertinent d’un point de vue temporel. »
- « Il reste plus plausible à mes yeux que l’explication que vous avez concoctée avec vos amis chercheurs. Tout cela m’a l’air complètement déconnecté de la réalité. Ce que je vous ai demandé pour me convaincre, c’est des preuves. Avez-vous la preuve que le système de bord a ouvert le vaisseau ? »
- « La commande n’est pas littéralement écrite dans les enregistrements que nous avons. Le module qui effectue, entre autres, ce genre d’actions est celui qui manque dans les données endommagées de la boîte noire. Par contre, nous avons dans les logs l’évolution de la température que je vous ai décrite : une hausse pendant la durée du vol, puis une nette baisse au moment où le système a ouvert la voie d’air, quelques minutes avant l’incident. »
- « Il me semble me souvenir que les enregistrements du thermomètre de bord n’étaient pas fiables », rétorque Gudéry sur un ton acerbe.
- « Eh bien, l’instrument était effectivement déréglé, mais cela n’empêche pas de constater les changements abrupts de température. Les données sont bien là, dans la boîte noire. »
- Agathe s’interrompt, perplexe. Elle ne s’attendait pas à recevoir ne telle opposition de la part du directeur en exposant ses découvertes. Puis elle comprend.
- « Attendez, vous êtes juste énervé parce que l’explication que je propose vous causerait des ennuis. » l’accuse-t-elle.
- « Si c’est bien l’IA du vaisseau qui a causé la mort d’Alberto, en tant que responsable de l’expédition, vous devrez en répondre aux instances qui ont financé ce projet. Vous serez même probablement exposé aux questions du grand public, sur Terre. Et c’est tout ce qui compte pour vous. En tout cas, cela compte bien plus que l’innocence de Lydie. »
- « Je vous ai déjà demandé de ne pas faire de spéculations sur ce qui motive mes décisions », répond sèchement Gudéry. « Tant que vous ne m’aurez pas donné quelque chose que je considère comme une preuve valable, je m’en tiendrais à l’explication officielle. N’en déplaise à votre amie. »
- ***
- Vingt-quatre heures ont passé depuis cet échange houleux. Agathe arpente la Station de Surface, essayant de glaner auprès de tel ou tel scientifique un élément qui pourrait prouver ses dires. Malheureusement, ni le météorologue ni l’ingénieur n’ont pu lui apporter quelque chose de suffisamment convaincant. Les autres membres de l’expédition auxquels elle a demandé conseil se sont révélés tout aussi impuissants. Et pour couronner le tout, François Gudéry vient de la demander dans son bureau. Il avait une note triomphante dans la voix qui ne lui dit rien qui vaille.
- Dès qu’il la voit, il annonce avec un plaisir manifeste :
- « Mlle Trissic, je viens de recevoir un rapport de Contrôle qui devrait vous intéresser. Il a plus précisément été écrit par l’ingénieur en charge du développement de l’IA de bord pour la navette que pilotait M. Guaran. »
- « Un rapport des développeurs ? », répète-t-elle, soucieuse.
- « Oui, il s’agit de sa réponse aux hypothèses que vous avez formulées hier. Je lui ai soumis votre théorie tôt ce matin, mais vous savez comme sont les échanges avec la Terre. Il m’a envoyé ce document il y a deux heures, et même à une vitesse proche de la lumière, il ne m’est parvenu qu’il y a une demi-heure à peine. J’ai tout juste eu le temps de le lire, mais je souhaitais vous faire part de ces observations au plus vite, afin de vous…rassurer quant au fonctionnement de nos vaisseaux. »
- « Ce ne sont pas des inquiétudes de ma part. Ce sont mes conclusions sur l’affaire. »
- « Justement. J’ai fait part à M. Labru – c’est son nom – de votre théorie selon laquelle le logiciel de bord aurait délibérément pris la décision d’ouvrir une voie d’aération dans le fuselage au beau milieu d’un nuage d’ammoniac. Dans son rapport, il me répond que c’est purement impossible. Selon lui, et je cite :
- ‟ L’algorithme qui ajuste la disposition du véhicule afin de garantir la survie du pilote a été spécifiquement conçu pour des trajets entre Saturne et ses anneaux. Grâce à des mesures extérieures de température, de pesanteur et de composition chimique, il connait à tout moment l’altitude de la navette, la densité de l’atmosphère autour d’elle et l’éventuelle présence de substances nocives. En cas de surchauffe de certains composants, il pourrait effectivement les exposer de manière isolée au gaz environnant. Mais il n’ouvrira jamais l’habitacle au milieu extérieur lorsque le vaisseau navigue dans l’atmosphère nocive de la planète. ”
- Vous voyez, ma chère, vous aviez peur de vous préoccuper des décisions prises par l’IA de la navette. Et surtout, il semblerait que nous ne pouvions pas lui attribuer le décès de M. Guaran. »
- « Ce sont les dires du développeur de cette intelligence. Dans ce rapport, il vous parle des spécifications du système, mais pas des défaillances qui peuvent survenir dans un climat de tempête extraterrestre avec des vents à 2000 km/h. Ces fameux détecteurs peuvent sûrement lâcher dans un environnement pareil. »
- « Oh, il en parle également. », répond nonchalamment Gudéry. « Attendez que je retrouve le passage…ah, voilà :
- ‟ Tous les systèmes critiques du vaisseau, ce qui inclut les capteurs chimiques externes, le thermomètre, l’altimètre, la boîte noire et la gestion de l’oxygénation, sont protégés contre des vents jusqu’à 2500 km/h, contre la foudre et contre l’effet de corrosion provoqué par tout ce qu’on peut trouver dans cette atmosphère. L’algorithme emploie des informations redondantes provenant de plusieurs types de capteurs différents, dans l’hypothèse improbable où l’un d’eux viendrait à défaillir. De plus, dans le scénario extrême d’une absence totale de données extérieures, l’habitacle sera tout simplement verrouillé jusqu’à l’atterrissage ou la reprise du flux de données. ”
- Admettez-le, Mlle Trissic. Vos conclusions ne tiennent pas face à l’examen des faits. »
- Cette fois, Agathe ne dit rien. Elle reste interdite, cherchant mentalement sous quel angle retourner sa théorie pour la rendre compatible avec ces nouvelles informations. Elle ne trouve pas. Affichant toujours un air victorieux, le directeur lui assène alors le coup final :
- « Ce n’est pas tout. M. Labru m’a expliqué une chose de plus : si ouverture il y avait eu, le système aurait prévenu le pilote par une alarme. Contrairement à la commande elle-même, l’alerte aurait été enregistrée avec les logs du module d’assistance de pilotage, qui n’ont pas été endommagés dans la boîte noire. Nous savons donc à coup sûr que cela n’a pas été le cas. »
- Il marque une courte pause, guettant une réaction qui ne vient pas, puis reprend :
- « Je m’en tiendrai donc à l’hypothèse du meurtre, commis par le professeur Guaran-Tangy pour se venger d’un adultère. Il est tout à fait possible qu’elle ait elle-même provoqué l’intoxication à l’ammoniac. La substance n’est certainement pas ce qui manque sur cette planète.
- D’ailleurs, ce pourrait être une tout autre méthode. J’ai interrogé le docteur Furman, l’autre médecin de cette expédition, qui exerce sur la Base des Anneaux. Il m’a confié que l’hyperammoniémie pouvait simplement être le signe d’un dysfonctionnement du foie, qui est censé traiter l’ammoniac naturellement produit par le corps humain. Les symptômes relevés parmi les enregistrements de la boîte noire peuvent donc avoir été causés par n’importe quel empoisonnement susceptible de causer une défaillance du foie.
- Voilà qui limite la pertinence des arguments que vous m’avez exposés pour appuyer votre théorie. Je vous remercie pour votre contribution à l’enquête, Mademoiselle Trissic, et vous libère de cette responsabilité. La suspecte a été prévenue de son départ prochain. Comme je vous l’avais mentionné, il aura lieu dans huit jours. »
- Agathe est mortifiée. Elle entend sans les écouter les tournures triomphales de Gudéry lorsqu’il clôt la conversation. Elle sort de son bureau, l’esprit en effervescence. L’explication du directeur lui paraît toujours fumeuse, mais à présent elle ne sait pas s’il s’agit de son instinct policier, de son amitié pour Lydie ou d’une certaine fierté à l’égard de ses propres conclusions. Manifestement, celles-ci sont tout aussi erronées. Elle doit les revoir, au moins en partie. Reprendre des éléments de l’investigation, trouver enfin ce qui cloche, dans sa version comme dans celle de Gudéry.
- En premier lieu, elle doit parler à la principale intéressée. Elle rechignait à cette conversation, tant qu’elle n’avait pas rassemblé de quoi innocenter la jeune femme. Mais à présent, c’est devenu une nécessité. Mettant ses réticences de côté, elle l’appelle et demande à la voir le plus vite possible. Son ton doit être assez univoque, car la chercheuse n’hésite pas à la rejoindre immédiatement dans les couloirs de la station. Après quelques instants d’hésitation, Agathe se jette à l’eau :
- « Lydie, je dois savoir. Est-ce que vous avez eu des différents avec votre mari avant l’incident ? Un…changement dans votre relation ? »
- L’interrogée soupire.
- « Je sais bien de quoi vous voulez parler. Et je vous remercie d’y avoir mis les formes. Oui, environ deux mois avant sa mort, j’ai découvert qu’Alberto avait une liaison avec sa chef, Sophia Brahe. C’est pour cela que Gudéry m’a décrétée coupable, j’imagine ? »
- « Oui. »
- « Je me demande bien comment il l’a su. Je ne l’ai certainement pas crié sur les toits. Enfin, j’imagine que dans une communauté de quelques dizaines de personnes, ce genre de secret ne reste pas longtemps confiné. »
- Elle n’a l’air que vaguement ennuyée par cet aspect.
- « Mais Gudéry est un idiot, si tant est qu’il croie à sa propre théorie. Une histoire de meurtre en guise de revanche amoureuse, c’est bon pour les films noirs. Les gens que vous connaissez ne tuent pas pour une tromperie. Je n’ai pas tué mon mari. Je l’ai confronté à sa faute, et j’ai décidé que nous allions vivre séparément jusqu’à nouvel ordre. »
- Elle prend un air songeur. « Je ne sais pas si j’aurais mis fin à cette pause. J’imagine que j’aurais fini par lui pardonner, sans
- doute. »
- « Vous me dites que c’est arrivé deux mois avant son décès…est-ce-que c’est la raison pour laquelle il a accepté de faire la navette entre Saturne et ses anneaux ? »
- « C’en est la cause principale, oui. Cette affectation nous permettait de ne plus nous croiser ou presque, sans pour autant l’annoncer au monde entier en demandant un changement d’hébergement. Après, comme je vous l’ai dit, Alberto adorait voler. Il adorait se mesurer à cette foutue tempête. Croyez-bien qu’il était content d’assurer tous les trajets d’ici aux anneaux. Content comme un gosse. »
- Elle lève des yeux humides vers la fenêtre la plus proche. « Maintenant, j’ai du mal à me passionner comme avant pour l’étude de ces vents. En soi, cela ne me dérangerait pas tant que ça de revenir sur Terre. »
- Son regard se durcit, et Agathe y lit une froide détermination. « Mais pas comme la meurtrière de mon mari. Ni comme suspecte. Je refuse de bouger d’ici tant que la lumière n’aura pas été faite sur ce qui lui est arrivé. »
- « Je vais essayer, Lydie. Je chercherai la vérité jusqu’au dernier moment. Et même après votre départ, si nécessaire. Mais cela ne va pas être facile ; Gudéry n’a clairement plus envie d’entendre parler de cette enquête. »
- « Je vous aiderai. Il y a encore beaucoup de gens sur cette station qui ne me pensent pas coupable d’assassinat. Je leur parlerai, et vous parlerez aux autres. Même si le bureaucrate nous met des bâtons dans les roues, à nous deux, nous finirons bien par poser la bonne question à la bonne personne. »
- La détective sourit. Voilà qui lui redonne du cœur à l’ouvrage.
- « Entendu. Je vais réviser tout mon dossier, je vous dirai bientôt par où je compte commencer. »
- « Merci. Dans l’immédiat, je dois retourner à mon labo. Mais si dans les prochains jours je dois interrompre mes recherches pour faire la lumière sur cette affaire, je le ferai. »
- Dès que la scientifique tourne ses talons, Agathe regagne ses quartiers, bien décidée à reprendre son investigation par le bon bout. Mais après avoir relu les éléments dont elle dispose, elle déchante vite. L’affaire n’offre pas beaucoup d’informations. Avec la victime et le lieu de l’incident tous deux perdus dans les flots exotiques, une quelconque tentative d’en savoir plus se trouve entravée. Elle passe le rapport de la boîte noire au peigne fin – traduisant péniblement le langage technique – et échange quelques mails pour tenter de glaner un renseignement supplémentaire, mais rien de convaincant ne lui parvient.
- La frustration limitant ses capacités d’analyse, elle décide de faire une pause pour vaquer dans les couloirs de la station. En arrivant au local exigu qui tient lieu de cafétéria, elle tombe sur un petit groupe de scientifiques, deux hommes et une femme, parmi lesquels elle reconnaît le professeur Coyle.
- « Vous n’avez pas l’air enchantée », commente le chercheur lorsqu’elle s’approche du trio.
- « Mon enquête est au point mort. Et si je ne trouve rien de plus, Lydie sera renvoyée sur Terre comme une vulgaire criminelle. »
- « Oui, c’est ce que j’ai entendu. C’est très regrettable. »
- « Vous ne la pensez donc pas coupable ? » demande Agathe, balayant l’assemblée du regard pour étendre la question aux autres personnes présentes.
- Tous secouent la tête d’un air contrit.
- « Nous connaissons le professeur Guaran-Tangy » répond le météorologue. « L’équipe de mécanique des fluides est proche de la nôtre, en termes de recherches. Il est difficile de l’imaginer tuer quelqu’un. »
- « A fortiori pour une raison aussi téléphonée », renchérit sa collègue.
- « C’est bien ce qui me semble. Mais apparemment, l’explication que j’ai construite avec votre aide ne tient pas debout non plus. Maintenant, me voilà avec deux théories tout aussi fumeuses l’une que l’autre, une scène de crime qui a plongé au fond d’une mer d’hydrogène ou que-sais-je, et aucun élément de résolution. »
- Pendant quelques secondes penaudes, aucun des scientifiques ne lui répond. Puis Doyle reprend la parole, avec un ton étrangement absent.
- « Peut-être qu’il doit en être ainsi sur cette planète. Les enquêtes, les explications, les conclusions auxquelles nous sommes habitués sur Terre n’ont pas de prise face à une géante gazeuse. Chaque semaine, nous découvrons un nouveau mystère, plus perturbant que le précédent. Saviez-vous que le pôle nord de Saturne est encerclé par un hexagone ? »
- « Un hexagone ? Comme un dessin de géométrie ? »
- « Oui, une tache régulière à six côtés au sein de l’enveloppe nuageuse. Elle est immense, quelque chose comme quatorze mille kilomètres de côté. Elle tourne sur elle-même aussi, toutes les dix heures trente-neuf minutes. Et nous n’avons aucune idée de ce qu’elle fait là. Nous ne savons même pas ce qu’elle est. Évidemment, il y a bien quelques théories – ondes stationnaires, aurore polaire, etc. Mais aucune d’entre elles n’a été vérifiée par des observations. Même depuis que nous sommes installés dans ladite couche nuageuse, le mystère reste entier.
- Ce que je cherche à dire, c’est que cette planète est un vaste secret. Un secret létal, parfois, en de tragiques occasions. Mais aussi un secret fascinant pour la communauté scientifique, renfermant des promesses de découvertes et une véritable opportunité pour notre compréhension du monde. »
- Agathe reste silencieuse. Le sentiment est beau, mais ce discours lui paraît un peu déplacé pour discuter d’un décès. Il faut croire que le stéréotype du chercheur monomaniaque et oublieux de la réalité pratique a du vrai.
- « On sait, c’est pour ça que tu as délaissé l’applicatif », rétorque sa consœur sur un ton taquin.
- Devant l’air interrogateur d’Agathe, elle précise :
- « Arthur était ingénieur au début de sa carrière, comme moi. Il travaillait déjà dans le domaine de la météo, mais en développant les logiciels qui servent à la modéliser. Depuis, il est passé de l’autre côté de ces outils : il se contente de les utiliser, pour étudier le climat de cette planète. »
- « Et c’est là ma vraie vocation. Je ne pouvais pas ignorer la fascination que Saturne exerce sur moi. Je pense que d’une certaine manière, nous sommes tous ici pour cette raison. Chacun, pour contribuer, à sa façon, à résoudre l’énigme. Pour soulever la plus grosse partie possible du voile avant que l’on nous demande de revenir. »
- Agathe retient un soupir. Ces mots ne trouvent qu’un écho modéré en elle. Certes, quand elle a pris part à l’expédition, c’est plus ou moins ce qu’elle avait en tête. Même sans être une scientifique, elle ambitionnait de percer les mystères de Saturne, de prendre part à l’aventure qui devait éclairer le grand inconnu. Mais aujourd’hui, avec le genre de problèmes qui occupent ses pensées…Elle repense à ce que lui a dit Lydie il y a quelques heures, avec de la mélancolie dans la voix. Après la mort de son époux, la source de sa passion s’est tarie.
- Agathe n’a pas vécu la même tragédie, mais le décès d’Alberto a également tempéré son enthousiasme. Le quotidien d’une enquête sur un possible meurtre étouffe le rêve de la conquête spatiale. La réalité des hommes et femmes, de leurs faiblesses, de leurs vicissitudes, a certainement terni le glamour de la mission. Les pionniers planétaires sont révélés pour ce qu’ils sont, et la détective n’éprouve plus le même orgueil à en faire partie. En portant le regard sur les trois chercheurs qui discutent insouciamment, elles ressent le fossé que son amie mentionnait.
- Presque sans un mot, elle prend congé. Cette conversation a au moins eu le mérite de lui apporter la distraction et le recul qu’elle recherchait. C’est avec une certaine sérénité qu’elle retourne devant le lit sur lequel elle a étalé les éléments du dossier.
- ***
- Cela fait six jours qu’Agathe a repris l’enquête après l’entretien avec Gudéry. Elle est passée de la frustration et de l’inquiétude à l’abattement.
- L’investigation a à peine progressé. Ce n’est pas seulement dû à l’aspect ténu des informations dont elle dispose sur l’incident. Le directeur a tenu parole sur la réaffectation de la détective : presque chaque jour, elle se découvre une nouvelle responsabilité quant à la sécurité de l’expédition. Quand ce n’est pas un sujet d’importance pour la sûreté de l’équipe, c’est une formalité absconse qui occupe son temps. Que ce soit par mesquinerie ou par réelle crainte de la voir déboucher sur une résolution de l’affaire qui ne l’avantage pas, Gudéry s’acharne à la maintenir trop occupée pour progresser.
- Il ne s’est pas arrêté là. Ayant deviné chez Lydie l’intention d’aider l’enquêteuse quitte à sacrifier ses objectifs de recherche, il s’est également arrangé pour lui voir confié de lourdes tâches dans l’organisation de la mission scientifique. Des besognes qu’elle ne peut ignorer sans dévaluer le travail de ses collègues auprès du Contrôle. La pauvre n’a ainsi pas vraiment pu contribuer à l’investigation d’Agathe.
- De son côté, cette dernière n’a obtenu que de menus progrès, loin d’être suffisants pour influencer la position du directeur. Elle a contacté le docteur Furman au sujet de l’hyperammoniémie qu’il attribuait potentiellement à un dysfonctionnement du foie. En voyant le détail des symptômes relevés avec précision par l’ordinateur de bord, il a émis des réserves sur sa propre théorie. Il considère en effet que l’échelle de temps sur laquelle s’est manifesté l’ammoniac dans le sang d’Alberto était probablement trop courte pour cette explication. Bien entendu, Gudéry a réagi avec indifférence à cette information. Agathe pouvait presque l’entendre hausser les épaules à travers l’interphone.
- Pour ce qui est du vaisseau, elle a de nouveau fait appel à l’ingénieur qui avait analysé la boîte noire, pour tenter d’exhumer plus de détails concernant le vol fatidique. Parmi toutes les données et métadonnées fastidieusement relevées et croisées, une seule information qui lui semble pertinente a émergé. Malgré les frasques du thermomètre de bord, il est désormais clair que la température a augmenté plus que d’ordinaire pendant le trajet. Cet écart peut être attribué au système de commande du circuit de refroidissement, qui pour une obscure raison informatique fonctionnait de manière suboptimale ce jour-là. Si la théorie de l’ouverture intempestive de la navette est erronée, il y a là tout de même une faute qu’Agathe peut imputer à l’intelligence artificielle qui gouverne l’appareil. Ce qui constitue une maigre consolation face au cul-de-sac dans lequel se trouve son enquête, à deux jours de l’échéance.
- Sombrement, elle ressasse tous ces éléments en contemplant le décor surréaliste de la Base des Anneaux. Dans un dernier effort d’investigation, elle y est montée pour interroger les autres membres de l’équipe astronautique, sans grande conviction. Comme elle le redoutait, ces échanges n’ont rien fourni de concluant. Elle n’en tire que le souvenir douloureusement ravivé d’Alberto, de son caractère et de son énergie. A présent, les spationautes sont retournés à leurs occupations. Ne reste que la chef d’équipe flottant à ses côtés, contemplant avec elle le théâtre désordonné des grêlons turbulents, comme au premier jour de l’enquête.
- Cette fois cependant, une gêne tenace s’est installée entre les deux femmes. Bien sûr, en menant ces entretiens, Agathe ne pouvait pas faire fi de la relation adultère qui a lié Sophia et la victime de l’incident. Tant que les autres membres de l’unité astronautique étaient présents, elle s’est abstenue de la mentionner. Elle a dansé autour du sujet tout en interrogeant les collègues d’Alberto sur ses habitudes et ses changements d’humeur. En revanche, dès qu’elles se sont retrouvées seules, la détective a dû jouer cartes sur tables : elle est au courant pour la liaison, Gudéry également, et ce dernier considère qu’il y a là le mobile probable du crime.
- Suspicions mises à part, ladite relation fait de Sophia le témoin le plus important pour d’éventuelles évolutions dans le comportement d’Alberto au cours de ses derniers jours, même après la fin de leur affaire. C’est en ce sens qu’Agathe a interrogé son interlocutrice, espérant obtenir enfin un élément qui lui donne un regard nouveau sur la situation. Mais le discours de l’astronaute n’a pas changé depuis le début de l’enquête. Elle décrit toujours le pilote comme l’ami cher dont elle avait dressé le portrait la première fois que l’enquêteuse était venue la voir sur ce bloc de glace.
- Faute d’informations importantes, un silence quelque peu embarrassé est retombé devant la fenêtre d’observation. Pour ignorer cet inconfort, et pour ne pas ruminer l’échec annoncé de son investigation, Agathe concentre son attention sur le paysage astral qui s’étend de l’autre côté de la vitre. Il faut dire que le spectacle qui s’offre à elle est particulièrement impressionnant, même pour la Base des Anneaux.
- Suspendu près de la bande d’argent, un roc immense flotte au-dessus de l’horizon. Presque immobile aux yeux d’Agathe, il semble menacer silencieusement le fin tapis blanc qui s’enroule autour de la planète. A force de côtoyer les esprits savants de la station, elle sait reconnaître à qui elle a affaire. Il s’agit d’un satellite de Saturne : Prométhée. Une masse rocheuse ovale longue de 120 kilomètres, orbitant juste derrière l’anneau où ils se trouvent.
- Dans le ruban nacré, autour du point le plus proche de cette absurde épée de Damoclès, la spectatrice peut aisément voir des franges évoluer lentement en s’éloignant du mastodonte. Ce sont des vagues, que la gravité exercée par le satellite dessine dans le tissu des anneaux. En plissant les yeux, elle peut même distinguer un filament argenté qui se détache de la bande claire et s’approche timidement de la titanesque montagne flottante en dessinant une spirale. Prométhée est en train d’arracher à l‘auréole planétaire un morceau de son matériau glacial.
- Le spectacle lui paraît violent et élégant à la fois. Dans l’influence belliqueuse que le colosse de pierre exerce sur le ruban de givre, elle voit un cycle d’une beauté toute particulière. C’est un numéro de danse brutale que les astres pratiquent en duo depuis des temps immémoriaux. Bien avant l’apparition de l’Homme, et bien après la fin de sa vaniteuse conquête de l’espace, le satellite dessinera des vagues qui ondoieront dans la matière cristalline des anneaux de Saturne. Il tentera avec persistance d’en arracher l’étoffe pour s’en faire un manteau. Cette perpétuité a quelque chose d’apaisant pour Agathe.
- Alors qu’elle est perdue dans la contemplation de cet affrontement de géants, une pensée germe soudain dans son esprit. Sans qu’elle fût sollicitée, sa mémoire laisse émerger une réminiscence floue, mais lourde de sens. De ce souvenir naît une idée, et de cette idée en émane une autre. Puis une autre. Les uns après les autres, les éléments d’une théorie fleurissent dans son intellect, sans qu’elle puisse s’arrêter pour en étudier un en particulier. Si elle ne peut éprouver froidement chaque embryon d’explication qui fait ainsi irruption, elle sent bien que les pièces du puzzle s’agencent comme jamais elles ne l’ont fait depuis le début de l’enquête.
- Absorbée par ce cheminement de pensée impromptu, elle s’entend demander à Sophia :
- « Dites-moi, vous connaissez un chercheur de l’équipe de chimie organique ici ? »
- ***
- Quatre personnes sont réunies dans le bureau du directeur. Debout sur le côté, en position d’arbitre, Agathe observe avec intérêt les réactions subreptices de chaque personne présente. D’abord, François Gudéry, assis dans son fauteuil habituel mais semblant ne pas pouvoir tenir en place. Il est manifestement agacé, et cherche à le faire savoir par son attitude. Face à lui, Lydie Guaran-Tangy est bien plus calme, bien qu’elle paraît avoir ressenti l’importance des révélations à venir. On peut lire sur son visage fatigué un mélange de lassitude et d’espoir. Sur la chaise à côté d’elle, Sophia fixe le mur de la pièce. Outre la curiosité, ses propres traits ne trahissent que la gêne de rester en présence de la veuve de son ancien amant, et sûrement une certaine dose de culpabilité.
- Heureusement pour l’astronaute, l’attente est de courte durée. La porte du bureau s’ouvre sur Arthur Coyle, qui prend en silence le dernier siège, fermant le cercle des auditeurs. A sa vue, le directeur hausse des sourcils surpris, puis les fronce :
- « Allez-vous nous dire ce que nous faisons tous ici, Mlle Trissic ? » assène-t-il sur un ton de remontrance.
- « Je peux comprendre en quoi la suspecte et moi sommes concernés, mais pourquoi faire perdre un temps précieux au lieutenant Brahe et au professeur Coyle ? Votre investigation a déjà suffisamment ralenti le progrès de cette expédition, sans y ajouter deux chefs d’équipe. Moi-même, je ne vous ai ouvert mon bureau que parce que vous disiez que cet entretien était de première importance. »
- « J’ai convoqué tous ceux qui doivent connaître la vérité. » répond simplement Agathe.
- « C’est ma volonté d’être ici », renchérit Sophia. « Je ne veux pas que ma liaison adultère avec Alberto serve d’excuse pour incriminer une innocente. »
- Un peu démonté par la franchise de son propos, Gudéry bute sur ses mots en reprenant :
- « S…Soit. Mais…pourquoi le professeur Coyle ? Qu’il nous ait aidé en récupérant la boîte noire et en nous fournissant de précieuses informations ne justifie en rien qu’on l’éloigne à nouveau de ses responsabilités. »
- La détective attend la réaction du principal intéressé, mais celui-ci ne dit rien. Il semble surtout gêné d’être ainsi pris à partie. C’est donc Agathe qui répond au directeur :
- « Ecoutez déjà ce que j’ai à vous raconter. Ensuite, je vous laisserai être juge de la pertinence de cette petite réunion. »
- Comme son interlocuteur ne proteste pas, elle reprend :
- « Comme vous le savez, Alberto est mort des suites d’un empoisonnement à l’ammoniac. Vous avez supposé que celui-ci était la conséquence d’une déficience du foie, mais les deux médecins de l’expédition ont émis des réserves sur cette explication. Au vu des symptômes de la victime et de la rapidité avec laquelle ils se sont manifestés, il est nettement plus probable que l’empoisonnement soit dû à une ingestion directe, ou une inhalation de cette substance. Selon le docteur Furman, on peut même présumer que cette ingestion ou inhalation a eu lieu peu de temps avant le décès. Quelques minutes tout au plus.
- Il m’a donc semblé qu’il y avait quelque chose à sauver dans ma première théorie, concernant l’infiltration d’un nuage d’ammoniac provenant de l’atmosphère saturnienne. Le problème, c’était le rapport de M. Labru, le concepteur de l’intelligence de bord. Il établissait avec certitude que l’algorithme n’aurait jamais pris la décision absurde que je lui prêtais. De plus, selon lui le pilote aurait été prévenu par une alarme si l’IA avait vraiment ouvert une aération pendant le vol. J’avais bien proposé que ce fonctionnement en toute sûreté ait été affecté par les conditions extrêmes de navigation, mais cela ne tenait pas debout. Ce que je n’avais pas envisagé, en revanche, c’est qu’il puisse être affecté par une intervention humaine.
- Vous voyez, Gudéry, lorsque j’ai dit que l’intelligence de bord avait assassiné Alberto, c’était une exagération, pour vous agacer. Mais en fait, j’étais plus proche de la vérité que je le pensais. Cette IA a bien provoqué sa mort, mais parce qu’on le lui a demandé. Ou plutôt, on lui a laissé croire que c’était la bonne chose à faire. Quelqu’un, qui savait ce qu’il ou elle faisait, a délibérément changé le paramétrage de l’algorithme pour qu’il prenne la mauvaise décision au pire moment possible. Ce quelqu’un ne pouvait sans doute pas directement reprogrammer l’intelligence de bord pour qu’elle tue Alberto. Il ou elle a donc fait en sorte que l’IA ne prenne pas en compte le danger chimique en décidant d’une aération, puis s’est assuré que la température et la pression augmentent assez pour déclencher ladite décision.
- Cette nouvelle théorie offre l’avantage de répondre à toutes les objections de M. Labru. Le fait que l’algorithme s’interdise une aération en présence de substances létales est contourné par les manipulations du meurtrier, qui a changé l’ordre de priorité de ces critères. La procédure selon laquelle le système prévient le pilote en cas d’ouverture a également pu être désactivée. Enfin, la résistance des capteurs aux conditions extérieures et le fait qu’ils fournissent une information redondante ne changent rien, puisque la manipulation réside dans la façon dont l’IA utilise ces informations.
- Ironiquement, l’indice le plus important pour cette explication était justement dans le rapport de M. Labru. Vous ne l’avez sans doute pas remarqué, fier comme vous l’étiez de démonter ma théorie. Vous m’avez pourtant répété que ‟ tous les systèmes critiques du vaisseau, ce qui inclut les capteurs chimiques externes, le thermomètre, l’altimètre, la boîte noire et la gestion de l’oxygénation, sont protégés contre des vents jusqu’à 2500 km/h, contre la foudre ”, etc., etc. Mais dites-moi, si la boîte noire était aussi bien prémunie contre les conditions de Saturne, comment se fait-il que les logs d’un module aient été irrécupérables dedans ? Si le thermomètre était aussi sécurisé, pourquoi a-t-il fourni des enregistrements déformés, et seulement pour ce vol ?
- Je vous le dis tout de suite, ces défaillances ne sont pas dues à l’incident. Elles l’ont précédées, et ont même été introduites avant le trajet. Le module de commande interne a été remanié pour écrire des logs dans un fichier corrompu d’office. Le thermomètre interne a pour ainsi dire été détraqué, pour tenter de masquer la surchauffe progressive qui a déclenché l’incident et la chute soudaine de température qui indique l’ouverture d’une voie d’aération. A cela, vous pouvez ajouter le système de commande du circuit de refroidissement, dont le dérèglement a permis l’augmentation de la pression de l’air qui était nécessaire à l’assassinat. Séparément, tous ces dysfonctionnements seraient de curieuses coïncidences ; mais lorsqu’on connait le mode opératoire du meurtrier, elles s’agencent parfaitement pour causer la perte d’Alberto, et pour effacer les traces de ce crime.
- Dès lors, la question qui importe, c’est : qui ? Qui voulait le crash de cette navette ? Qui était prêt à employer des moyens aussi alambiqués pour arriver à ses fins ? Nous cherchons une personne qui dispose de compétences solides en informatique, et notamment en programmation des systèmes embarqués. Probablement quelqu’un qui est, ou a été, un développeur travaillant sur des outils similaires à ceux du vaisseau. »
- Elle marque une pause dans son discours. Comme prévu, parmi son auditoire, l’un des visages commence à manifester de l’appréhension. Faisant semblant de l’ignorer, elle poursuit :
- « Mais surtout, nous cherchons quelqu’un qui possède un mobile. C’est ce point qui représentait la véritable pièce manquante dans mon enquête. La méthode employée par le coupable ne laisse aucun doute : il ou elle savait pertinemment qu’il causerait la mort du pilote. Je n’envisageais que peu de gens qui puissent vouloir causer du tort à Alberto, et personne qui aille jusqu’à l’assassiner. Cependant, j’avais fait une hypothèse erronée. Vous voyez, j’étais allée un peu vite en présumant la cible de l’attentat. En effet, ce n’est pas le conducteur du véhicule qui était visé, mais le véhicule lui-même.
- A l’instant, j’ai bien dit : ‟ qui voulait le crash de cette navette ”. Et il y avait autre chose dans le vaisseau que son pilote et un système de refroidissement. Une chose importante, assez importante pour employer les services d’un astronaute plutôt que ceux d’un drone. Je m’en suis souvenue hier en regardant Prométhée dessiner des vagues dans les anneaux de Saturne. Cela m’a rappelé une autre histoire de satellite. En l’occurrence, la mission d’Alberto pour ce trajet. Il s’agissait de ramener à la Station Atmosphérique des résultats de l’analyse biochimique de la surface de Titan, échantillons à l’appui.
- La personne qui a causé l’accident ne voulait pas la mort d’Alberto, elle voulait supprimer ces résultats d’analyse. Mais pourquoi ? Qu’avaient-ils de si terribles, ces résultats ? La réponse à cette question, c’est Sophia qui me l’a donnée, la première fois que je suis venue la voir là-haut. Elle tient en un mot : tholin. Ce fameux matériau miracle, qui peut absorber les UV sans provoquer de réaction de rejet de la part du corps humain. On en extrait déjà péniblement au cœur des anneaux, et d’après notre chère astronaute, ce pourrait bien être la raison principale derrière toute cette expédition. Ne vous embêtez pas à le nier, Gudéry », ajoute-t-elle en avisant le directeur sur le point de répondre.
- « C’est aussi ce que m’ont dit les chercheurs de l’équipe de chimie organique quand je les ai consultés hier soir. Mais surtout, ils ont confirmé mes soupçons en me donnant un aperçu de ce que contenait le rapport d’analyse qui a sombré avec la navette. D’après eux, la surface de Titan pourrait contenir de grandes quantités de tholin en certains endroits. L’un des échantillons qui étaient présents dans le véhicule permettait même de le prouver. Et on parle d’un sol rocheux, pas de l’atmosphère chaotique d’une géante gazeuse, ni d’un mince tapis de pierres et de grêlons au milieu de l’espace. Sur le satellite, l’extraction du tholin serait bien plus aisée, bien plus rapide.
- Vous commencez à voir où je veux en venir. Un autre secret de polichinelle au sein de cette expédition, c’est l’irruption d’un gigantesque ouragan dans une dizaine de mois, trop près d’ici. La tempête hivernale de Saturne sonnera la fin de la mission, sauf si l’on trouve un autre endroit où nous installer. Au hasard, la surface confortable d’un satellite géant qui regorge d’une ressource rare. Et si le Contrôle décide de nous poser là-bas pendant l’ouragan, il y a fort à parier qu’ils ne nous laisseront jamais revenir dans l’atmosphère de la planète. Une fois l’exploitation du tholin mise en place, il y aura tout simplement trop à gagner en restant sur Titan.
- Cela, je ne suis pas la seule à l’avoir compris. Quiconque est à la fois au courant du travail de l’équipe de chimie organique et des prévisions concernant la tempête hivernale sait que le programme Cronos, dans sa forme actuelle, est voué à une fin prochaine. Pour un chercheur, cela signifie un arrêt soudain de ses travaux, potentiellement avant d’atteindre les résultats qu’il espérait. Ceux auxquels il a voué sa carrière. L’œuvre de sa vie. C’est un problème particulièrement épineux pour une discipline critique à notre époque, comme la météorologie. »
- Cette fois, elle plante directement son regard dans les yeux du principal concerné. Arthur Coyle est livide, et semble paralysé, incapable de répondre. C’est le directeur qui prend la parole, visiblement mal à l’aise :
- « Vous ne voulez quand même pas dire que vous soupçonner le professeur ? »
- « C’est précisément ce que je veux dire, Gudéry. Je savais déjà qu’il était au courant pour l’ouragan à venir, puisqu’il me l’a lui-même appris. Les chercheurs en chimie organique m’ont confirmé qu’il leur avait posé des questions en détail sur les résultats de leur analyse, sous couvert de simple curiosité. Ses collègues m’ont confié qu’à la même époque, il avait commencé à paraître très préoccupé par moments, notamment quand il ne se savait pas observé. Un état qui ne l’a jamais vraiment quitté. Il m’a lui-même avoué qu’il voyait cette mission comme la chance de sa vie, et qu’il considérait son travail ici comme largement inachevé. De plus, le bon professeur est un ancien informaticien spécialisé en systèmes embarqués. Il a donc les capacités requises pour le mode opératoire du meurtre.
- Le dernier élément qui me pousse à le soupçonner, vous me l’avez vous-même donné il y a cinq minutes. »
- Elle savoure un moment l’expression ébahie qu’affiche le faciès du directeur, puis reprend :
- « Quand vous m’avez demandé pourquoi je l’avais convoqué ici, vous avez dit qu’il ‟ nous avait fourni de précieuses informations ”. Or, les seuls renseignements qu’il m’a donnés dans le cadre de cette enquête concerne ma théorie du nuage d’ammoniac, à laquelle vous n’adhériez pas. Je vous connais, Gudéry. Vous n’auriez jamais employé cette tournure, en disant ‟ nous ” et ‟ précieuses ”, si vous pensiez à une piste que vous considérez comme fumeuse. En réalité, ce que vous aviez en tête est un tout autre type d’informations, nettement plus…personnelles. Arthur Coyle est celui qui vous a fait part de la liaison entre Sophia et Alberto, n’est-ce pas ? »
- « Je…c’est vrai mais je ne savais pas… »
- « Non, bien sûr. Je ne vous crois pas complice de ce meurtre, Gudéry. Vous êtes trop lâche, et vos intérêts s’accordent trop bien avec la perspective d’une exploitation de tholin sur Titan. Il est venu pour ces messes basses alors que vous cherchiez un coupable d’homicide par empoisonnement. Il a sûrement pris un air contrit, vous disant qu’il se sentait obligé de dénoncer cet adultère par devoir moral, pour que le pauvre Alberto obtienne justice. Et vous avez sauté sur l’occasion de clore l’enquête rapidement, avec une histoire à raconter au Contrôle qui ne vous cause pas de tort. Vous étiez loin de vous douter que le professeur Coyle cherchait en fait à couvrir ses traces.
- Ne vous en voulez pas trop. J’ai moi-même voulu croire à ses belles paroles, quand il m’a raconté que la mort du pilote était inexplicable parce qu’elle faisait partie du mystère insondable de la planète Saturne. Ce discours avait quelque chose de réconfortant, malgré son aspect quelque peu ésotérique. Il faisait mouche, parce qu’on y ressentait la passion scientifique de l’orateur. »
- Agathe se tourne alors vers le suspect.
- « J’aurais dû comprendre plus tôt. La passion scientifique, c’est ce qui revenait tout le temps dans mon enquête. Une passion perdue par certains, mais jamais éteinte pour d’autres. Celle qui peut pousser aux pires extrémités, de manière plus crédible qu’une bête histoire d’amour bafoué.
- Guidé par cette passion, et par la peur de voir disparaître l’œuvre de votre vie, vous avez conçu un plan des plus radicaux. Vous saviez que si les résultats d’analyses parvenaient à la Station Atmosphérique, les portes de cette dernière vous seraient fermées à jamais. Mais vous saviez aussi que la direction allait faire appel à un pilote humain pour les déplacer. Alors, pour les détruire, vous avez décidé de provoquer le crash de l’appareil, tout en faisant passer cela pour un accident. Bien sûr, le département de chimie organique pouvait toujours faire part de ses trouvailles à la Terre. Mais sans échantillons, sans preuves tangibles, le Contrôle n’aurait jamais risqué une nouvelle expédition vers Titan. D’ici au début de la tempête hivernale, nous aurions peut-être trouvé un autre endroit propice à la mission Cronos dans l’atmosphère de Saturne. Et vous n’auriez alors pas eu à renoncer à votre précieux travail.
- C’est un plan tout à fait incertain, mais de votre point de vue, vous n’aviez rien à perdre, et tout à gagner. Si tout se passait comme vous l’entendiez, les chances que vous soyez incriminé étaient minimes. Après le crash, les membres de l’expédition penseraient à une erreur du pilote. Vu les conditions de vol, ce ne serait pas trop dur à accepter. Même s’ils mettaient la main sur la boîte noire du véhicule, même s’ils parvenaient à passer outre votre obfuscation de données, ils constateraient simplement qu’un nuage d’ammoniac avait pénétré la navette et intoxiqué Alberto, sans y voir l’intention criminelle d’un meurtrier.
- Mais vous avez commis deux erreurs, professeur. Et pour chacune des deux, c’est votre professionnalisme qui vous a perdu. La première était d’organiser la récupération de la boîte noire qui risquait de vous incriminer, sans chercher à saboter l’opération discrètement. La seconde était justement de m’éclairer sur l’infiltration d’ammoniac dans le vaisseau de la victime, sans essayer de faire de la désinformation. Peut-être que vous n’arrivez tout simplement pas à vous empêcher de faire votre travail le mieux possible. Ou peut-être que vous étiez trop confiant dans l’efficacité des précautions que vous aviez prises. Il est vrai que ces fautes seraient sans doute restées sans conséquence si Gudéry n’avait pas fait appel au concepteur de l’I.A. de bord. »
- « Non, vous n’y êtes pas. »
- Arthur Coyle a enfin pris la parole. Tous les visages se tournent vers lui, tandis qu’il continue en marmonnant :
- « Il m’était impossible de faire ce que vous avez mentionné. Les membres de mon équipe ont la même expertise que moi. J’ai bien envisagé de faire échouer l’opération de récupération du module, mais ils s’en seraient rendus compte. De même, si je ne vous avais pas renseigné, ou mal renseigné, sur la possibilité d’un nuage d’ammoniac qui s’infiltre à bord de la navette, l’un ou l’une d’entre eux vous aurait éclairé sur la question. Et se serait ensuite demandé pourquoi mes informations étaient fausses, ou incomplètes. Je ne voulais pas attirer les soupçons. »
- Sa voix est traînante, monocorde, presque machinale. Il ne semble pas se rendre compte qu’il est en train de délivrer des aveux. Ou peut-être qu’il s’en rend compte, mais que cela lui est indifférent à présent. En tout cas, c’est un soulagement pour Agathe. Elle est déjà en train d’enregistrer la conversation, et la réponse du professeur signifie qu’elle va enfin pouvoir clore l’enquête.
- « Je suis prêt à être jugé pour mon crime », poursuit celui-ci. « Mais je ne peux pas me permettre de voir mes travaux s’interrompre. »
- Son ton s’enflamme soudain.
- « Vous ne comprenez pas. Ce n’est pas seulement l’œuvre de ma vie. C’est une question de survie pour notre civilisation entière. »
- Du regard, il prend à partie chaque personne dans la pièce :
- « Vous connaissez aussi bien que moi les conséquences du Désastre Climatique. Vous en avez vu les dégâts. Les millions de vies perdues. Les dizaines de millions de réfugiés. Les économies au bord de l’effondrement. En ce moment même, chaque jour un ouragan plus intense que tous ceux que notre espèce a connus menace de s’abattre sur une région habitée. La connaissance des systèmes météorologiques extrêmes n’est pas seulement importante pour notre société. Elle est primordiale. Nécessaire au maintien de notre existence. »
- Il fait un geste vers la fenêtre.
- « Cet environnement fou, fait de tempêtes et de cyclones, c’est le futur de notre atmosphère. Par certains aspects, c’est même son présent. Si nous voulons avoir une chance d’y survivre, il nous faut le décortiquer tant qu’il est encore temps. Les analyses de mon équipe, les modèles prédictifs comme ceux qu’élabore le professeur Guaran-Tangy, ce sont là les derniers espoirs pour l’humanité. Vous ne pouvez pas, vous ne devez pas laisser le Contrôle nous en priver. »
- « Et vous, vous ne pouvez pas forcer les gens à s’en préoccuper à coups de meurtres et de mensonges. »
- « Je n’avais pas le choix. Je n’ai jamais voulu faire de mal à Alberto, mais l’enjeu est trop grand. Maintenant que vous le comprenez, Mlle Trissic, êtes-vous sûre de ce que vous voulez raconter au Contrôle ? Si vous me faites renvoyer sur Terre, c’est peut être l’humanité entière que vous condamnez. »
- « J’ai peine à le croire. Et quand bien même, mon devoir n’est pas de protéger l’humanité. C’est de rendre justice à un homme qui a perdu la vie. Vous n’échapperez pas à votre responsabilité en invoquant un rôle de sauveur. »
- Son ton se radoucit.
- « Vous devriez faire plus confiance à vos collègues, Coyle. En envoyant les échantillons au fond de l’océan, vous avez sans doute réussi à empêcher le transfert de cette expédition sur Titan. Maintenant, votre équipe pourra terminer vos travaux. Avec les autres chercheurs de la station, ils trouveront sûrement de quoi nous protéger du foutoir à venir. »
- « Non, ils perdront trop de temps à… Nous ne pouvons pas risquer… »
- Ses propos se font fragmentaires. De sa bouche tordue par l’angoisse parviennent quelques embryons de phrases incohérents. En désespoir de cause, il se tourne vers Gudéry avec un regard de supplique. Celui-ci secoue simplement la tête.
- « Désolé, professeur. Je ne peux pas vous aider en mentant à propos d’un meurtre. Ne serait-ce que par égard pour M. Guaran. »
- « Guaran-Tangy. »
- Le directeur sursaute. Chacun observe en silence celle qui vient de prendre la parole. Ce sont les premiers mots qu’elle prononce depuis le début de la réunion. Stoïque, Lydie reprend avec calme :
- « Mon mari avait changé de nom en même temps que moi. Ce sont ses collègues qui, pour ne pas sortir de leurs habitudes, ont continué à l’appeler Guaran. Finalement, tout le monde en a fait de même au sein de l’expédition. Mais son vrai nom, c’est Alberto Guaran-Tangy. Vous y ferez attention dans le nouveau rapport que vous allez envoyer pour m’innocenter. »
- « Euh…oui, bien sûr. »
- Aucune des personnes présentes ne ressent le besoin d’ajouter quelque chose. Résigné, Arthur Coyle reste les yeux dans le vague. Il est la figure même de l’abattement. A l’extérieur, une longue colonne de brume violacée s’approche rapidement en direction de la fenêtre. Dans un léger bruissement, elle s’écrase sur la station, puis roule paresseusement sur elle-même pour venir envelopper le bureau dans un voile coloré.
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