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- "Waihani et Ohsan", extrait de "Contes et légendes de la mer"
- Sur la petite île d’Aria se trouvait un temple dédié à Zveda, reine des dieux et déesse du Ciel et des Astres. C’était une île perdue au milieu de l’océan, au climat doux et clément, et on y distinguait chaque nuit les étoiles plus brillantes que nulle part ailleurs, disait-on. Les gens y vivaient simplement et sans tracas, car la mer leur fournissait presque tout ce dont ils avaient besoin, et les rares visiteurs décrivaient l’île et l’archipel alentour comme un petit paradis.
- Un jour, un jeune pêcheur du nom d’Ohsan séduisit une servante du temple, Waihani, et ils commirent la faute la plus impardonnable qui soit.
- Il faut savoir que les prêtresses de Zveda lui juraient une fidélité éternelle, et chacun savait la rigueur de la déesse, s’agissant des engagements qui lui étaient fait. Obtenir sa bénédiction n’était pas chose aisée, mais alors Zveda déplaçait mers et montagnes pour ses protégés. Au temps des grandes conquêtes, il n’était pas rare de voir les plus sanguinaires chefs de guerre détourner pudiquement le regard des cités honorant Zveda, et l’on ne compte plus le nombre de ceux qui, pour échapper à la justice des Hommes, se réclamèrent de son culte et subirent le châtiment exemplaire que la déesse réservait aux menteurs et aux parjures.
- Waihani et Ohsan avaient manqué de discrétion, et bien vite toute l’île fut au courant de leur relation. Les consœurs de la prêtresse enfermèrent leur camarade dans sa cellule en attendant que la déesse décide de son sort. Elles le firent avec douceur et chagrin, car toutes l’appréciaient beaucoup, mais elles savaient bien qu’il était inutile de tenter de se soustraire aux milliers d’yeux que chaque nuit leur maîtresse posait sur le monde.
- Les parents du pêcheur quant à eux le pressèrent de fuir l’île et de tenter sa chance dans les grandes villes du continent où, espéraient-ils, il pourrait peut-être se cacher et commencer une nouvelle vie. Mais Ohsan refusa de partir, car il ne voulait pas les abandonner – ils étaient âgés et vivaient du seul fruit de son travail, pas plus qu’il ne pouvait se résoudre à délaisser Waihani à son sort, elle qui était son premier amour.
- Leur idylle avait également attiré l’attention de Phallope et Belmor, évidemment. Touchés par cette romance au parfum d’interdit, ils descendirent des cieux comme à leur habitude, sans discrétion aucune, se pavanant à travers tout Aria, en majesté, au bras l’un de l’autre, tel un couple royal en villégiature.
- Lorsqu’ils trouvèrent ce jeune homme qui avait osé séduire une servante de leur mère, ils lui intimèrent de ne pas désespérer : ils iraient trouver la déesse et intercéderaient en leur faveur à tous les deux. Mais, lui dirent-ils, cela ne suffirait pas, bien sûr, et ils lui conseillèrent de trouver la plus belle offrande qui soit, celle qui saurait émouvoir la rigoureuse Zveda. Alors seulement, le couple aurait sa chance. Ils lui laissèrent cinq jours pour cela.
- Ohsan n’était aucunement fortuné, ne possédant rien d’autre que sa barque et son matériel de pêche, mais il avait avec lui l’océan, dont il savait la richesse.
- Il prit donc la mer, et fit ce qu’il savait le mieux faire. Pêcher. Il y avait alors dans les océans un petit poisson très rare, la chrysichte, aux chairs parfaitement immangeables mais dont les écailles caudales étaient particulièrement fines et d’une superbe couleur dorée. Il en prit des centaines, ne ménageant pas sa peine, ne récupérant sur chacune que quelques écailles, les plus belles, avant de les relâcher. Une fois rentré, car il était devenu habile de ses mains à force de réparer sans cesse ses filets, il en cousit une longue robe scintillante.
- C’était un beau présent, mais le deuxième jour, il retourna à l’eau. Il s’éloigna beaucoup de la côte, là où les fonds marins étaient inaccessibles aux apnéistes les plus endurcis, et plongea, encore et encore, à la recherche d’une huître dont il extirpa une énorme perle, la plus fine qui soit. Il passa encore la nuit à en polir la surface nacrée avec de jeunes feuilles de bananier, jusqu’à ce qu’elle soit parfaite.
- Le troisième jour, il repartit. Il y avait dans les eaux chaudes de l’archipel une algue microscopique, parfaitement invisible à l’œil nu, à l’odeur enchanteresse. Malheureusement, il lui était impossible d’en récolter si peu que ce soit à l’aide de ses seules mains, alors il se mit à la recherche d’une baleine bleue. Il pagaya à ne plus sentir ses muscles pour en rattraper une, et lorsqu’il l’eût rejoint, il noua une corde à sa nageoire et sauta au plus profond de sa gueule. Il traversa les innombrables rangées de fanons, et parvenu à l’endroit où ces derniers filtraient l’eau le plus efficacement, ne laissant passer que le plancton et quelques autres minuscules éléments, il en remplit un sac étanche. A la force de ses bras, il remonta ensuite le long de sa corde, luttant contre le formidable courant que produisait l’animal en se nourrissant, et sortit sain et sauf. De retour à terre, il s’abîma les yeux à retirer les dernières impuretés de sa récolte, et la fit bouillir jusqu’à obtenir quelques gouttes d’une eau claire au parfum incomparable, qu’il versa dans une jolie coquille creuse.
- Le quatrième jour, il se dirigea vers la barrière de corail. Il avait entendu dire que nichées au cœur des récifs, bien protégées par des monceaux de calcaire tranchant, se trouvaient des structures minérales aux courbes élégantes et qu’on appelait fleurs des mers. Ces fleurs ne fanaient évidemment jamais à l’air libre, et il suffisait de verser un peu d’eau dessus pour qu’elles s’irisent de couleurs chatoyantes. Ohsan se contorsionna des heures durant, au mépris des entailles profondes qu’il s’infligeait, jusqu’à en avoir récolté une douzaine, qu’il assembla patiemment le soir venu en un petit bouquet multicolore.
- Le cinquième jour, n’ayant pas d’autre idée, il s’assit sur le seuil de sa cabane et écouta le bruit des vagues. La complainte monotone et apaisante des eaux lui inspira une ode à sa bien-aimée, et, nul ne sait exactement comment, il parvint à enfermer dans une large conque cette douce musique chantée par l’océan lui-même.
- Le soir venu, il se rendit au temple de Zveda avec ses offrandes. Une petite foule l’attendait là, curieuse de savoir ce qu’Ohsan avait bien pu trouver à offrir à la déesse, mais également de savoir le fin mot de l’histoire.
- A la surprise générale, le jeune homme dépassa l’autel de marbre situé au pied de la haute statue qui trônait au centre, et se rendit directement auprès de Waihani, à qui il offrit tous ses cadeaux, et ils restèrent ensemble en attendant de connaître le sort que leur réservait Zveda.
- Lorsque le firmament se para d’étoiles, on raconte que la déesse mère, satisfaite et émue, libéra la prêtresse de ses vœux et bénit son union avec le pêcheur. En hommage aux cadeaux faits et reçus en son nom et pour les en remercier, elle fit tomber une petite étoile à cinq branches du ciel jusque dans la mer.
- Et ainsi depuis ce jour on peut y trouver, entre autres merveilles, ces créatures ravissantes que l’on nomma fort judicieusement par la suite. Elles nous rappellent l’histoire de Waihani et Ohsan, ainsi que la mansuétude de la grande, sage, implacable, mais parfois sentimentale Zveda.
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