Ivain

La réunion

Dec 24th, 2020
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  1. Il y a quelque chose qui cloche chez Violette, la nouvelle du pôle Qualité.
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  3. Elle est arrivée en septembre dans la boîte. Elle avait l’air sympa, un peu timide, mais normale quoi. D’ailleurs, pendant un mois, tout s’est passé tranquillement avec elle. Rien à redire. Mais depuis quelques jours, je sais pas, elle agit bizarrement. Par moment seulement. Le reste du temps, elle fait son boulot, elle discute en pause café, elle part à 18 heures, comme si de rien n’était.
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  5. Le premier incident, c’était il y a une semaine, en revenant de la cantine. On parlait du dernier film de Tarantino, et clairement il y avait controverse sur sa qualité. Violette s’était déjà assez bien intégrée à l’équipe, donc elle ne se gênait pas pour participer au débat. En l’occurrence, là, elle tentait d’expliquer aux autres pourquoi le cinéma du gars ne l’intéressait pas, au point qu’elle n’allait même pas essayer de voir son film, ni les suivants. Et puis, soudain, elle s’est arrêtée au milieu de sa phrase. Elle n’a rien dit pendant cinq longues secondes ; j’ai pensé qu’elle cherchait ses mots, même si ce n’était pas vraiment l’impression qu’elle donnait. C’était plus…incongru. Au lieu de finir sa phrase, elle a juste prononcé une sorte de code : « BMU347 ».
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  7. Je suis resté interloqué un moment. Ça n’avait rien à voir avec ce qu’elle racontait juste avant. Mais le plus bizarre, c’est qu’aucun de mes collègues ne semblait avoir fait attention. Ils ont simplement repris leur polémique pour cinéphiles, sans même marquer d’arrêt. Du coup, je me suis dit que je l’avais simplement mal comprise, et je n’y ai plus pensé.
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  9. Mais quatre jours plus tard, elle a fait une autre chose incompréhensible. On était en pause café, et mes collègues étaient repartis dans une autre discussion qui ne m’intéressait pas des masses. Je m’en souviens bien, parce que j’étais dérangé par cet espèce de bruit sourd et répétitif qu’on entend parfois dans l’open space. Il vient de la ventilation, je crois. Quand je travaille ou quand je suis dans une conversation qui me passionne, je n’y prête même pas attention. Mais là, avec leur débat sur je-ne-sais-quelle émission de télé, je ne pouvais pas y échapper.
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  11. Bref, j’écoutais le dialogue entre elle et Christian d’une oreille distraite. À un moment, un mot de Violette a accroché mon attention. Dans une phrase qui parlait du show TV, elle avait inséré un « à l’aide », mais sur un ton parfaitement égal. Ça donnait quelque chose comme :
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  13. « Il faut pas à l’aide juger l’émission sur sa première saison, tu sais. »
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  15. Et là encore, Christian restait parfaitement impassible. Il a juste répondu d’une voix ennuyée en parlant de la longueur de chaque saison, comme si Violette n’avait pas ajouté cet étrange appel au secours. Sur le moment, je n’ai pas osé lui demander de répéter. Par contre, je crois qu’elle a remarqué que je l’avais entendue.
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  17. Cette fois, je ne suis pas resté indifférent. Je me suis mis à guetter la prochaine fois qu’elle dirait ou ferait quelque chose de bizarre.
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  19. Et effectivement, c’est arrivé le surlendemain, c’est-à-dire hier. Pendant qu’elle travaillait, Violette s’est mise à dire à voix haute ce qu’elle tapait au clavier, comme pour s’aider à se concentrer. Jusque-là, rien d’anormal ; par contre, c’est une manie qui m’agace. Du coup, je me suis approché de son bureau, pour lui demander d’arrêter sans avoir à crier à travers l’open space. Mais en arrivant à son niveau, je me suis rendu compte que quelque chose n’allait pas. Ce qu’elle disait ne correspondait pas du tout à ce qu’elle écrivait dans son mail. Ce n’était même pas sur le même rythme. Pour être franc, je ne sais pas comment elle arrivait à faire ça.
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  21. Du coup, j’ai fait plus attention à ce qu’elle racontait à haute voix. C’était des bribes de pensées qui n’avaient pas de lien entre elles. Elles faisaient mention d’une réunion, d’un écran, et d’essayer de contrôler quelque chose. Mais surtout, j’ai entendu un nouveau « à l’aide », encore une fois énoncé sur un ton complètement neutre. Un peu plus tard, elle a ajouté « aide-moi ». J’ai cru entendre mon prénom aussi. C’était vraiment angoissant. Je suis resté là, interdit, pendant qu’elle continuait à marmonner des bouts de phrases sans queue ni tête, tout en tapant un mail professionnel tout ce qu’il y a de plus banal.
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  23. J’ai commencé à balbutier une question, mais à ce moment-là, elle a paru me remarquer, a lancé un « ah pardon » d’un air insouciant, puis repris l’écriture de son mail en silence. Je n’ai pas su quoi faire, alors je suis simplement allé me rasseoir.
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  25. Mais je ne pouvais pas me satisfaire de cet échange. Il devait bien y avoir une explication à tout ça ; il suffisait de lui demander. J’ai attendu la fin de la journée, et j’ai essayé de la prendre à part quand elle est passée devant mon bureau pour quitter le bâtiment. Comme si elle savait ce que j’allais lui dire, elle m’a immédiatement coupé :
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  27. « Oui Quentin, on en parle à la réunion de demain ».
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  29. Elle avait annoncé ça sans s’arrêter de marcher. Elle n’a pas eu l’air de remarquer mon désarroi. Mais au moins, j’avais le sentiment que j’allais avoir le fin mot de cette histoire.
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  31. Effectivement, aujourd’hui, à 15 heures, j’ai réunion avec elle. Un simple point à deux, pour préparer les questions que l’on doit envoyer à notre nouveau client au sujet des spécifications qu’il nous a fournies. J’ai passé la matinée à ronger mon frein. C’est absurde, mais ces incidents étranges autour de Violette me font stresser. Je n’arrive plus à me concentrer sur mon boulot. En plus, il y a encore ce choc régulier qui vient de la ventilo, et avec ça une odeur désagréable, comme de la vase, qui arrive dans mes narines par moment. Bref, une journée infernale.
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  33. J’ai quand même réussi à manger un morceau, et j’ai presque oublié toute cette histoire, le temps d’une discussion avec les collègues. Mais maintenant que l’heure fatidique approche, l’inquiétude me reprend. J’occupe les dernières minutes à des tâches méthodiques sans réflexion, comme trier mes mails ou ranger mon bureau, pour ne pas faire remarquer mon anxiété.
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  35. Bon, on y est. Elle me rejoint dans la salle de réunion. On commence par mentionner ce qui était prévu, les besoins de notre partenaire commercial, les demandes que nous avons pour lui. Puis, soudain, elle lâche :
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  37. « On a pas…beaucoup de temps Quentin, alors écoute-moi bien. »
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  39. À son ton, il est clair qu’elle ne veut pas me parler de client ni de spécification. Elle reprend, mais son débit est bizarrement haché, comme si elle peinait physiquement à s’exprimer :
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  41. « Je sais que tu…peux m’entendre quand je parle d’autre…chose. Quand j’appelle…à l’aide. Ça veut dire que toi aussi tu…peux te rendre compte d’où tu es. »
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  43. Alors qu’elle prend une longue inspiration, je la regarde, sidéré. Comment ça, où je suis ?
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  45. « Il faut que tu te concentres sur ce…que tu vois, ce que tu entends. Ce que tu sens aussi. Il faut que tu comprennes que tu n’es pas juste un employé dans un cabinet de conseil technique. Tu n’es pas Quentin. »
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  47. Sa diction est devenue parfaitement fluide maintenant, mais je ne comprends rien à ce qu’elle raconte. Et cette odeur de vase qui m’agresse…
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  49. « On nous force à suivre les journées de personnes normales, comme si nous les vivions nous-mêmes. On nous oblige à dire ce que ces personnes doivent dire, à penser ce qu’elles pensent. Mais ce n’est pas réel. Et c’est important que tu t’en rendes compte, parce que je pense qu’on est en danger. »
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  51. J’essaie de rétorquer quelque chose, mais je ne peux pas. Je ne produis qu’un infime gémissement, que Violette n’entend même pas. Elle poursuit :
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  53. « Pour les autres, les "collègues", je ne sais pas. Peut-être qu’ils sont humains comme nous, mais pas encore réveillés. Ou peut-être qu’ils sont complètement différents. Des sortes d’automate. Ce n’est pas le plus important. »
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  55. Je bande tous les muscles de mon visage. Ma bouche ne s’ouvre toujours pas, mais cette fois mon mugissement est audible. Le visage de Violette s’emplit de compassion :
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  57. « N’essaie pas de parler. Pour l’instant tu ne peux pas. Tu as été conditionné pour dire le texte prévu pour ton personnage, et rien d’autre. Pour tes déplacements, tes mouvements, c’est pareil. En vérité, tu ne fais qu’observer ceux de Quentin, mais tu penses qu’ils viennent de toi. »
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  59. Elle marque une courte pause.
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  61. « Tu ne peux pas tourner la tête, n’est-ce-pas ? »
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  63. Elle a raison. Je ne peux pas bouger mon visage, ni même mon regard. Mais on doit y lire de la panique, car sa voix se fait plus rassurante :
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  65. « Tu ne peux pas, parce que Quentin et Violette n’ont pas terminé leur réunion. Prends ton temps. En quelques jours tu vas récupérer le contrôle, comme moi. »
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  67. Une nouvelle pause, qui laisse entendre les sempiternels chocs sourds de la ventilation.
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  69. « Je vais bientôt devoir y aller. Concentre-toi. Réveille-toi. Et quoiqu’il arrive, ne te détourne pas trop de l’écran, sinon, on va te remarquer. »
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  71. J’ai envie de hurler. Quel écran ? Pourquoi je suis paralysé ? Mais je reste muet. Violette se lève doucement, et sort de la pièce. Je ne peux que la suivre des yeux. Quelque part à ma droite, le bruit de percussion devient plus fort, plus net. Il faut que j’arrive à tourner la tête. Il faut…
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  73. Soudain, je me lève. Enfin, mon corps se lève malgré moi. Je vois que je range la chaise sous la table de réunion, puis que je sors de la pièce, mais je n’ai plus aucune emprise sur mes propres mouvements. C’est comme regarder par les yeux d’un autre. Non, pas des yeux…un écran. L’écran s’éloigne presque imperceptiblement. Puis de manière plus prononcée.
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  75. Mon visage vient de se décoller de la machine contre laquelle il était pressé. Il y a deux orifices bordés de silicone noire, un peu comme une paire de jumelles. J’avais les yeux rivés dedans. A travers ces trous, on peut apercevoir l’écran qui affiche ce que voit Quentin. Celui que j’observais en permanence, en pensant que c’était ma vie. Juste à côté des jumelles, il y a un sigle lumineux : BMU351.
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  77. Je tourne la tête avec précaution. Ma nuque est incroyablement raide. Mon corps a l’air couvert de capteurs et de diodes en tout genre. Je crois que je suis nu en-dessous, mais c’est difficile à dire dans la pénombre. Avec une lenteur douloureuse, je parviens à me redresser, et à pivoter pour regarder la pièce.
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  79. Dès que je m’écarte de l’appareil, la puanteur revient me frapper, avec bien plus de force qu’avant. Ce n’est pas une odeur de marais, non, c’est une odeur de décomposition. J’ai peur d’en avoir trouvé la source : non loin de moi, sur ma gauche, il y a une autre machine semblable à la mienne. La silhouette qui y est collée est complètement avachie, et il me semble distinguer une volée de mouches au-dessus.
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  81. Le son de choc lourd est là lui aussi, sur ma droite, clair et distinct à présent, et toujours régulier. Dans la quasi-obscurité, je distingue vaguement une autre forme, humaine je crois. Toutes les quelques secondes, elle se jette avec violence contre le panneau de bois qui ferme la pièce. Peut-être qu’elle essaie de s’échapper. Peut-être qu’elle a simplement sombré dans la folie.
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  83. Je finis de me retourner. J’ai maintenant le dos contre l’appareil, et enfin je l’aperçois. Cette créature est la chose la plus horrible que j’ai jamais vue. Elle se tient couchée ; elle doit bien faire deux mètres cinquante de long. Elle a une silhouette vaguement humanoïde, mais son corps est complètement distordu, boursouflé par endroit, et sa peau est bizarrement lisse et luisante. Je ne suis même pas sûr du sens dans lequel elle est. Là où je m’attendais à voir sa tête, il y a une longue jambe repliée, qui se termine par un appendice à mi-chemin entre la main humaine et le sabot de cheval.
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  85. Soudain, le monstre se raidit. Puis il déplie lentement ses membres – bras ou jambes, je ne sais même plus. L’avertissement de Violette me revient : « Ne te détourne pas trop de l’écran ». Je fais volte-face et recolle précipitamment mon visage à la machine. Est-ce que c’est trop tard ? Pitié, dites-moi que ce n’est pas trop tard.
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  87. J’entends les pas de la créature. Ils ont une cadence improbable. Elle marche sur cinq ou six pattes, en boîtant. Je n’arrive pas à savoir dans quelle direction elle se déplace. Mon Dieu, il me semble qu’elle se rapproche. Je ne décolle pas les yeux de la paire de jumelles. Je ferme mes paupières. Je crois que je sanglote. Laissez-moi revenir dans la vie de Quentin. Laissez-moi oublier ce cauchemar.
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  89. Je sens un souffle chaud dans mon dos. S’il-vous-plaît, laissez-moi revenir.
  90. S’il-vous-plaît.
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  92. Quelque chose pèse sur mon épaule.
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  94. S’il-vous-plaît.
  95. S’il-vous-plaît.
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