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- Le vieux n'avait même pas essayé de le suivre. Il n'était pas vraiment inquiet pour le garçon, qui n'en était pas à sa première nuit en pleine nature. Mais surtout, il ne se sentait pas la force de l'affronter encore, et avait autant que lui besoin d'un temps de réflexion.
- Gardant en main la statuette de l'ange, il s'était assis au fond du renfoncement, qui avait gardé assez de la chaleur de la journée pour garantir une température agréable malgré la tombée de la nuit. Ne parvenant pas à organiser ses pensées, sans cesse harcelées par d'incontrôlables émotions parasites qui le ramenaient des années en arrière, il résolut de passer la nuit ici et d'aviser le lendemain concernant l'enfant.
- Ses paupières commençaient déjà à se fermer, emportées dans le flot tourmenté des souvenirs qui débordent, lorsqu'une voix retentit. On aurait dit qu'elle provenait des tréfonds d'un puits, tant elle était déformée, caverneuse ; rugueuse, même. Le vieux ne se réveilla pas ; il savait qu'il n'y avait personne à voir.
- « As-tu oublié ta promesse, vieil homme ? Essayes-tu de me tromper avec tes confessions imagées ? »
- « Absolument pas, démon : l'enfant ne sait rien. Si tel était le cas, je ne doute pas un instant que tu aurais déjà réclamé ton dû. Alors laisse-moi en paix. »
- Un rire. Comme le craquement de la roche sur la roche, ou celui de cent nuques que l'on brise...
- « Te laisser en paix ? N'est-ce-pas toi qui vint jadis me demander une faveur ? Je ne te tourmente pas, je t'aide. Et justement, figure-toi que je trouve que tu n'en dis pas assez à ce pauvre garçon. Tu m'avais ému, alors, quand tu étais venu me supplier de le revoir une dernière fois, pour faire ce voyage... Quelle déception, de t'entendre ainsi lui mentir à ton sujet. Regarde nous, vieil homme, et prétends encore que tu n'as jamais fait ce choix dont tu parlais tout à l'heure. »
- Le rire, encore. Au plus profond de son crâne, résonnant jusque dans les tréfonds les plus secrets de son être. La créature avait raison : il avait choisi. Rendu dément par le chagrin et les regrets, au crépuscule de sa vie il avait consenti à payer ce prix dont il ne savait pas même l'étendue. En caressant le fol espoir que cela pourrait aider l'enfant. En caressant le fol espoir de ne rien aggraver...
- « N'essaie pas de m'impressionner. Tu ne peux rien me faire, nous le savons très bien tous les deux. Alors retourne d'où tu viens. »
- « Bon, bon. Tu as raison, je ne peux rien te faire... Mais peut-être puis-je éclairer un peu notre jeune ami sur les options qui s'ouvrent à lui. Il semblait si égaré tout à l'heure, le pauvre chéri... »
- Il avait beau savoir que c'était impossible, que la créature le tourmentait par plaisir, le vieux céda à la panique et hurla à voix haute dans son sommeil, comme un fou allongé seul dans la chambre de son asile.
- « Non ! Tu n'en as pas le droit ! Ne t'approche pas de lui ! Tu as juré, toi aussi ! »
- Le rire, toujours. De plus en plus saccadé, de plus en plus sec, comme un cœur qui faiblit et enfin s'arrête de battre.
- « Bah. Ne t'inquiètes donc pas tant, je ne lui dirai rien. Pas plus que toi tout à l'heure... Salutations, vieil homme. »
- ***
- « Salutations, jeune homme. »
- Le garçon s'était réveillé en entendant un bruit dans les arbres non loin. Il avait fait les gros yeux, prêt à exploser lorsque l'autre insupportable surgirait de son fourré, l'air de rien.
- S'il fut surpris d'entendre la voix d'une femme, il n'en montra rien, et à l'agacement que lui inspirait le vieux s'ajouta celui d'être ainsi dérangé alors qu'il ne demandait qu'à ruminer dans son coin.
- « Petit ? Qu'est-ce-que tu fais là, tout seul ? »
- « Je ne sais pas trop. Et de toute façon, qu'est-ce-que ça change ? »
- Il avait réagi exactement comme le vieux l'aurait fait : à une question à laquelle il n'avait nulle façon simple de répondre, toujours donner une réponse aussi floue et vide de sens que possible. Cela lui tira un rictus. Dans l'obscurité, il ne put remarquer que la femme arbora elle aussi un tel sourire en entendant sa réponse, comme si elle en saisissait l'ironie.
- « Ça change que tu es sur mon terrain de chasse. J'aimerais autant que tu aies une bonne raison de faire fuir mon gibier. Dans ton propre intérêt... »
- Comme elle s'était approchée, le garçon put distinguer ses traits. C'était une grande femme mince, sans doute un peu plus jeune que ses parents. Elle avait un beau visage, il lui sembla. Les traits fins, la peau pâle, des cheveux noirs lisses noués en chignon, un léger maquillage autour des yeux et sur ses lèvres. Elle était vêtue comme une chasseresse, en effet, tout de cuir sombre sans fioritures, mais d'une façon à mettre sa féminité en valeur. Elle dégageait quelque chose de félin, à mi-chemin entre la grâce et le danger. Elle avait l'air libre.
- Sans trop savoir pourquoi, cela rappela à l'enfant sa brève rencontre avec le caravanier au visage buriné par le vent. Toutes ses réticences disparurent : il avait envie de se confier à cette femme.
- « Je cherche la réponse à une question. Je ne savais pas que je dérangerais qui que ce soit en m'arrêtant dans ce trou perdu. »
- Elle était venue s'asseoir devant lui, sans un bruit. Pas vraiment irritée par sa présence, tout compte fait.
- « Et quelle question ? »
- « C'est ce dont je ne suis pas certain. Mais en gros, voilà : si j'avais un monde à moi, est-ce qu'il faudrait que je le vide de tout danger, de tout mystère, pour qu'il devienne aussi sûr que ma chambre d'enfant pour tous ceux qui y vivent ? »
- Cela amusa beaucoup la chasseresse, qui lui répondit avec une moue ironique, l'air de dire : comme c'est mignon, ce si petit bout qui se pose de si grandes questions.
- « Tu comptes donc avoir ton monde à toi ? Éclaire moi : penses-tu au foyer d'un mari et père, où tu enfermerais vivants femme et enfants, pour les protéger de tout danger extérieur ? Au royaume d'un seul homme, dans lequel tes sujets seraient incités à ne pas trop réfléchir ou agir par eux-mêmes, pour que l'harmonie règne dans la société ? Ou alors, à la création suprême d'un dieu vivant, que tu régirais minutieusement pour que nul ne jouisse de la vie que tu leur donnes sans d'abord t'en demander la permission ? »
- Il voulut protester, mais elle ne lui rendit pas la parole.
- « Je vais te dire, petit, quoi qu'il en soit, la réponse est la même : les portes sont un jour forcées, les royaumes et les empires finissent par tomber, et les divines créations meurent de leur immobilisme et ne restent peuplées que par les spectres des damnés.
- À mon humble avis, il y a bien un point sur lequel tu as raison : le monde est à toi. A moi aussi, car il est à tout le monde. En ce qui me concerne, je compte bien en apprendre tout ce qu'il a à m'enseigner, quels qu'en soient les dangers. C'est ainsi, les forts survivent en devenant plus forts, et les faibles trépassent en prétendant se cacher.
- Ce n'est pas en maternant les autres que tu leur rends service. Au contraire, en leur offrant de se battre, de survivre, de progresser, ils se transcendent et le monde devient meilleur. Pas plus sûr, mais meilleur. »
- L'enfant protesta : elle caricaturait, il n'avait pas parlé d'être aussi directement despotique, mais simplement d'aspirer à un futur plus agréable pour tous...
- Il s'emmêla un peu, les deux options ne lui semblant que peu satisfaisantes, mais sans parvenir à expliciter clairement ce qu'il trouvait vraiment idéal. Alors, la femme tira de sa ceinture un couteau de chasse à la lame très large, et le brandit devant lui, ce qui le fit taire.
- « Tu vois, tu penses trop. Tu as de grandes idées, mais tu tergiverses, et enfin tu ne fais rien. Si tu continues ainsi, tu rendras ton dernier souffle sans avoir jamais rien accompli.
- Je te le disais, les plus solides barricades sont un jour balayées. Ce qui se trouve à l'extérieur de ton monde, l'inconnu, surgit comme une furie, et alors il faut faire, ne plus penser.
- Je te propose quelque chose. Je vais poser ce couteau devant toi. Et dans dix secondes, je m'en saisirai et je l’enfoncerai dans ton cœur comme dans celui d'un faon blessé par une de mes flèches. »
- Elle posa le couteau et planta son regard dans le sien.
- Il ne comprenait pas. Était-elle sérieuse ? C'était pour rire, n'est-ce pas ? Quoi qu'il en soit, il n'allait pas l'attaquer, il en était incapable. Quant à se mettre à courir, cela lui sembla ridicule. Mais si elle ne plaisantait pas ? Il n'avait aucune envie de se battre, mais il ne pouvait pas envisager non plus de périr aujourd'hui, sans raison. Il avait encore tant à découvrir, lui qui seulement commençait à s'ouvrir à de plus grandes aspirations... Il réalisa que la femme avait raison. Il pensait, pensait, et le temps s'écoulait. Il y avait certes l'espoir que ce ne soit qu'un test sans danger, mais il sut alors que ce ne serait pas toujours le cas. C'était ainsi que la plupart des gens subissaient l'injustice : en laissant faire, en ne se libérant pas de leurs inhibitions, en ne saisissant jamais le couteau avant que l'autre ne le fasse. Il fallait qu'il décide.
- Trop tard. Vive comme l'éclair, la chasseresse s'empara de l'arme et bondit sur lui. D'un geste sûr, elle lui planta la lame dans le torse.
- Il se redressa en sursaut, une vive douleur dans la poitrine. Indemne. Seul dans le sous-bois, qui commençait à s'animer sous les premiers rayons du soleil. Un simple rêve - vraiment ? Il n'en était pas si certain. Peut-être cela avait-il été un test, tout compte fait.
- Mais dans ce cas, il était évident qu'il avait échoué...
- Pensif, il rassembla ses affaires et repartit vers la montagne et le vieux, s'il n'était pas parti sans lui.
- Il était calmé. En marchant, il se fit la réflexion de ne plus trop attendre d’explications de la part de son guide. C'était à lui seul de trouver ses réponses.
- Un jour, un choix viendrait, et d'ici là il faudrait qu'il ait décidé : ange, démon, ou autre chose ?
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