Ivain

Jour 29 - Lesson

Nov 3rd, 2025
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  1. Extrait de "La mort des dieux"
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  4. A un moment, Zakaz créa l’Homme. On ne sait trop s’il lui donna lui-même sa forme, modelant la glaise, ciselant le marbre, ou si ce fut sa création première – le monde ordonné et ses élégantes règles – qui s’en chargea, guidée par le hasard comme ce fut le cas pour les bêtes et les plantes.
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  6. Quoi qu’il en soit, cet Homme primordial n’avait vraiment rien de commun avec l’humanité qui est la nôtre et que nous connaissons bien. Il était beaucoup plus grand et fort, insensible à la maladie comme à la vieillesse, et visuellement très semblable aux dieux. Que cette ressemblance ait été voulue ou qu’elle ait été le fruit de processus évolutifs complexes ne change rien à la suite de l’histoire, aussi je laisse à d’autres le soin de trancher cette question ô combien litigieuse.
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  8. D’après la plupart des sources, il n’existait alors que deux individus, Geb et Nut. Ils étaient deux êtres asexués, venus au monde à l’âge adulte, l’esprit parfaitement vierge de toute influence. Ces premiers Hommes qui étaient si proches de leurs créateurs nouèrent une relation privilégiée avec eux, et Zakaz en particulier s’attacha beaucoup à eux.
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  10. On raconte qu’il vit en eux un potentiel immense, et qu’il décida de s’occuper de leur éducation.
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  12. Pour commencer, il leur enseigna le langage, afin qu’ils puissent communiquer de manière plus subtile que le font les autres espèces.
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  14. Ensuite, il leur montra comment mettre cette nouvelle aptitude à profit pour conceptualiser leurs idées les plus complexes.
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  16. Il les encouragea à se doter de structures mentales fondées sur la pensée seule, et à ne pas seulement se baser sur la représentation sensorielle qu’ils avaient du monde.
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  18. Une fois cela accompli, il leur insuffla la volonté de transcendance, et une certaine idée de l’éternité à laquelle aspirer.
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  20. Enfin, il leur fit un présent. Il extirpa de son torse une gemme rouge flamboyante et la leur confia. La pierre était la matérialisation de son désir originel de voir la complexité émerger de sa création ; une complexité insoupçonnée, sans limite, à la beauté parfaite. Selon lui, l’humanité était la plus à même de poursuivre son œuvre et il attendait d’elle qu’elle le surprenne en atteignant des hauteurs qu’il n’avait pu lui-même imaginer.
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  22. Zakaz fit ce don sous cette forme indivisible pour bien leur signifier que c’était en tant que groupe unifié qu’il traiterait l’humanité à venir, et ce malgré l’attachement spécial qu’il garderait envers eux deux.
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  24. Puis il quitta Geb et Nut, les laissant libres de devenir ce dont ils avaient envie. Les deux Hommes avaient été de bons élèves, et bien vite leur descendance se répandit sur la terre, imprégnée des enseignements qui leur avaient été confiés jadis. Les humains prirent conscience de l’existence du monde, de ses règles et de ses dieux. Ils inventèrent la science, les religions, les états, la façon dont ils fonctionnaient. Ils se dotèrent de grands concepts, d’idées universelles, se permirent quelques pas de côté en s’ouvrant à l’art et au beau. De nouvelles divinités apparurent, presque spontanément, pour accompagner cet élan, et Zakaz était ravi.
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  26. Il prenait de plus en plus de distance avec sa création, satisfait de la façon dont elle fonctionnait, tel un horloger en admiration devant le mécanisme complexe qu’il avait mis en marche et qui n’avait plus besoin de lui.
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  28. Il continuait néanmoins de rendre visite à Geb et Nut régulièrement, quand le manque se faisait sentir, car il les aimait comme ses enfants.
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  30. Lors d’une de ces visites, il ne trouva que l’un des deux pour l’accueillir, ce qui n’était pas dans leurs habitudes. On ne sait lequel des deux manquait à l’appel, et jamais Zakaz ne le révéla à l’issue de ce qui suivit.
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  32. L’humain et le dieu se mirent à marcher et ce dernier s’enquit de ce qui avait retenu le frère du premier. L’autre éluda la question, continuant sa marche en parlant. Il racontait à son ancien professeur où l’avaient mené ses réflexions. Il lui dit qu’il était arrivé à une conclusion qui lui semblait inéluctable.
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  34. Zakaz insista, mais l’Homme poursuivit. Il en était arrivé à la conclusion suivante : le monde était beau et bien agencé, ils en avaient fait quelque chose de presque parfait grâce à son enseignement. Hélas, cela n’était pas bon en soi. De cette perfection ne pourrait un jour plus rien émerger, plus aucune idée qui n’ait déjà été explorée de fond en comble.
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  36. Le dieu acquiesça distraitement. Il avait pressenti cela il y a des siècles, mais c’était inéluctable, c’était le prix à payer pour tout système, qui se retrouvait un jour enfermé dans ses règles, aussi permissives soient-elles. Il se plaça devant l’Homme, et reposa la question : où est ton frère ?
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  38. L’autre le contourna sans un regard et se dirigea vers une clairière où ils avaient l’habitude de dormir, jadis. Ce faisant, il expliqua à Zakaz qu’il avait trouvé la solution à ce problème insoluble.
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  40. Agacé, le créateur lui imposa le silence et de sa voix impérieuse posa une dernière fois la question.
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  42. Alors l’Homme désigna une forme au centre de la clairière et se remit à parler. Cette solution miraculeuse qu’il avait trouvée au plus profond de son imagination, il se trouve que son frère l’avait jugée abjecte et rejetée.
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  44. Zakaz n’écoutait plus, il s’était précipité au milieu de la clairière et était tombé à genoux devant le corps sans vie de son enfant. Les yeux embrouillés, le dieu se retourna vers le meurtrier, qui s’était coiffé de la gemme rouge qu’il leur avait offerte à tous les deux.
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  46. « Il n’était pas d’accord avec moi… Vois-tu, père, tu nous as beaucoup appris, alors laisse-moi te rendre la pareille. Une seule leçon : arrivées à un certain stade, les idées ne supportent plus la contradiction. Je présume que je ne t’apprends rien, mais dans le cas contraire, sache que ce qui nous sauvera de l’immobilisme qui nous guette, c’est ta mort. La mort des dieux et de leur ordre. Le renaissance de l’humanité, sans aucune contrainte. J’ai eu beaucoup de peine à devoir affronter celui qui fut mon compagnon pendant ces longues et belles années, et j’en aurai encore beaucoup plus quand ton tour viendra, la prochaine fois que nous nous croiserons. »
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