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- « En chemin vers où ? De quoi tu parles encore ? », rétorqua Ivan, tandis que son invité impromptu le tirait déjà par le poignet pour l’extirper du sofa.
- « Je ne peux pas te le dire voyons, ce serait gâcher la surprise ! »
- Indifférent à l’enthousiasme de son compagnon, il maugréa quelque chose d’inintelligible, mais accepta avec regret de quitter le confort moelleux du canapé. Pour Francis, c’était une victoire de plus, et il fallait la mettre à profit sans attendre. En quelques enjambées il traversa la pièce, ouvrit la porte d’entrée d’un geste théâtral, et déclama :
- « Regarde comme il fait beau dehors ! Je parie que tu n’étais même pas au courant que le soleil était revenu. C’est le temps idéal pour notre petite excursion. »
- « Une excursion, hein…»
- Ivan avait rejoint son ami sur le seuil. La clarté du jour ne lui inspira qu’un autre grognement et un froncement de sourcils réprobateur à l’égard du soleil.
- Francis se retint de rire à grand peine. Pour éviter que son rictus ne soit visible, il prit le parti de commencer tout de suite à marcher. Il savait que son compagnon voudrait protester pour la forme, mais ne le ferait pas s’il lui tournait le dos. Il savait aussi qu’Ivan était suffisamment curieux pour le suivre de toute façon. Ce dernier lui emboîta effectivement le pas, et, en désespoir de cause, claqua bruyamment la porte pour manifester son mécontentement.
- Le choc soudain eut une conséquence inattendue : une ombre se détacha de sous la gouttière et fila à toute vitesse en direction du portillon, avant de disparaître derrière la haie.
- « Tu as vu ? C’était une chauve-souris ! Elles se font très rares, tu en as de la chance. »
- « Ne me parle pas de chance en ce moment. »
- Pour éviter le sujet, Francis fit semblant de ne pas avoir entendu la réponse de son ami et poursuivit son laïus :
- « Tu sais, elles se repèrent par écholocation. Quand elle vole, une chauve-souris crie, en continu, d'une voix que les humains ne peuvent pas entendre, mais qui se réverbère sur tous les objets alentour. En écoutant l’écho de son propre cri, elle peut ainsi connaître le monde qui l’entoure, sans avoir à le regarder. Ni sans pouvoir le regarder d’ailleurs. »
- « Je sais tout ça. »
- « Ah, mais ce que tu ne sais pas, c’est que cette faculté leur permet de repérer l’animal le plus difficile à percevoir au monde. Oui, plus difficile encore que Trotteuse.
- Je l’ai appelé Aoratimane. C’est une bête que l'on ne peut ni voir, ni entendre, ni toucher. Elle n’a pas d'odeur, pas de couleur, pas de présence. Je n’ai eu affaire qu’à un seul spécimen, et je ne sais même pas s’il en existe d’autres. »
- « Si on ne peut pas la voir ni la sentir, comment peux-tu être si sûr de l’avoir croisée ? »
- « J’y viens. Vois-tu, Aoratimane ne vit que pour les chauve-souris. Elle se laisse percevoir par ces petits volatiles, en renvoyant l’écho de leurs voix, sûrement parce qu’elle le veut bien. Mais surtout, elle les aide, et les protège. C’est en quelque sorte leur maman d’une autre espèce. Et que fait une mère lorsque ses enfants sont en danger ? Eh bien, tout. Elle est prête à tout faire pour les sauver, même à s’exposer.
- C’est ce que nous avons découvert par inadvertance. À cette époque, j’étais revenu dans le sud de la France, et je vivais près d’un bois qui abritait de nombreuses chauve-souris. Je pouvais en voir souvent, plus souvent qu’à n’importe quel autre moment de ma vie, et cela m’emplissait de joie. Hélas, l’Homme avait déjà entrepris de mettre fin à ce petit paradis. Un quelconque exploitant agricole venu d’une quelconque grande ville fit avancer ses machines dans ma forêt bien-aimée pour abattre les arbres, aplatir le terrain, ériger des barrières et dérouler du film plastique sur le sol.
- Les chauve-souris furent reléguées dans les collines qui bordaient le bois, à présent réduit à peau de chagrin. Elles devaient se partager les quelques bosquets qui subsistaient. Les insectes dont elles se nourrissaient avaient pour la plupart disparu en même temps que le sous-bois, et ceux qui restaient étaient âprement combattus à coup de bonbonne insecticide. La situation était désastreuse. Sans aucun doute, ce fut un tourment terrible pour Aoratimane que de voir ses enfants tourner en rond le long des bâches, cherchant désespérément une bestiole à avaler avant la fin de la nuit.
- Alors, Aoratimane chanta. Vois-tu, elle possède sa propre voix, elle aussi inaudible pour les oreilles humaines, mais en réalité très puissante et tout à fait perceptible pour les chauve-souris. Dans un silence complet, son chant emplit toute la vallée. Elle appelait ses enfants à elle.
- Sous nos yeux ébahis, des dizaines, des centaines de chauve-souris s’élevèrent des frondaisons – toutes celles qui étaient parvenues à survivre jusque-là. Les volatiles se posèrent sur toute la surface du corps de leur protectrice, révélant sa silhouette.
- Ivan, Aoratimane était immense. On aurait dit une raie manta de plusieurs dizaines de mètres d’envergure qui naviguait sur les cieux ; elle nous apparaissait soudain dans un grand manteau de d'ailes noires et de griffes crochues. Elle prit de la hauteur, lentement, majestueusement. Elle s’éleva loin au-dessus du vallon, passa la muraille naturelle qui le fermait, et descendit vers la vallée voisine, encore vierge de toute folie humaine. Elle avait amené toutes ses protégées avec elle. Elle les avait toutes sauvées. J’en avais les larmes aux yeux. »
- Il marqua une pause pour laisser à son ami le temps d’imaginer cette scène spectaculaire.
- « Par la suite, je n’ai, bien sûr, plus vu une seule chauve-souris près de chez moi. Forcément, je ne suis pas resté bien longtemps dans la région après ça. »
- Il avait terminé son histoire, mais il vit qu’Ivan restait songeur. Ce dernier avançait quelques pas derrière lui, les mains dans les poches, les yeux dans le vague, et – chose extraordinaire – un début de sourire aux coins des lèvres. Francis tenta prudemment de savoir ce qui occupait ses pensées :
- « Mon histoire t’a donné à cogiter, on dirait ? »
- « Oh, je pensais juste à la chauve-souris, d’une manière un peu métaphorique. Quand on y réfléchit, elle ne connaît jamais véritablement, jamais complètement ce qui l'entoure ; elle ne se perçoit qu'elle-même, en écho. De la même façon, tu ne connais pas véritablement, pas complètement ceux qui t'entourent, mais tu perçois l'image qu'ils ont de toi, et l'influence qu'ils ont sur toi. C’est assez joli comme comparaison, je trouve. »
- « C’est vrai. Et, pour filer la métaphore, la plus belle façon d’être est celle d’Aoratimane. Elle n'existe, elle, que par les gens sur qui elle agit en bien. Elle a la forme de tous ceux qu'elle a aidés. »
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