Ivain

Jour 10 - Crabby

Oct 11th, 2022 (edited)
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  1. En arrivant au bord de l’eau, les deux amis se hissèrent sur leur promontoire favori, un gros rocher recouvert d’une mousse épaisse, qui s’avançait sur l’eau, comme la proue d’un navire.
  2.  
  3. Dès que Francis eût posé son sac au sol, Ivan éclata d’un rire enfantin et le poussa dans l’eau, tout habillé.
  4.  
  5. « Ça mon vieux, c’est pour notre dernier été ici ! La vengeance est un plat qui se mange froid ! »
  6.  
  7. Puis il plongea à son tour dans l’eau, avant que son camarade ait pu réfléchir à une contre-attaque à la hauteur de l’affront. Ils nagèrent un moment, s’amusant avec le courant, plongeant le plus longtemps possible, et finalement sortirent de la rivière un peu plus loin, au niveau d’une petite plage fluviale où il s’allongèrent pour sécher au soleil.
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  9. « Je comprends mieux la pause, sur la butte là-haut. Qui sait depuis combien de temps tu manigances ce plan diabolique ? »
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  11. « Haha, tu peux en parler, de manigances, avec ton histoire d’učenjak. Je t’imagine bien, à te marrer tout seul en imprimant tout ça. »
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  13. Francis aussi rit de bon cœur, pas encore décidé à avouer à voix haute son méfait.
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  15. « Et pour te prouver que je ne suis pas rancunier, moi, je vais te raconter le légendaire périple d’une créature dont l’existence est au-delà de toute autre certitude. Alors écoute bien :
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  17. Au cœur d’une épaisse forêt du grand nord, en des temps immémoriaux, cohabitaient dans le plus grand désordre les arbres, les bêtes sauvages, les fées, les sauvageons et un magicien.
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  19. Au milieu de tout le remue-ménage que ceux-là faisaient, il y avait un peuple de minuscules créatures, des lutins dirions-nous, aux grandes oreilles poilues et à la barbe fournie encadrant un visage rond et jovial. Ils vivaient dans un coquet village creusé dans des champignons, bien cachés du monde extérieur, et à vrai dire, leur seule et unique préoccupation dans l’existence était de s’amuser le plus possible.
  20.  
  21. Il s’agissait du peuple kekiri. Parmi les plus éminents personnages du village, on pourrait citer Daïkiri, l’aubergiste, Arakiri, le capitaine – et unique membre – de la garde, Vachkiri, le cultivateur, et bien sur, le chef du village, le grand Kirikirikiri. Les kekiris menaient une vie douce et sans histoire, et leur bonne humeur perpétuelle leur assurait tranquillité et paix sociale. Mais c’était sans compter l’un des leurs, un kekiri vraiment étrange, qui passait son temps à se plaindre, toujours grognon, jamais content. Il se prénommait Kekiral.
  22.  
  23. Un jour, le village en eut assez de Kekiral le rabat-joie, et le Conseil kekiri dut se réunir pour prendre une décision à son sujet. En des siècles d’existence, c’était la première fois qu’une telle assemblée se réunissait, et l’on peut aisément comprendre que son manque d’expérience l’ait menée à adopter une solution bien cruelle et radicale : on décida de bannir Kekiral du village à jamais.
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  25. Bien entendu, l’intéressé ne fut pas ravi. Il râla et pesta, ni plus ni moins qu’à son habitude d’ailleurs, et finalement, son petit baluchon sur l’épaule, il s’en fut vers la sortie du village, bien décidé à parcourir le monde et à trouver un lieu idéal pour lui.
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  27. Comme tous les siens, Kekiral n’avait encore jamais quitté son foyer, et c’est avec un enthousiasme indéniable – bien que subtil, au son de ses grognements incessants, qu’il entama sa découverte de la forêt.
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  29. Après quelques heures d’une marche qu’il jugea bien vite malcommode et désagréable, il parvint à une grande clairière. Au milieu de l’herbe, il rencontra un immense bipède, vêtu d’une espèce de robe ample, très occupé semblait-il à fumer sa pipe.
  30.  
  31. "Tiens-donc, mais quel drôle de petit diablotin que voilà ! Tu as perdu tes ailes ?"
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  33. "Pff, je ne suis pas un diablotin, je suis Kekiral le kekiri. Quant à moi, jamais encore je n’avais vu une barbe aussi mal taillée que la tienne ! Qu’es-tu donc, vieillard décadent, une sorte de géant ?"
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  35. Le magicien s’esclaffa, s’étouffant avec sa fumée.
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  37. "Pas le moins du monde, nabot insolent. Je suis le magicien de cette forêt, et de taille tout à fait normale, si je puis me permettre. Et si tu continues à me parler sur ce ton, je te change en écureuil, compris ? Allons, que viens-tu donc faire par ici ?"
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  39. "Les miens m’ont chassé de notre village, donc je suis parti à la découverte du monde."
  40.  
  41. "Aah, je vois. Moi aussi je suis seul ici, figure-toi. Il nous faut donc nous entraider, je pense. Alors écoute : cela fait bien longtemps que j’arpente ces bois, et la plus grande plaie que tu puisses y trouver, ce sont ces maudits arbres. Ils passent leur vie à pousser partout, à chuchoter on ne sait quoi la nuit, à ruiner la symétrie de ma belle clairière. Que dirais-tu de m’aider à leur donner une bonne leçon ?"
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  43. "Ça ne m’intéresse pas. Ça a l’air fatiguant et très ennuyant. Et de toute façon c’est complètement stupide : si tu peux me changer en bête, pourquoi ne te changes-tu pas toi même en grosse bête, pour commander aux autres bêtes, les vraies, de faire ton stupide travail ?"
  44.  
  45. "Ha ! Ha, hahaaa, je crois que je comprends sans peine pourquoi on t’a chassé de ton village, toi. Enfin bon, tu m’amuses, donc je te laisse la vie sauve. Et puis, ton idée n’est pas si stupide, à bien y penser… Encore que, j’en ai une meilleure encore : tiens, prends cette hache, et au cours de ton périple, donnes-en un bon coup à tous les arbres que tu croises, c’est d’accord ? Allez, file avant que je ne change d’avis et te réduise en cendres."
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  47. Kekiral marmonna quelques injures bien senties dans sa barbe, mais emporta le lourd instrument avec lui pour ne pas risquer d’énerver trop le lunatique magicien. Il s’en débarrasserait à la première occasion, de toute façon.
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  49. Justement, non loin de là, un cri déchirant attira son attention. Un autre bipède, très pâle celui-ci, rampait, l’air mal en point, se tenant la jambe.
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  51. "Toi, là, aide-moi, je t’en prie..."
  52.  
  53. "Qui est-ce, encore ? Un autre magicien ?"
  54.  
  55. "Jamais de la vie ! Je suis un sauvageon, et nous autres, nous haïssons le magicien : ce dingue, lorsqu’il fume trop, se met à lancer ses sorts partout autour de lui. Il chasse les arbres, soi-disant, le fou… La nuit dernière, il m’a atteint à la jambe, et depuis, un mal étrange me ronge..."
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  57. "Ah, eh bien désolé pour toi, pas de chance. Allez, à la prochaine."
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  59. "Nooon, attends ! Tu ne peux pas m’abandonner comme ça, si ? Tiens, regarde dans ma besace, tu vois cette fiole ? C’est de la poudre de noisetier, très efficace contre la magie. Je te demande juste de l’apporter au chef de mon clan, non loin, il en fera un remède et viendra me sauver ! Il te récompensera, je te le jure. Tu veux bien ?"
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  61. "Hmm. Non. Pas le temps, je suis très pressé. Mais tiens, regarde, je t’échange ta poudre contre cette superbe hache ; génial, non ? Tu pourrais t’en servir comme d’une béquille, et lorsque tu seras guéri, tu pourras même couper du bois avec. Allez salut, je file."
  62.  
  63. Ignorant les suppliques du sauvageon dans son dos, Kekiral poursuivit son chemin, de fort mauvaise humeur. Non seulement, cette saleté de forêt était pleine d’ornières et de ronces, mais surtout, on ne pouvait y déambuler cinq minutes sans se faire importuner par tout un tas d’abrutis finis ! Il se demandait bien quel serait le prochain…
  64.  
  65. Peu après, sa route croisa le lit d’un ruisseau aux eaux claires et placides. C’était charmant, mais Kekiral détestait mouiller ses chaussures, alors, en pestant, il entreprit de remonter le cours d’eau jusqu’à un endroit où il pourrait traverser au sec.
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  67. Il parvint en effet à une petite retenue d’eau, qu’alimentait une jolie cascade et qu’enjambait un pont de pierre et de lierre entrelacés. Alors qu’il empruntait le pont, une petite voix aiguë lui parvint.
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  69. "Bien le bonjour, maître kekiri ! Quel plaisir d’enfin rencontrer l’un des vôtres. Bienvenue à la fontaine des fées, hihihi !"
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  71. Cette fois-ci, aucun doute, la ridicule petite bestiole ailée qui lui hurlait de sa voix de crécelle dans l’oreille n’était ni un sauvageon, ni un magicien…
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  73. "Pfff, salut, la fée. N’y allons pas par quatre chemins, quoi que tu veuilles, je n’ai pas le temps !"
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  75. "Oh, quel drôle d’accueil, hihihi. Vous avez l’air très drôles, vous les kekiris ! Et ne t’en fais pas, nous les fées, sommes très polies, nous ne nous permettons pas de demander de services à nos invités ainsi. D’ailleurs, nous n’avons aucune requête à te soumettre, car nous aimons tout le monde dans la forêt. Sauf peut-être, à bien y réfléchir, ces espèces de sauvageons. Ils sont vulgaires, ils puent, et..."
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  77. Kekiral enfonça son bonnet sur ses oreilles, et pour mettre fin au babil incessant de l’agaçante créature ailée :
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  79. "Cesse donc, c’en est trop, tu me donnes mal à la tête ! Tiens, voilà, prends cette poudre magique, elle fait fuir les sauvageons. Vous n’avez qu’à vous en enduire les ailes, et ainsi la répandre à travers la forêt. Ne me remercie pas, et bonjour chez vous !"
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  81. Et il s’enfuit en trottinant, pressé de s’éloigner de la fée qui à présent se répandait en remerciements.
  82.  
  83. Il progressa à ce rythme pendant quelque temps, et ne ralentit que lorsque le jour commença à décliner. S’il y avait bien une chose que Kekiral appréciait sans retenue, c’était dormir. Pendant la nuit au moins, pas de raseur, pas de tapage. Il déplia son sac de couchage, s’installa le long d’une racine saillante, et bien vite il ronflait paisiblement, le visage détendu comme jamais il ne l’était en journée.
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  85. Un sentiment d’urgence le réveilla en sursaut. Il sortit la tête de son duvet, juste à temps pour apercevoir un fourré onduler anormalement, non loin. Et avant qu’il ait pu pousser le moindre cri, une masse sombre était sur lui, l’étouffant presque, deux immenses rangées de crocs aiguisés entourant sa gorge.
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  87. Pour la première fois de sa vie, Kekiral ressentit en lui la peur plutôt que l’agacement.
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  89. "Tiens donc, une petite fée imprudente ! Quelle chance, moi qui rêvait depuis tant d’années de goûter la chair de cette insaisissable proie."
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  91. "Je, ne, suis, pas, une, fée !! Je suis Kekiral le kekiri, stupide animal ignare. Vous êtes tous plus enquiquinants les uns que les autres dans ces bois, par ma barbe ! Alors va, exauce donc mon souhait le plus cher, dévore moi vif ; tout, plutôt que d’écouter geindre !"
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  93. L’agacement avait finalement bien vite repris le dessus, semblait-il. La louve au pelage noir comme la nuit desserra son étreinte, surprise.
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  95. "Un kekiri, dis-tu ? Jamais entendu parler. Êtes-vous tous suicidaires parmi les tiens ? En tout cas, tu me sembles bien excité, tu dois être empli de bile et d’humeurs malsaines ; ne risques-tu pas de me causer des aigreurs d’estomac ?"
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  97. "Moi, des aigreurs d’estomac ? Comment oses-tu, grosse boule de poils ? En tout cas, je suis certainement bien meilleur que ces fées insupportables. De toute façon, quel genre de fauve es-tu pour t’attaquer ainsi aux plus petits êtres que tu puisses trouver ? Tu devrais avoir honte, alors qu’à quelques bonds d’ici se trouve un gras sauvageon estropié qui n'attend que de se faire croquer ?"
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  99. La louve grogna, et recracha Kekiral, qui roula piteusement sur le sol humide.
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  101. "Bon, bravo, tu m’as coupé l’appétit… Jamais je n’avais connu de proie si récalcitrante. Peut-être ce sauvageon dont tu me parles sera-t-il plus coopératif. Adieu, vilain petit kekiri."
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  103. Et elle s’en fut sans un bruit, se fondant sans peine parmi les ombres des arbres.
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  105. Le kekiri, de la bave sur ses vêtements, la barbe ébouriffée, et des brindilles plein les cheveux, se dépêtra péniblement de son couchage, passablement énervé. Même la nuit ici ne pouvait lui offrir le moindre refuge… Renonçant à son cher sommeil, il se remit en route, bien décidé cette fois à quitter cette maudite forêt au plus vite.
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  107. Après plusieurs heures de relative tranquillité, la végétation se fit plus éparse, et Kekiral entrevit la fin de son calvaire. Le chemin le menait sous d’immenses arbres aux racines noueuses, qui pour un être de si petite taille, se révélaient difficilement franchissables. Alors qu’il en enjambait une, il fut surpris de ne pas retrouver le sol sous ses pieds à l’arrivée. Au contraire, il s’envolait dans les airs, et se retrouva juste sous la canopée, assis sur une touffe de feuilles vertes. Autour, trois visages taillés dans l’écorce dardaient sur lui leurs yeux ronds de surprise. Des arbres ! Ils commencèrent à parler, lentement, si lentement, et dans une langue incompréhensible, faite de craquements, de bruissements, et de chuchotements. Cela aurait pu durer des heures, mais Kekiral n’y tint plus.
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  109. "Et voilà, il ne manquait plus que vous, les arbres ! Je n’ai même pas besoin de vous le demander, je me doute bien que vous en avez assez des bêtes sauvages, allez savoir pourquoi ! Eh bien sachez-le, s’il y a bien ici une chose plus déplaisante que votre façon de retenir ainsi les braves gens dans vos branches, ce sont bien les piaillements des fées. Ménagez-leur donc de charmantes petites maisons dans vos gros troncs inutilement larges et encombrants, et vous verrez, plus rien de vivant n’osera vous approcher à portée d’oreille. Et maintenant, posez-moi au SOL !"
  110.  
  111. Aussitôt dit, aussitôt fait et alors qu’un Kekiral fulminant s’éloignait à grands pas rageurs, les arbres, manifestement très intrigués, poursuivirent leur interminable conversation.
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  113. Enfin, peu après, le kekiri atteignit l’orée de la forêt, exténué. Il s’assit sur son baluchon, regardant la lande qui s’étendait à perte de vue devant lui, et se demanda s’il existait un endroit sur terre où il pourrait enfin être tranquille.
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  115. Lorsqu’un craquement retentit derrière lui, il soupira, et le désespoir dans l’âme, se retourna. Cette fois, c’était un genre d’immense cervidé au pelage doré et aux bois blancs comme l’ivoire qui lui faisait face.
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  117. "Enfin je te retrouve, petit kekiri courageux. Je suis l’esprit de ces bois, et je suis venu te remercier. Car aujourd’hui, tu as apporté l’harmonie dans mon domaine."
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  119. Kekiral leva un sourcil méfiant, attendant la suite.
  120.  
  121. "Grâce à toi, les sauvageons coupent désormais les arbres trop entreprenants, qui bientôt cesseront leurs extravagances.
  122.  
  123. Les arbres, eux, commencent dès à présent à héberger les fées, et ce foyer plus calme les assagira peut-être un peu.
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  125. Les fées, de leur côté, ont suivi ton conseil et répandent la poudre de noisetier en volant. Le magicien sera ainsi moins dangereux pour nous tous.
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  127. Le magicien, justement, a décidé de se changer en ours pour commander aux bêtes, lorsqu’elles laissent libre cours à leur soif de sang.
  128.  
  129. Et les bêtes sauvages, enfin, se sont mises à chasser les sauvageons, pour ne pas qu’ils s’aventurent trop loin de leurs camps et menacent tous les arbres.
  130.  
  131. La boucle est bouclée ; tu as été d’une ingéniosité sans égale, kekiri, et pour te remercier, je vais exaucer ton souhait le plus cher. Prends donc le temps de la réflexion."
  132.  
  133. Kekiral répondit immédiatement.
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  135. "C’est inutile, je sais bien ce que je veux. J’en ai assez, de toute cette histoire à dormir debout, j’aimerais que tu me changes en pierre, pour qu’enfin les désagréments de l’existence coulent sur moi comme l’eau de pluie."
  136.  
  137. "Te… Te changer en pierre ? En es-tu bien sûr ?"
  138.  
  139. "Mais ma parole, tu es bouché ou quoi ? Puisque je te dis que..."
  140.  
  141. "Bon, il en est sûr, je crois..."
  142.  
  143. Et c’est ainsi que s’acheva la grandiose histoire de Kekiral le Sage, pétrifié en train de se plaindre. On dit que son regard attentif veille encore et toujours sur la forêt, et c’est pourquoi nous autres humains, nous fabriquons depuis lors des statues à son effigie, pour qu’il apporte l’équilibre à nos jardins, l’harmonie dans nos potagers…
  144.  
  145. Fin ! »
  146.  
  147. Le récit avait été complexe à mener pour Ivan, pouffant sans cesse à mesure qu’une absurdité de plus lui venait à l’esprit, et Francis avait mal aux côtes, tant il avait ri aux mimiques et aux voix grotesques que son ami avait dû imaginer pour rendre son histoire plus vivante.
  148.  
  149. « Une créature dont l’existence est au-delà de toute certitude, disais-tu ? »
  150.  
  151. Ivan reprit péniblement son souffle, et se frotta les yeux pour en chasser les larmes de rire qui s’y trouvaient.
  152.  
  153. « Pfouu, ça fait du bien ! On a qu’à dire qu’on est quittes, pour l’učenjak ! »
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