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- On retient assez volontiers ce que les dieux apportèrent aux Hommes - et à juste titre. Mais il y eut également des présents notables que les seconds firent aux premiers, et il convient de ne pas les oublier.
- Vanina Del Socorro vécut il y a cinq siècles de cela. Elle est restée célèbre pour être la seule artiste dont une œuvre fut appréciée par les dieux à un point tel qu'ils l’emportèrent en leur céleste résidence.
- Ce qui, autant vous le dire tout de suite, est factuellement faux. Voici son histoire.
- Vanina naquit sur la petite île de Solaggi, non loin des côtes de l’actuelle Sicile. Très jeune, elle fit preuve d’une grande créativité et d’un sens inné du beau, et son père l’initia à la peinture et à la sculpture. Elle apprit la technique, mais bien vite elle s’aperçut qu'il lui manquait toujours quelque chose pour créer ce qu’elle avait en tête. Alors elle innova. Elle fabriqua ses propres outils, pinceaux, pigments, enduits, vernis, toujours en vadrouille à ramasser tout et n'importe quoi dans la nature, le reste du temps dans son atelier, où elle pouvait passer des nuits entières à expérimenter.
- Elle devint vite une célébrité locale, et de grands noms du continent vinrent même la voir pour apprendre de sa méthode de travail, en précurseur qu’elle était.
- A Solaggi, il y avait un temple en l’honneur de Phallope, déesse de toutes les femmes. C’était un vieil édifice, et un jour il fût décidé d’une rénovation et d’un agrandissement. Une statue grandeur nature de la déesse devait évidemment trôner en son sein, et l’on passa commande à Vanina, qui accepta avec fierté.
- Elle opta pour un bloc de granit qu’elle avait repéré depuis longtemps sur la côte, choisit ses pigments avec le plus grand soin, et alla récolter les plus belles fleurs et feuillages de la saison - elle avait mis au point un traitement qui figeait les végétaux pour plusieurs années - et enfin elle se mit au travail.
- Elle se consacra à sa tâche avec une ardeur et une minutie particulière, ne laissant personne la déranger pendant de longues semaines.
- L’île entière avait hâte de découvrir la dernière création de Vanina, qui lui avait pris tant de temps.
- Mais tous n’eurent pas tant de patience. Phallope elle-même, qui par ailleurs n’était nullement incommodée par une porte close, avait suivi l’avancement de l’ouvrage avec attention. Elle avait d’abord été ravie des choix de l’artiste et de ses premières ébauches, mais à présent une certaine frustration grandissait en elle.
- Phallope n’était pourtant pas difficile. Étant l’une des divinités les plus universelles, elle avait eu droit à de nombreuses représentations très diverses au fil des âges, ce qui ne la gênait nullement, car elles faisaient honneur à ce qu’elle était dans toute sa diversité. Elle fut ainsi dépeinte en enfant, en jeune fille, en femme mûre comme en vieillarde, son visage de toutes formes, sa peau de toutes couleurs. Parfois enceinte jusqu’au cou, parfois mère nourricière, parfois vierge farouche, elle eût même droit à des traits masculins ou animaux.
- Cette fois, Vanina avait opté pour la sobriété, dépeignant une magnifique jeune femme sans attributs particulier, si ce n’était les fleurs dans les cheveux dont la déesse était constamment dotée. Il se trouva que cette forme était la favorite de la déesse, qui appréciait sa simplicité, lui permettant le mieux de se mêler aux Hommes et aux dieux.
- Et donc un jour, en allant secrètement observer la roche peinte et ornée à son image, passé le ravissement une petite pointe de jalousie lui serra les entrailles. Phallope tenta de passer outre, mais elle ne pouvait lutter : elle le sentait, l'œuvre de Vanina serait plus belle qu’elle, et ce n’était pas tolérable.
- Quelque temps après, un de ses cousins, moqueur, fit malicieusement remarquer qu’il échangerait bien la déesse avec sa statue, ce qui mit Phallope dans une colère noire. Elle projeta alors d’aller elle-même détruire l’œuvre de Vanina avant qu’elle ne soit achevée, et de manière assez spectaculaire pour bien faire passer le message aux mortels.
- Mais alors son frère Hectas, dieu du plaisir et protecteur des arts, s’interposa, prétendant avoir placé Vanina sous sa protection. Elle était, selon lui, l’artiste la plus talentueuse de sa génération. Certaines de ses œuvres avaient su ravir huit de ses dix-sept sens, ce qui était plutôt remarquable, ne s’agissant pas de nourriture ou de fornication.
- Phallope lui rit au nez et l’envoya paître, mais Hectas insista, commençant à s'énerver lui aussi, car manifestement il éprouvait un réel attachement à l'œuvre de Vanina et ne la défendait pas uniquement pour agacer sa sœur.
- Avant que la brouille ne s’envenime - ce qui était fréquent chez les immortels - Justice intervint. Elle était la plus respectée des enfants de Zakaz, et parfaitement impartiale. Tout en se fusillant du regard, les dieux en désaccord se turent sagement, attendant avec résignation la sentence dont il ne leur faudrait pas trop ostensiblement ignorer les conséquences par la suite.
- Justice donna raison à Phallope, et s’étonna que son frère ait pu croire un instant protéger un mortel de l’ire de l’un des siens. Il est bien connu en effet, que de tout temps les dieux avaient redoublé d’imagination pour tuer maudire déchoir réduire en cendres les mortels préférés de leurs semblables. Il ne fallait pas en faire un drame.
- EN REVANCHE, ajouta-t-elle, figeant net le sourire mesquin qui était apparu sur le visage de sa fille, si Vanina était ce qu’Hectas prétendait, et qu’elle parvenait à une sorte d’unanimité chez les éternels, alors sa fille se retrouverait à ignorer leur bien commun à tous, et ce pour une passagère bouffée d’égo - ce qui là encore était très fréquent chez les dieux. Et cela aurait été injuste.
- Elle décréta donc qu’il fallait mettre Vanina au défi.
- Et ainsi, Phallope et Hectas se rendirent dans son atelier, et sans prendre de gants lui commandèrent une œuvre, ce qu'elle voudrait, pour eux et toute leur famille. Elle avait tout son temps, mais devrait s’y atteler sitôt la statue de Phallope achevée, et ne pas prendre trop de pauses non plus, sinon l’on risquait d’oublier l’origine de la discorde avant même sa résolution.
- Et pendant que le dieu l’encourageait chaudement, l’incitant à suivre son instinct, renouvelant l’admiration qu'il lui portait, sa sœur, qui s’était positionnée de sorte à masquer la statue aux deux autres, se contenta d’un grognement dubitatif, assorti d’une subtile menace : si l’artiste échouait, les dieux ne seraient pas les seuls à être déçus.
- Et ils repartirent, l’air satisfait, pas vraiment fâchés, somme toute.
- Vanina quant à elle, mesurait difficilement ce qui lui arrivait. Lorsqu’elle eût repris ses esprits, elle s’efforça de garder la tête froide et acheva superbement la statue de Phallope sans se laisser perturber par les idées nouvelles qui fusaient déjà pour sa nouvelle création - la plus importante qui soit. La statue fut inaugurée quelques jours plus tard, et en effet elle était magnifique, incomparablement plus belle que son modèle, si cela était possible. Mais Vanina n’assista même pas à la petite cérémonie.
- Elle avait prévenu ses proches qu'elle devait s’absenter pour un projet titanesque qu’elle ne réaliserait pas à l’atelier, et qu'ils n’avaient pas à s'inquiéter, puis elle avait disparu, emportant on ne savait où tout son matériel.
- Pendant plusieurs années, on n’eut guère de nouvelles d’elle. Certains la croisèrent au ruisseau, dans les bois ou sur la plage, mais elle avait toujours la tête ailleurs, comme en intense réflexion, et n’avait pas lâché un mot.
- Étonnamment, les dieux ne l’oublièrent pas. Phallope avait surmonté son accès de jalousie, et Hectas avait trouvé bien d’autres sources de plaisir pour accaparer ses sens. Néanmoins, à chaque dispute entre eux deux, le nom de Vanina revenait, teinté de l’envie de savoir comment finirait cette histoire.
- Ainsi, lorsqu'un beau jour un messager céleste arriva porteur d’un message de Vanina, conviant qui le voudrait bien à découvrir la création qu’elle dédiait aux êtres divins, presque tous répondirent favorablement. Ils suivirent le messager, qui les mena au bout d’une plage de Solaggi, jusqu'à une petite cavité dans la falaise, baignée de soleil mais protégée du vent et de l’eau.
- Vanina en avait intégralement taillé les murs, jusqu'à obtenir une surface lisse de la forme d’une demi-sphère. Pas exactement lisse, à vrai dire. Elle avait conservé - ou reproduit - quelques irrégularités du support originel, ce qui offrait relief et textures à ce qu’elle avait peint dessus, ainsi qu’un foisonnement de détails nouveaux à qui s'approcherait d’un quelconque pan de mur.
- Et sur ce support incongru, régulier et pourtant si chaotique, Vanina avait déployé ses couleurs, ses milliers de couleurs.
- Elle n’avait rien représenté au sens strict - et étriqué - du terme, mais avait opté pour une évocation sans limite de tout ce qu’elle était parvenu à imaginer de beau et d'inspirant depuis sa naissance.
- Les dieux avaient beau être omniscients, Ycthyon savait-il seulement que la larve de la phalène brune des pins produisait, une fois broyée, un vert plus éclatant que celui d’une émeraude, et qu’aucune feuille n'avait jamais arboré ? Et Mechtal, que la malachite broyée et laissée dans l’eau douce, devenait d’un bleu dont aucune eau de ses chers océans ne s'était jamais parée ?
- Et lequel aurait pu imaginer que toutes ces gouttes de couleur, parfois superposées jusqu’à l’excès, certaines plus brillantes qu’un métal poli, d'autres mates comme le papier le plus rugueux qui soit, donneraient naissance à des scènes plus vivantes que leur création ? Il y avait là la plus féroce des batailles, le paysage le plus bucolique, le plus vibrant hommage à la vie qui fourmillait partout sur terre.
- Ainsi tous virent quelque chose de familier dans la grotte, et lorsque Zakaz lui-même se perdit dans la contemplation d’un ensemble si apparemment anarchique et qui pourtant donnait naissance à un tout si cohérent, Vanina sut que son œuvre leur plaisait.
- Les dieux s’en allèrent finalement, mais ils emportèrent avec eux la grotte entière, qui laissa dans la falaise un trou béant que les touristes visitent encore aujourd'hui. Vanina avait remporté son défi.
- Elle passa le reste de sa vie à poursuivre son travail, et son nom entra dans les livres. Mais malgré la célébrité et le succès de ses créations, elle ne quitta jamais Solaggi, son atelier, sa maison.
- Je vous disais plus tôt que sa réputation était trompeuse. C'est qu'en fait il n’y eut non pas une, mais deux de ses œuvres dont les dieux s’emparèrent.
- A sa mort, Phallope, qui avait la rancune tenace, et qui était désormais assurée que l’artiste plus jamais ne se surpasserait, décida de régler définitivement cette histoire de statue.
- Le jour de l'enterrement, tous les témoins s'accordent à dire que le granit s’anima, comme doté de vie, et se mit à marcher élégamment vers le cimetière, en observant son reflet partout où il se trouvait, l’air ravi.
- Là, ce qui avait été la statue de Phallope ôta une rose rouge de ses cheveux, et la jeta dans la fosse qui avait été creusée pour Vanina, avant de s’évanouir comme par enchantement.
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