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- Francis reçut cette conclusion avec un petit rire.
- « Ah, j’adore ce genre de proverbes, ces gemmes de sagesse populaire. »
- Il s’exprimait avec légèreté, mais ne pouvait cacher que quelques instants plus tôt, il avait été ému par la description qu’avait fait son ami du paradis vivant que renfermait l’immense coquillage. Plus que tout autre chose, il avait été gagné par l’émerveillement que l’on sentait encore dans la voix frémissante d’Ivan à cette évocation. C’était un sentiment contagieux, surtout lorsqu’il faisait suite à une morosité tenace chez son compagnon narrateur.
- Mettant de côté ces considérations, il poursuivit à haute voix sur le thème du moment :
- « Mais là encore, ce que les citadins proprement modernisés appellent "sagesse populaire" relève souvent simplement de bon sens pour les principaux intéressés, et d’une certaine révérence à l’égard de la nature, avec l’assurance qu’elle le leur rendra bien.
- D’ailleurs, cela me fait penser à une peuplade particulièrement sagace que j’ai rencontrée il y a une petite décennie, dans un coin reculé et décidément celtique. Cette communauté ne porte pas de nom – ils n’en ressentent pas le besoin – mais avait beaucoup de "sagesse populaire" à partager. Notamment, ils ont élucidé l’un des plus vieux mystères de l’Europe occidentale : que sont les feux follets ? Tu sais, ce sont ces petites flammes que l’on voit s’allumer comme par magie au fin fond des marécages. D’ailleurs, tu as peut-être une idée de la réponse ? »
- « Non, j’ai seulement la connaissance de toutes les théories que l’on a hasardées sur la question. »
- Ivan s’arrêta de marcher quelques instants pour fouiller sa mémoire.
- « Voyons…pour nos ancêtres médiévaux, les feux follets étaient des âmes en peine qui se manifestaient la nuit. »
- « Et pour nos voisins d’outre-manche, ils étaient des fées porteuses de lanterne », rétorqua Francis.
- « Oui…mais ensuite, les savants du XVIIIème siècle se sont penchés très doctement sur la question. Ils ont parlé d’un fluide exhalé par les eaux putréfiées, qui prendrait feu à l’air libre. »
- « Et après, la science moderne a débarqué, avec pléthore d’hypothèses. Bioluminescence animale, foudre en boule… »
- « …pour finalement revenir sur l’explication de leurs prédécesseurs, mais avec beaucoup de détails et de noms érudits. Une exhalaison, oui, la résultante d’une émanation de méthane et de phosphore, issus de décompositions respectivement végétale et animale par des bactéries spécifiques. »
- « Oui, oui, c’est très exhaustif. Et tout à fait faux. Allez, je vais te mettre dans la confidence. En vérité, le feu follet n’est autre que l’animal le plus chaud du monde : le stórte.
- C’est une sorte de très gros scarabée, presque de la taille d’un écureuil. Son corps a une température incroyablement élevée, pour ainsi dire volcanique. Au plus près de ses organes, ses tissus sont moites et très irrigués, sans quoi ils brûleraient. Mais la couche la plus extérieure de sa carapace n’est pas à l’abri d’une telle combustion. C’est pourquoi, toutes les quelques dizaines de secondes, l’animal se sépare de cette couche superficielle, lorsque celle-ci est sur le point de prendre feu.
- Cette mue flotte derrière lui, décorée de braises et de flammèches, et n’a pas même le temps de retomber sur le sol qu’elle se consume complètement. La lueur passagère qu’elle produit est ce que nous appelons un feu follet. Mais lorsque l’on aperçoit cette lueur, cette flamme flottante, le stórte n’y est déjà plus.
- Pourquoi se débarrasse-t-il ainsi de sa cape de feu ? Assurément, il n’a pas peur d’être brûlé, car la chaleur des flammes n’est qu’une fraction de la sienne propre. Non, il le fait par pure discrétion : comme les humains l’ont constaté, la peau immolée est visible d’assez loin, si on regarde au bon moment. Elle le rendrait également visible de ses prédateurs, s’il la gardait trop longtemps. Et des animaux amateurs d’insectes, il y en a une cohue dans les marécages.
- Ceux-ci n’ont pas conscience du danger que le stórte représente. Il ne voit en lui qu’un insecte particulièrement gros et calorique. Tout comme les papillons de nuit, ils sont irrésistiblement attirés par la lumière éclatante de la flamme qui serait leur trépas. Car en avalant un stórte, n’importe quelle bête serait terrassée par son incommensurable chaleur. Lui, aurait, finalement, de meilleures chances de survivre à l’expérience. Comme me l’ont expliqué les locaux, s’il se défait de sa coque embrasée, c’est autant par prévenance pour les autres créatures des marais que pour sa propre survie.
- Ceci dit, il n’est pas tout à fait insaisissable. Un jeune homme, ou une jeune femme, courageuse et patiente, peut le prendre en chasse si elle accepte d’y passer la nuit. Pour cela, dès qu’elle aperçoit la lueur éphémère, elle doit la rejoindre, puis s’immobiliser et guetter la flamme suivante, qui ne manquera pas de survenir dans les prochains instants. Elle doit continuer ainsi, avançant de lueur en lueur, comme une abeille de fleur en fleur, sans jamais se précipiter ni perdre de vue le chemin de lumière. Et ce, jusqu’au bout de la nuit.
- Au petit matin, lorsque le stórte a consumé toute sa carapace, il se replie dans son nid. Alors, la vaillante traqueuse parvient à ce repaire, qui abrite un trésor inestimable pour les gens de cette contrée : de l'eau pure, pure comme il n’en existe pas en ces lieux bourbeux et corrompus. Le stórte s’y baigne toute la journée, pour contenir son feu intérieur, et permettre à sa carapace de se régénérer. C’est pourquoi les bassins à stórte sont un symbole d’éternel renouveau dans le folklore de la région. Je ne serais pas étonné qu’ils soient à l’origine du mythe de la Fontaine de Jouvence. »
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