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- « Notion de génocide » : est-ce vraiment aux historiens de trancher ?
- Iannis Roder, Le Point, no. 202506, mercredi 18 juin 2025
- Pour le professeur d'histoire Iannis Roder la notion de génocide est avant tout un concept juridique.
- Début juin 2025, Emmanuel Macron affirmait que « ce sera aux historiens, lorsque le temps sera venu » d'établir les faits et de qualifier les crimes commis lors du conflit actuel à Gaza. En réalité, ce sera aux juges, car la notion de génocide est d'abord un concept juridique défini par la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide du 9 décembre 1948.
- Néanmoins, il est vrai que les historiens travaillent ce champ et réfléchissent à ce qui caractérise un génocide en termes de mise en oeuvre et de franchissement de seuils de violence. Ainsi peut-on considérer que le génocide des Arméniens, la Shoah et le génocide des Tutsis du Rwanda comportent des éléments communs qui permettent de caractériser le crime quand bien même des singularités sont observables pour chaque événement génocidaire.
- Les éléments communs au génocide
- Dans chaque cas, c'est la mise en oeuvre du crime qui permet réellement à l'historien de reconnaître la dimension génocidaire d'une politique, car, une fois la décision prise - il y a toujours une décision politique -, l'exécution est non seulement rapide mais souvent simultanée et d'une redoutable efficacité. Parce que l'assassinat du groupe cible relève de la construction d'un ennemi imaginaire (la population arménienne n'avait pas trahi l'Empire ottoman au profit de la Russie, les juifs ne constituaient pas une menace vitale pour l'Allemagne et les Tutsis n'étaient pas des agents infiltrés du Front patriotique rwandais), la systématicité des assassinats est alors recherchée face à la menace fantasmée.
- Le crime est en effet mis en oeuvre par un État (même si la présence de l'État n'est pas un élément juridiquement indispensable à ce crime) mû par une idéologie, une vision du monde (Weltanschauung dit l'allemand) qui fait du groupe cible le responsable des malheurs du groupe majoritaire que les décideurs du génocide prétendent défendre.
- Sur la colline de Murambi, le 21 avril 1994, quand la décision locale fait suite à la décision centrale de tuer tous les Tutsis, les réfugiés de l'école technique, estimés à 50 000, sont systématiquement assassinés en vingt-quatre heures. Quand est décidée la liquidation du ghetto de Varsovie, ce sont 6 000 personnes par jour qui sont assassinées pendant près de huit semaines, soit plus de 300 000 personnes.
- Les quelque 60 000 survivants de cette première phase (35 000 conservés pour le travail forcé et 25 000 s'étant cachés) sont tués entre janvier et mai 1943. Entre avril et août 1915, plus de 300 convois de déportés arméniens partent des provinces de l'est de l'Anatolie. Des territoires où les Arméniens vivaient depuis plus de vingt siècles sont totalement vidés, systématiquement et simultanément, en moins de six mois. La volonté éradicatrice et la rapidité d'exécution sont des marques du génocide pour les historiens, des éléments de preuve pour les juristes.
- Comment établir l'intention génocidaire
- En réalité, l'historien constate que s'il n'y a pas systématisation, il est très difficile, voire impossible d'établir l'intention génocidaire, car c'est cette systématisation qui illustre l'intention et non les déclarations qui, si elles ne sont pas suivies par une mise en oeuvre systématique et méthodique des assassinats sur le terrain, relèvent de discours extrémistes.
- La volonté éradicatrice que porte la logique génocidaire pousse à traquer, de manière obsessionnelle, les survivants du groupe cible. C'est ce que décrit parfaitement Hélène Dumas dans son livre Le Génocide au village (Seuil, 2014) concernant le Rwanda et que l'on retrouve dans l'éprouvant témoignage du survivant tutsi Tharcisse Sinzi (Combattre, Tallandier, 2025). C'est ce que montre également Barbara Engelking dans On ne veut rien vous prendre... seulement la vie (Calmann-Lévy-Mémorial de la Shoah, 2015), quand elle raconte les chasses à l'homme systématiquement organisées dans les villes, les campagnes ou les forêts polonaises qui ne laissaient pratiquement aucune chance de survie aux juifs ayant fui les ghettos.
- Pour chacun de ces génocides, l'objectif à atteindre était la destruction totale des groupes cibles. Le lien entre l'intention et la mise en oeuvre permet donc aux juristes de statuer sur le crime commis. On estime à 15 000 le nombre de juifs ayant survécu au génocide à l'intérieur des frontières de la Pologne de 1939, sur 3 millions. 90 % des Tutsis de la préfecture de Gikongoro (sur 60 000 environ) ont été assassinés et à peine 100 (sur 50 000) ont survécu à Murambi.
- L'historien analyse, la justice tranche
- Dans la catégorie des génocides constatés par un tribunal, le massacre de Srebrenica en juillet 1995 fait figure d'exception, car s'il y a assassinat massif des hommes en âge de porter les armes (8 372 victimes), les femmes, les enfants et les personnes âgées bosniaques sont victimes d'un nettoyage ethnique et contraints de quitter leur terre. L'historien perçoit clairement les différences entre ce crime et ceux commis contre les Arméniens, les juifs et les Tutsis.
- À ses yeux, il ne s'agit pas d'un crime de même nature, ce qui n'implique aucune forme de minimisation ni de hiérarchisation, mais les intentions débouchent sur une mise en oeuvre qui ne relève pas de logiques identiques. Il ne peut être établi ici que l'intention était l'éradication physique et le caractère systématique du massacre ne concerne, à Srebrenica, que les hommes en âge de combattre.
- À l'aune de ces considérations, les différences avec les terribles événements de Gaza, déclenchés à la suite d'un massacre perpétré par un groupe terroriste qui affirme ouvertement vouloir tuer des juifs et détruire Israël, ne peuvent qu'apparaître à l'historien. Il est évident que les dizaines de victimes quotidiennes sont un terrible tribut que paye la population, mais rien ne permet d'affirmer que cette guerre menée par le gouvernement israélien relève d'une logique génocidaire comparable aux meurtres systématiques des Arméniens, des juifs ou des Tutsis. L'historien constate aujourd'hui que, malgré son cortège de destructions et de souffrances immenses, ce qui se déroule à Gaza ne ressemble pas à ce qu'il connaît des génocides. L'historien réfléchit, analyse et compare pour mieux singulariser, mais c'est la justice internationale qui tranchera et dira quels crimes ont été commis, en Israël et à Gaza, depuis le 7 octobre 2023.
- * Iannis Roder est directeur de l'Observatoire de l'éducation à la Fondation Jean-Jaurès. Il est également professeur d'histoire-géographie à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis).
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