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- Extrait de "Comprendre les Héros"
- Afin d'illustrer mon propos, je vais vous raconter deux versions différentes de la même histoire : celle du Champion de Pracentrès. Chaque version émane d'un ensemble varié de sources pour le moins ténues - textes très partiellement traduits à ce jour, vestiges de fresque, vases peints, etc. - mais leur interprétation diffère grandement.
- Voici la première forme du récit :
- "Lors de la Guerre des Trois Royaumes, un formidable guerrier émergea des rangs de l’armée de Dreïton. Il avait la réputation de pouvoir terrasser n'importe quel adversaire, fût-il soldat ou seigneur de guerre. Malgré cette terrible renommée, le nom du combattant était resté étrangement inconnu des aèdes. Il fut donc sobrement baptisé de celui de sa ville natale : le Champion de Pracentrès.
- Il accomplit de nombreux faits d'armes jusqu’à la victoire définitive de sa nation. Mais au désespoir des ennemis de Dreïton, ses exploits guerriers ne s'arrêtèrent pas avec la fin de la guerre. Et au désespoir des seigneurs de Dreïton, ils ne s'arrêtèrent pas non plus à la frontière de son ancienne patrie.
- Le Champion n'avait plus de camp. Ses actes de violence n’avaient pas de raison proclamée. Il agissait toujours seul. De fait, nul ne savait qui serait sa prochaine cible ; ainsi, tous le craignaient. Les puissants de ce monde commencèrent à se retrancher en leur domaine, cherchant chacun quelque méthode de protection.
- Un petit baron qui gouvernait une ville de métallurgistes se fit forger une armure impénétrable. Mais le Champion la transperça comme si elle eût été faite de papier. Un ancien chef de guerre, terriblement craint aux temps des affrontements, s'entoura de ses trois meilleurs bataillons. Cela faisait comme un lac de métal qui se déplaçait avec lui, où qu'il aille. Le guerrier de légende traversa ce lac. Il fendit les rangs ennemis sans perdre la cadence de son pas, et le chef de guerre tomba.
- On eût dit que le Champion de Pracentrès choisissait justement les hommes les mieux défendus comme cibles de son implacable détermination. On eût dit qu'il voyait dans chacune de ces mesures de protection un défi à sa bravoure.
- Le roi de Dreïton fit bâtir de nouvelles murailles autour de sa citadelle, plus hautes encore que les précédentes. Il les habilla de quelque trois cents archers, toujours sur le qui-vive. Mais lorsque le Champion vint à la Cité Brune, cette invraisemblable défense fut percée à son tour, et la tête couronnée roula sur le sol de son château.
- Alors enfin, ayant fourni la preuve la plus indéniable de sa létalité, il acheva sa sanglante épopée. Il disparut de tous les regards, mais non des mémoires. Les soldats de tout bord le citent encore comme la preuve que nulle sécurité n’est absolue."
- Effrayant, n'est-ce pas ? D'aucun serait ébranlé par la brutalité de ce récit. Mais à un mythologue, il conviendrait également d'en être insatisfait. En effet, l'histoire ne fait pas état de comment, ni pourquoi le Champion de Pracentrès défaisait les formidables défenses des seigneurs de son temps.
- C'est justement en cela que la seconde version de la légende se distingue de la première. Je ne ferai pas à votre intellect fort occupé l'injure de raconter ce deuxième récit dans son intégralité ; je préciserai seulement les points de différences.
- L'information la plus importante est la suivante : au plus fort de la Guerre des Trois Royaumes, la ville de Pracentrès avait été entièrement réduite en esclavage, dans un effort désespéré pour grossir les rangs de l'armée de Dreïton. Sur ordre du roi, femmes et enfants furent tenus en otages afin de forcer leurs maris et pères à partir au combat, pour une cause en laquelle ils ne croyaient plus.
- Le Champion de Pracentrès était de ces esclaves, pauvres hères qu'on avait dotés d'armes mais privés de leur propre nom. Grâce à ses exploits guerriers, le Champion aurait pu récupérer le sien, mais il ne le voulut pas. Il souhaitait représenter son peuple opprimé, et ainsi signa ses hauts faits sous le nom de sa ville bafouée.
- Il n'avait que faire des nations et de la volonté de leurs rois respectifs ; après la guerre, il dirigea bien logiquement sa colère contre chaque seigneur qui opprimait ses sujets.
- Pour obtenir l'armure ultime, le petit baron avait fait fondre tout le meilleur métal de sa ville, causant la ruine de cette dernière. Il avait aussi imposé à ses forgerons un travail stérile, les forçant à jeter toute pièce qu’il jugeait imparfaite. C'est ainsi qu'il s'attira le courroux du Champion.
- De son côté, le chef de guerre avait juré aux soldats qui avaient fait son succès de les libérer dès la fin de la guerre, et de confier à chacun un lopin de la terre conquise. En brisant sa promesse par peur de représailles armées, il provoqua justement celles de l’homme de Pracentrès.
- Enfin vint le tour du roi de Dreïton. L'auteur du crime originel contre les petites gens, et sans doute le moins pardonnable aux yeux du Champion. Pracentrès était un mot qui disait sa faute, et qui était à présent sur toutes les bouches. Le roi avait senti que l’heure de son châtiment arrivait. Mais il n’avait pu se résoudre à fuir le trône chèrement conquis. Il s’était au contraire enfermé entre des murs toujours plus hauts.
- Il fut le dernier à payer le prix de sa tyrannie. En commettant un régicide, le Champion savait qu’il avait poussé le nouveau royaume au bord d'une guerre civile, dont les pauvres gens auraient été comme toujours les premiers à payer le prix. Il devait donc s'arrêter là, et espérer que ses accomplissements avaient suffi à dissuader de futurs despotes.
- Reste la question du "comment". Par quel moyen le héros de l’histoire franchissait-il toutes les défenses qui lui étaient opposées ? C'est là à mon avis qu'est le principal contresens dans la première interprétation de sa légende : en vérité, le Champion n'était pas armé.
- Ce qui perçait toutes les défenses, ce n'était pas la pointe d'une épée ni le fer d'une lance, mais l'intensité de son regard acéré. Saoserna, l'aînée des nouveaux dieux, avait pris en pitié le peuple de Pracentrès, et avait fait don de ses yeux jaunes à leur Champion. Devant ce regard surnaturel, les soldats desserraient les rangs, les archers lâchaient leurs flèches, et les chefs de milice abaissaient d'eux-mêmes le pont-levis. L'iris d'or avait un effet plus puissant encore sur les principaux coupables : accablés de peur et de culpabilité, ceux-ci mettaient bien vite fin à leurs propres jours. Une fin dont aucune armure ni muraille n'aurait pu les préserver.
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