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- Les larmes aux yeux, Yiannis contemplait la chute de Gnosopolis.
- L’Académie, érigée en plein cœur de la cité, et qui en avait fait la fierté des siècles durant, était désormais réduite à l’état de ruines fumantes. Ses murs recouverts de suie étaient éventrés par endroits, ses arches gisaient brisées au sol, et la Tour des Géomètres, frappée par un tir de catapulte, s’était effondrée sur les plantes exotiques du jardin botanique. Pire encore, une épaisse fumée noire se déversait des fenêtres de l’immense bibliothèque. La collection d’ouvrages, dont la renommée s’étendait à de lointains continents, semblait aujourd’hui être la proie des flammes. Yiannis voyait d’ici des silhouettes éperdues s’affairer autour de l’imposante bâtisse, sans doute pour tenter de sauver les manuscrits qui en étaient prisonniers, et qui devaient être plus importants aux yeux des savants que leur propre vie.
- Le reste de la capitale offrait un spectacle tout aussi désolant. Les rues se gorgeaient d’une cohue de guerriers devant lesquelles la garde de Gnosopolis ne pouvait que battre en retraite. Les maisons s’effondraient. L’agora était jonchée de gravats. Même les jardins de la citadelle avaient été gagnés par le feu, et presque tous les arbres qu’ils comptaient étaient devenus des torches sinistres que l’on entrevoyait à travers l’écran de fumée omniprésent. Seul l’observatoire, juché sur la colline qui fermait la ville au nord, émergeait de ce terrible brouillard. L’ouverture dans son toit semblait un œil désespéré, implorant le ciel de venir au secours de la population.
- Mais le plus dur pour Yiannis n’était pas de voir la cité sombrer. C’était d’entendre la clameur combinée de tous les habitants qui criaient, fuyaient, et pleuraient. La plainte déchirante de dix mille voix humaines, parmi lesquelles ses voisins, ses amis, les marchands chez qui il allait chaque semaine, toutes les personnes qu’il connaissait ou qu’il avait croisées. Un bruit douloureux, si douloureux, qui ne lui parvenait que trop clairement à travers le fracas des armes et des éboulis, poussé par la ville comme un râle jusqu’à la colline sur laquelle il se tenait, éploré et impuissant.
- Il se détourna de cette scène d’apocalypse, et ses yeux se posèrent sur une silhouette légèrement en contrebas, assise sur le flanc de la butte. Elle était la seule autre personne ici, et semblait absorbée par l’atroce spectacle, comme lui quelques instants plus tôt.
- « N’espérez pas vous approcher des murs d’enceinte. » la prévint-il.
- « Les guerriers de Pythodoris sont légion, et ils vous tueront à vue. Dans le chaos et la fumée, ils ne prendront pas le temps de vérifier si vous êtes une garde ou une simple citoyenne. Partez. Oubliez ce que vous avez à Gnosopolis, et sauvez votre vie. »
- La femme se retourna vers lui. Elle était à peine plus vieille que lui, peut-être vingt-cinq ans. Sa peau était cuivrée, et ses cheveux noirs de jais. À ses traits, on aurait dit une Maure, mais Yiannis ne reconnaissait pas ses vêtements. Ils étaient vraiment étranges.
- « Je n’ai rien à Gnosopolis », dit-elle simplement. « Je ne viens pas d’ici. »
- « Si vous êtes une voyageuse, vous arrivez au mauvais moment. Gnosopolis est mourante. »
- « Non, je suis venue pour voir sa chute », répondit-elle doucement, sur le ton de l’aveu.
- « Quoi, cela vous plaît, le spectacle d’une ville qui brûle ? », s’exclama-t-il, plein d’amertume.
- « Cette cité, c’est là où j’ai grandi, je vous signale. C’est ma maison qui s’écroule. Ce sont mes amis qui meurent. C’est…c’est…»
- Il interrompit sa tirade indignée. Non, aucun plaisir ne se lisait sur le visage de l’étrangère. Au contraire, il était empreint d’une tristesse infinie, et, curieusement, d’un air de culpabilité. Quoi qu’il en soit, il avait tort de s’en prendre ainsi à elle.
- « Je suis un enfant des rues, un orphelin », reprit-il sur un ton plus doux. « Je n’ai jamais connu que Gnosopolis. Je ne saurai pas vivre ailleurs. »
- « Vous saurez. Vous y arriverez, malgré la souffrance que vous avez connu aujourd’hui. Si mes voyages m’ont appris quelque chose, c’est bien l’incroyable résilience de l’esprit humain. »
- La voilà qui philosophait à présent. Enfin, à sa façon, elle essayait de le rassurer. Par contre, il y avait quelque chose dans sa voix…
- « Attendez, je vous reconnais. », lui dit-il soudain. « La silhouette de cette nuit, c’était vous n’est-ce pas ? Celle qui m’a prévenu que l’armée de la conquérante allait arriver, et que les gardes de la ville ne pourraient rien faire contre elle ? Celle qui m’a dit de ne pas passer la porte de la cité ? »
- « Oui. »
- « Comment avez-vous su ? Les navires sont arrivés au petit matin, par la côte est. Personne dans le royaume ne les avait vu venir ! En plus, vous deviez connaître la taille de leur armée, pour savoir que nous serions vaincus. Gnosopolis n’avait jamais cédé face aux envahisseurs avant. »
- C’était vrai. De mémoire d’historien, les murailles de la ville n’avaient jamais été conquises. Bien qu’elle fût une cité de savants et de penseurs, elle avait les meilleures défenses du continent, grâce à ses nombreuses inventions militaires. Tout cela avait été réduit à néant en l’espace d’une matinée.
- La femme ne lui répondit pas. Elle semblait hésitante. Yiannis en profita pour la dévisager longuement.
- « Je ne pense pas que vous soyez une éclaireuse de Pythodoris », concéda-t-il finalement. « Mais cela ne me dit pas qui vous êtes. »
- « Je me nomme Thiziri. Je ne viens pas seulement d’une autre contrée. Je viens d’un autre âge. Je demeure en-dehors du temps, et j’ai vu toutes les époques, passées comme futures. »
- Le jeune homme ne s’attendait pas du tout à cette réponse. Elle avait le mérite d’expliquer la tenue de son interlocutrice, et toutes ses connaissances troublantes ; mais tout de même, c’était dur à avaler.
- « Dans ce cas », rétorqua-t-il, soupçonneux, « pourquoi avez-vous besoin de vérifier que Gnosopolis est en train de tomber ? Si vous avez vu le futur, notre futur, vous devez déjà le savoir. »
- « La réalité des choses est plus complexe que cela. Vois-tu, le temps est semblable à un bouquet de fils entrelacés. Souvent, ils sont tressés entre eux de manière très serrée, très prévisible. Mais parfois, ils se dispersent, chacun tend vers l’un des futurs possibles, très différents les uns des autres. La chute de Gnosopolis n’était que l’une de ces possibilités. »
- Elle marqua une pause, et ajouta péniblement :
- « Je devais m’assurer qu’elle ait lieu. »
- « Comment ça, "vous en assurer" ? »
- Yiannis était consterné. Son indignation revint au grand galop.
- « Vous vouliez que cela arrive ? La destruction de la ville, la mort de ses habitants ? Les survivants voués à l’exil, démunis ? La perte de toutes nos connaissances ? »
- « Je vais t’expliquer. Promets-moi juste de m’écouter jusqu’au bout ; tu jugeras de ma décision après. Si alors tu veux te venger de moi, je suis prête à accepter les conséquences de mes actes. »
- Avec réticence, le jeune homme laissa sa colère retomber, et lui fit signe de poursuivre.
- « Il y a quelques années, vos scientifiques ont fait une découverte exceptionnelle. Ils ont trouvé une substance qui permet de…nourrir l’énergie, disons. De stabiliser une source de chaleur par exemple, pour la faire durer presque éternellement. Mais cette découverte est survenue plusieurs siècles trop tôt, un millénaire même. La matière merveilleuse, vous savez l’extraire et l’utiliser. Elle sert déjà dans les thermes de la ville. Mais vous n’exploitez qu’une fraction infime de son potentiel. C’est comme utiliser le feu grégeois pour allumer un four à pain, si tu veux.
- Malgré tout, cette trouvaille, ainsi que quelques-unes de vos avancées techniques, allait bientôt attirer l’attention d’un royaume voisin, une nation va-t-en-guerre dirigée par un prince ambitieux et stupide. Vous auriez été conquis par les armées de ce royaume, au terme d’un combat bien plus long et bien plus âpre que celui qui s’achève sous nos yeux.
- Votre belle capitale serait devenue une vassale de ce peuple belliqueux, uniquement destinée à lui fournir des richesses et des armes, afin qu’il poursuive sa sempiternelle campagne militaire. La substance merveilleuse elle-même aurait servi à créer une arme incendiaire dévastatrice. Une utilisation tout aussi primitive que la vôtre bien sûr, et malheureusement bien plus dispendieuse. En quelques décennies, vos oppresseurs auraient épuisé toutes les réserves de cette manne extraordinaire, sans même se rendre compte du trésor qu’ils venaient de gaspiller.
- Ce destin, il fallait à tout prix que je l’évite. Mais quoi que j’entreprenne, votre nation tombait sous la coupe d’une plus puissante. Si ce n’était pas le prince cupide, c’était un autre royaume qui parvenait à vous soumettre. Voyez-vous, vos richesses et votre savoir représentent des atouts trop intéressants pour les forces de ce monde, trop précieux pour qu’une simple milice parvienne à les garder. Et à chaque fois, la matière secrète était dilapidée, perdue pour l’humanité.
- Alors, il ne m’est resté qu’une seule solution, la plus terrible de toutes pour votre peuple. Si vous deviez être conquis, il fallait que ce soit par le joug d’une puissance aveugle et destructrice. Pythodoris a fait ployer de nombreuses cités, factions, royaumes et empires, mais jamais elle n’a cherché à les exploiter. Ni les richesses, ni les arcanes ne l’intéressent. Elle se contente de rassembler toujours plus d’êtres humains sous sa bannière sanglante, pour faire grandir son impossible armée. Les territoires qu’elle ajoute à son gigantesque empire se gèrent bien tous seuls ; les peuples qui ne sont pas anéantis continuent de vivre selon leur culture propre.
- Malheureusement, cette avancée vorace et effrénée est exactement ce qu’il me fallait pour préserver la substance. Alors, j’ai envoyé la conquérante vous détruire. Mais je te promets que j’avais épuisé toutes les autres possibilités. »
- « Mais…comment ? Qui possède un tel pouvoir ? »
- « Le pouvoir prend parfois des apparences bien plus discrètes et pernicieuses que tu ne le soupçonnes, jeune homme. Vois-tu, j’appartiens à une sorte de…lignée. Une lignée spirituelle, qui s’étend à travers les âges et les régions du monde. Une poignée d’âmes, qui ont vécu ou vivront quelque part dans le temps, de l’an mille au lointain futur. Nous sommes les incarnations d’un même esprit, que l’on appelle la Vague du Changement, ou Bylgja.
- Même si nous n’avons pas tous conscience de ce que nous sommes, chacun d’entre nous peut ressentir la présence des autres, parfois même voir ce qu’ils voient, ou entendre leurs pensées, d’une époque à l’autre. Mais il existe un artefact qui nous permet d’aller bien plus loin encore. Et cet artefact, la lignée me l’a confiée. »
- Thiziri fouilla dans un repli de sa tenue et en sortit une gemme, lisse, transparente, qui jetait un éclat argenté.
- « Voici la Larme de Dieu. Cette pierre permet de voyager dans le temps – c’est grâce à elle que j’ai pu visiter le lointain futur, et voir tous les destins possibles de ta chère cité. Mais elle permet aussi aux incarnations de Bylgja de communiquer directement entre elles. L’une d’entre elles vit à l’époque présente ; c’est un poète et amuseur qui se nomme Jouvert. Un bien mystérieux personnage. Il a été capturé par Pythodoris, et depuis, il vit au service de la conquérante, restant auprès d’elle, à la fois en qualité de bouffon et de confident.
- Grâce à la gemme, je lui ai suggéré des territoires à conquérir. À son tour, il les a proposés à la chef de guerre, subtilement, en donnant à ses incitations une forme d’augure poétique. Pythodoris a toujours été sensible aux paroles des haruspices. Je crois qu’elle possède la Larme de Dieu, la même gemme que je détiens, mais à un point différent de son existence. Peut-être est-ce pour cela que Jouvert a pu être écouté, et moi à travers lui. À nous deux, nous avons réussi à infléchir la marche de la plus grande armée jamais créée, jusqu’ici, jusqu’aux portes de Gnosopolis.
- Et, comme prévu, cette armée a dévasté la ville. Regarde : les thermes sont en ruines, les savants de l’Académie sont en exil, et tous les manuscrits qu’ils ont pu faire pour conserver leur savoir se consument dans la bibliothèque incendiée. Demain, la substance merveilleuse ne sera plus exploitée. Elle restera intacte pendant des siècles. Votre royaume a été défait, et les survivants vont se disperser au sein du titanesque empire de la conquérante, par petits groupes. Votre culture disparaîtra en une ou deux générations, ou en tout cas sera si diluée qu’elle n’aura plus aucun impact sur l’Histoire. C’est hélas ce que je souhaitais.
- Mais sache que dans plus d’un millénaire, les Hommes, guidés par l’ultime incarnation de Bylgja, trouveront à nouveau ce trésor. Leur savoir aura été décuplé d’ici là ; ils connaîtront déjà les secrets de la matière, de l’énergie et du temps. Ils sauront donc utiliser tout le potentiel de miracles que la substance renferme. Grâce à elle, ils pourront, peut-être, échapper à un funeste destin, et s’élancer vers le ciel. Ils voyageront au-delà du firmament et au-delà de ce que l’œil peut voir !
- Tu comprends ? Pour moi qui vois l’entièreté de notre temps, ou presque, la terrible décision que j’ai prise aujourd’hui était de sacrifier un peuple pour sauver l’humanité. Un échange funeste, de dix mille âmes, contre dix mille milliers de milliers. À présent, tu sais tout. Comment me juges-tu, enfant de Gnosopolis ? »
- Elle semblait vraiment avide de connaître la réponse. De toute évidence, sa conscience la torturait, et elle avait placé en Yiannis tous ses espoirs d’être absoute – ou punie à la hauteur de son crime. Le jeune garçon desserra enfin les poings, démuni.
- « Je…je ne sais pas. Toutes ces histoires de millénaires et de voyage hors de notre monde me dépassent. Je crois que je devrais t’en vouloir, souhaiter ta mort même, mais je n’y arrive pas. »
- Il leva des yeux embués de larmes vers la capitale qui se consumait.
- « Voir ma ville natale dans cet état me cause une douleur comme je n’en ai jamais connu. Mais l’idée que cette tragédie ne soit pas en vain…que toute cette souffrance ait une raison d’être, plutôt que la simple lubie d’un tyran assoiffé de conquêtes…oui, cela me console un peu. L’Histoire ne retiendra pas le peuple de Gnosopolis comme ceux qui ont sauvé l’humanité ; mais toi et moi, nous saurons. Il y a de la beauté à cela. »
- Thiziri hocha gravement la tête.
- « Que vas-tu faire maintenant ? », demanda-t-elle.
- « Je vais…vivre, à la manière d’un habitant de Gnosopolis. Je vais essayer de perpétuer nos traditions, nos connaissances, notre musique, de les enseigner à mes voisins, là où je vivrai, et à mes enfants, si j’en ai un jour. »
- Soudain, il prit les mains de la voyageuse.
- « Mais toi, tu peux porter notre mémoire beaucoup plus loin ! Tu es toujours liée à toutes les incarnations de la Vague, n’est-ce pas ? Tu peux leur parler, de nous, de comment nous étions, de la majesté de l’Académie et de la beauté de l’Observatoire lorsque son œil brille comme l’or au coucher de soleil. Tu peux faire vivre nos souvenirs à travers les âges, même s’il ne reste aucun d’entre nous ! »
- Thiziri libéra ses mains délicatement, le visage fermé, mais avec dans les yeux une expression de regret sincère.
- « Je ne peux pas, Yiannis. J’en suis terriblement désolée. Je ne contacterai plus ceux de ma lignée désormais. Bylgja ne doit pas savoir quel terrible sacrifice elle a dû commettre aujourd’hui. Cela l’empêcherait de jouer son rôle pour le salut de l’humanité. Peut-être même que cela l’empêcherait de redevenir entière.
- Je ne voyagerai pas dans le temps non plus. Je vais faire un dernier trajet, pour déposer la Larme là où je sais que les miens la retrouveront. Je connais une danseuse des glaces éprise de perfection ; elle sera idéale pour attirer leur attention. Puis, je vivrai à son époque, dans sa contrée froide, comme une personne normale. Bylgja pensera que le messager qu’elle m’a envoyé à travers les âges ne m’a jamais trouvée. »
- Elle eut un sourire triste.
- « J’aurais pu être la dernière, tu sais. L’ultime incarnation de Bylgja. Celle qui fait corps avec la Larme de Dieu pour devenir la véritable Vague du Changement. J’aurais pu. Je possède la gemme, et je suis consciente de la lignée spirituelle à laquelle j’appartiens.
- Mais j’ai vite compris que ce n’était pas là mon rôle. Non, moi, je serai celle qui a commis l’irréparable, pour le bien de tous, et l’a caché dans les confins de l’Histoire. Celle qui s’effacera de la lignée. L’incarnation silencieuse. »
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