Ivain

Jour 19 - "Plump"

Nov 6th, 2023
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  1. En repartant le lendemain, ils n’abordèrent pas le sujet qu’ils avaient tous deux à l’esprit.
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  3. Le garçon, fort de sa nouvelle détermination à ne plus tant se reposer sur d’hypothétiques réponses du vieux, prit sur lui de se comporter comme si de rien n’était et d’oublier la dispute. Il se permit même un haussement d’épaules blasé quand son guide montra son admiration devant tous les efforts qu’il avait déployés pour le retrouver.
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  5. Le vieux, lui, apprécia la discrétion et le désir d’apaisement de l’enfant. La preuve d’une maturité nouvelle ? Il mourait d’envie de savoir ce que ce dernier avait appris en son absence, mais chassa bien vite cette curiosité puérile de son esprit : au fond, tout était pour le mieux ainsi. Le petit était sorti grandi de cette épreuve, et le voyage continuait.
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  7. Ils poursuivirent donc leur route dans la forêt, longeant la falaise qui s’élevait toujours plus haut au fil de leur progression.
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  9. D’après le vieux, qui pour une fois semblait lassé des longs silences, il ne s’agissait pas des conséquences d’une lente érosion. Il y a relativement peu de temps, un volcanisme intense aurait secoué la région et la roche s’amincissant, la terre se serait scindé en deux, une partie du sol s’affaissant sous l’autre.
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  11. En fait de falaise, il s’agissait donc à proprement parler d’une faille qui, si l’activité souterraine avait perduré, aurait donné naissance à une mer. A la place de quoi avait bourgeonné et fleuri cette chaude forêt, de plus en plus dense et sauvage à mesure que la protection de la muraille de roche garantissait des conditions climatiques toujours plus clémentes.
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  13. Le garçon objecta que c’était impossible : comment de tels phénomènes auraient pu se produire, alors que la terre – tout le monde le savait – était un animal céleste qui, à force de se nourrir de matière primordiale, avait grossi, grossi, jusqu’à devenir aussi énorme que les autres astres, avant de se rouler en boule et de plonger dans un sommeil éternel, doucement chauffé par les rayons du soleil ?
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  15. Le vieux rit. Il connaissait la légende.
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  17. « Tu te moques des récits de notre peuple, mais figure-toi qu’ils ne sont pas toujours dénués d’une certaine forme de véracité. La science des sols et des roches explique fort bien le comment, mais cela ne fait pas tout. Et justement, si je t’ai amené là, c’est pour te proposer un autre angle de vue que celui que je viens de t’énoncer doctement. Que dirais-tu de voyager seul quelques jours ? J’ai cru comprendre que ça ne te faisait pas peur. »
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  19. Curieux, l’enfant reçut la pique sans broncher et accepta sans poser de questions. Le vieux lui garantit qu’il ne serait pas loin derrière, quelques jours tout au plus, et que de toute façon il saurait où le retrouver.
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  21. Et donc ils se séparèrent.
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  23. L’après-midi commençait, et déjà la végétation n’avait plus rien à voir avec celle de la clairière de la nuit dernière. Le sol descendait presque imperceptiblement le long de la faille, et le garçon se demanda si la chaleur moite qui augmentait à chacun de ses pas ne pouvait pas provenir d’un volcan juste en dessous.
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  25. Le terrain devenait de plus en plus difficile, avec toutes ces feuilles lianes racines insolemment omniprésentes autour de lui, et ces nombreux cours d’eau traîtres qui jaillissaient du sol comme de la canopée, et l’humus glissant, et la terre collante… tous unis pour le faire chuter. Mais il était agile et rapide, et il avança à bon rythme.
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  27. Le soir venu, il était très content de lui. Il avait depuis tout petit entendu parler de ces jungles impénétrables aux milles dangers, mais il lui semblait désormais qu’il pourrait n’en faire qu’une bouchée. Comme pour le faire mentir, un serpent s’extirpa sans un bruit d’un gros bout d’écorce, s’enroula autour de son pied et lui mordit le mollet avant de déguerpir sans demander son reste.
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  29. L’enfant hurla, plus de frayeur que de douleur, et quelques oiseaux lui répondirent joyeusement, là-haut. Sa jambe se mit à le lancer, à chaque battement de cœur il la sentait pulser comme si elle allait exploser. Pendant un moment, il craignit que le venin de l’animal ne soit mortel, mais finalement la douleur décrut, et céda la place à une sensation étrange : comme un engourdissement, une lenteur, c’était presque apaisant. Ses chairs avaient gonflé, et son membre avait perdu de l’explosivité qui l’avait caractérisé pendant la journée.
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  31. Il ne s’en émut pas outre mesure : cela devait être la réponse de son corps à l’agression. Il passerait une grosse nuit ici même, le temps de se remettre totalement. Et si, par extraordinaire, le lendemain il ne parvenait pas à marcher, eh bien le vieux le rejoindrait et saurait quoi faire.
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  33. Il dormit très bien. A son réveil cependant, la sensation n’avait pas disparu. Bien au contraire, elle s’était répandue à tout son corps, et la gêne qu’il avait perçue la veille dans sa jambe se faisait sentir à chacun de ses gestes. Il garda les yeux fermés, en quête d’autre chose d’anormal, mais il ne sentit aucune douleur, aucun malaise.
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  35. C’est alors qu’il se toucha le visage. Et sans savoir pourquoi, il eut un mouvement de recul instinctif, incontrôlé. Il commençait à avoir peur, cette fois. Plus que lorsque le serpent l’avait mordu, plus que lorsqu’il avait passé la nuit à courir après le vieux. Plus même que la première fois qu’il avait quitté ses parents. En fait, il n’avait jamais eu aussi peur de sa vie entière. Et pour cause : il ne se reconnaissait plus lui-même.
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  37. Il ouvrit les yeux, et resta figé de stupeur : son corps était devenu énorme, lourd et gras. Il avait l’impression de voir à travers les yeux d’un autre, mais ce n'était pas un rêve. C’était un cauchemar éveillé. Il était devenu gros. Très gros, même. Il resta ainsi un moment, ne sachant que faire, ne parvenant plus à penser. Il avait déjà vu des gens aussi potelés qu’il l’était actuellement, bien entendu, et il ne se sentait pas particulièrement mal à l’aise vis-à-vis de l’embonpoint de manière générale. Non, le problème, c’est que c’était de lui qu’il s’agissait. Il s’agissait de lui, et justement il ne se reconnaissait pas. Il n’aurait pas été plus perturbé s’il s’était réveillé avec une fourrure et de longues oreilles pendantes.
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  39. Une fois qu’il eut réalisé qu’il ne délirait pas, qu’il était bien dans cette situation, toute une foule d’émotions déferla en lui : incompréhension dégoût regret tristesse colère honte se mélangeaient et il voulut se rendormir, pour ne pas avoir à subir, pour ne pas avoir à penser à ce qu’il allait devenir.
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  41. Mais il n’avait plus du tout sommeil. Alors sa vie défila devant lui, comme toute tracée. Il ne retournerait jamais chez lui. Il aurait bien trop honte de son état, de sentir le regard des autres enfants, de ses parents… Il n’attendrait même pas le vieux, de toute façon. Il allait partir, s’enfoncer dans cette maudite forêt, et disparaître pour toujours, à jamais torturé par l’absence de son corps qu’on lui avait dérobé, jusqu’à ce qu’enfin, peut-être, les griffes d’un fauve ou les profondeurs d’un précipice ne viennent le délivrer de ses tourments.
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  43. Une part de lui, sans doute, comprenait à quel point il réagissait de façon trop extrême ; que ce n’était pas la façon d’aborder la situation, et encore moins de l’accepter. Le vieux, par exemple, ne passait-il pas ses journées à se plaindre de ses vieux os ? Il avait bien dû se réveiller un matin, amoindri, et avait surmonté le choc, non ? Et ceux qui perdaient l’usage d’un de leurs membres ou de leurs sens, ne poursuivaient-ils pas leur existence d’une manière ou d’une autre, et bien plus intensément que les autres, encore ?
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  45. Mais à son âge, le corps et l’esprit ne sont pour les enfants qu’une seule et même chose, et inconsciemment il se sentait comme amputé, dénaturé, annihilé en tant qu’humain.
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  47. Alors il se leva, abandonnant son sac et ses affaires, et partit en courant, sans but. Courir était devenu complexe. Il se sentait pataud, malhabile, lent. Il chuta de nombreuses fois, ce qui augmenta sa détresse, et bientôt il se mit à sangloter, endolori de partout, et il continua en marchant.
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  49. Il avait l’impression – mais il n’était pas particulièrement lucide en cet instant – qu’il continuait encore de grossir. Qu’heure après heure, ses vêtements étaient de plus en plus serrés, ses mains de plus en plus boudinées, ses muscles de plus en plus mous. Lorsque le soir vint, cela devint une évidence : il avait sensiblement forci pendant la journée. Cela aurait sans nul doute encore assombri son moral s’il n’avait pas été si épuisé, et il sombra dans un sommeil sans rêve.
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  51. Le lendemain matin, la première sensation qui l’assaillit fut une sensation d’étouffement. Il prit quelques instants à comprendre que ce n’était pas tant mental que physique : ses habits le serraient douloureusement. Il en déchira un pan, et après quelques contorsions il s’en débarrassa totalement. Il se retrouva nu comme un vers. Il n’avait pas froid du tout, et le contact du sol irrégulier sur sa peau lui parut moins inconfortable qu’à l’habitude.
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  53. En fait, il se sentait très bien, à vrai dire. Peut-être la part plus raisonnable de son esprit avait-elle pris le dessus sur celle de la veille, qui avait trop facilement cédé à la panique. Ou peut-être était-ce autre chose : ainsi allongé, en contact direct avec la terre, il se sentait comme protégé, apaisé. Toute la vie en dessous et autour de lui s’éveillait langoureusement à l’approche des premiers rayons du soleil, et c’était une bonne chose. Il ressentait cela, et ça lui faisait du bien.
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  55. Il repartit. Cette fois, il ne se pressa pas. Il avait encore grossi, mais également grandi – comme si son corps faisait tout ce qu’il fallait pour occuper toujours plus d’espace. Il adopta une démarche plus posée, de grandes et lentes foulées, se déhanchant et se penchant sans violence, comme en un unique mouvement, pour s’adapter à la végétation, qui venait lui caresser amicalement la peau.
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  57. Il progressa à bon rythme, et ne ressentit aucune fatigue. Lorsque vint la mi-journée, alors que le soleil à son zénith dardait sur eux tous ses rayons les plus chaleureux, il était parfaitement heureux. Il n’avait jamais eu souvenir de se sentir aussi bien.
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  59. A un moment, il parvint à un fleuve, qui longeait son chemin. Il avait toujours détesté se baigner quand le vieux le lui conseillait avec fermeté. Enlever ses habits, entrer dans l’eau froide, en sortir quand la température devenait acceptable, frissonner sous le vent, remettre les mêmes habits à peine lavés, et l’inconfort jusqu’à ce qu’ils sèchent… Mais aujourd’hui, il entra dans l’eau, s’y baigna et en sortit avec délice.
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  61. Lorsqu’il eut terminé, il s’aperçut qu’un humain le regardait, depuis l’autre rive. C’était un être tout petit, un enfant, c’était ça ; il le fixait, manifestement incapable de détourner son regard de lui. Le garçon eut tout d’abord une bouffée d’angoisse en reconnaissant l’un de ses congénères, et l’idée de s’enfuir, d’aller se cacher traversa son esprit, mais s’évanouit aussitôt. A la place, il se redressa et lui fit un salut de la main.
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  63. Le visage du petit habitant de la forêt s’éclaira d’un grand sourire, et d’un geste mal assuré, comme impressionné, il lui rendit son salut avant de détaler hors de vue.
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  65. Il s’arrêta pour la nuit quelques heures plus tard. Il choisit une belle souche à l’écorce fraîche, déposa à son pied quelques larges feuilles et des branchages, s’allongea sur ce tapis moelleux. L’atmosphère avait changé : pleine de vie et d’entrain pendant l’après-midi, la forêt respirait maintenant une quiétude sereine, propice à un juste sommeil après l’effort. L’enfant n’était pas fatigué le moins du monde, mais il allait sombrer dans cette sensation, quand il perçut quelque chose : sans savoir pourquoi, il savait qu’un visiteur approchait. Il s’assit en tailleur et attendit.
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  67. Ce n’était pas le vieux. C’était le petit du fleuve, et il était venu avec trois autres des siens : deux grands, une femme et un homme, et un minuscule, que le grand portait langé sur son torse. Comme ils s’arrêtèrent à quelques pas de lui, incertains, et se mirent à lui parler dans une langue qu’il ne connaissait pas, le garçon se contenta de leur faire un signe encourageant. Alors la grande s’approcha et déposa un panier rempli de fruits devant lui, d’une démarche presque craintive.
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  69. Pour la remercier, le garçon prit sa main et la serra dans la sienne. Elle le regarda alors dans les yeux, d’un air incrédule, mais finalement lui rendit son sourire. Elle ne semblait pas vouloir lâcher sa main, mais son fils accourut, et lui aussi il voulut le saluer de cette manière, alors le garçon rit et s’exécuta. Il se retrouva finalement entouré des trois humains, qui le touchaient, encore et encore, comme s’ils s’étaient retrouvés face à leur dieu.
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  71. Le garçon dut embrasser le minuscule humain – qui lui n’avait pas ouvert les yeux, et finalement ils repartirent, toujours en lui parlant et en s’inclinant respectueusement. La nuit était tombée, et il s’endormit finalement.
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  73. Il passa plusieurs jours ainsi dans cette forêt. Il continuait de grossir, mais désormais il ne s’en rendait même plus compte. Il se sentait de plus en plus chez lui : il connaissait toutes les bêtes, toutes les plantes, tous les cours d’eau.
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  75. Il ne les connaissait pas comme celui qui consigne ses découvertes dans un livre ou sur une carte, mais plutôt comme si son corps lui-même les avait intégrés en lui, sans le savoir ; naturellement.
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  77. Alors qu’il approchait de son but – il ne savait pas ce que c’était, mais il savait qu’il était là – le garçon n’était plus le même : sa vie d’avant lui semblait étrange, comme issue d’un rêve, car désormais il se sentait plus qu’humain, il se sentait vie.
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  79. Sur son crâne, il sentait les arbres qui poussent, toujours plus haut, leurs racines toujours plus longues, et leurs lents déplacements pour suivre le soleil, et toutes les graines qu’ils sèment au hasard aux quatre vents. Sur sa peau, il sentait les bêtes fourmiller, s’agiter, pleines de passion et de beauté, croyant lutter pour elles-mêmes alors que lui savait qu’elles n’étaient qu’un seul ensemble qui ne demandait qu’à grandir toujours. Dans ses veines, il sentait bondir les bancs de poissons infinis, onduler les algues dans le courant, et dériver les plus minuscules organismes qui soient, toujours à la recherche d’un simple rayon de lumière. Dans ses os, il sentait les vers les fourmis les scarabées et les autres, plus nombreux encore que tous ceux d’avant réunis, qui raclaient, creusaient, excavaient sans cesse pour qu’il puisse respirer et recommencer.
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  81. Il n’était presque plus conscient de lui-même, en tant qu’individu. Il était devenu la forêt.
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  83. Il atteignit finalement un gigantesque arbre, plus gros que tous les autres avant lui, et le garçon sut qu’il était arrivé à la fin de son voyage. Il monta le long d’une racine large comme une route et longue comme un pont, jusqu’à atteindre le tronc. Il dénicha un endroit qui lui allait, et s’assit, et s’endormit. Il se sentait énorme, gigantesque : il s’étendait… partout.
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  87. Le froid et l’inconfort le réveillèrent ; cela faisait… il ne savait plus, une éternité, qu’il n’avait pas ressenti cela. Mais surtout, il était privé de ses sens : la forêt l’avait abandonné, et ce qu’il avait commencé à percevoir autour de lui également. Son corps était redevenu ridiculement petit et étriqué, les os saillants, maigre comme celui d’un mort-vivant, tout juste bon à le soutenir quelques heures, là où la veille il aurait pu donner naissance à un monde foisonnant de vie. Il sentit le manque monter en lui, il voulait espérer l’impossible, se rebeller… mais il se souvint de sa réaction après la morsure du serpent : tout cela ne servirait à rien.
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  89. Non loin de lui, le vieux s’affairait. Il l’avait rejoint au pied de l’immense tronc, et y avait installé un campement de fortune. Il ne lui parlait pas, et tant mieux, car le garçon ne voulait pas parler. Il se contentait de lui passer une couverture, un bol de tisane ou une gamelle fumante. Ils restèrent là sans rien dire toute la journée. Le soir, le vieux se décida finalement à ouvrir la bouche.
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  91. « Demain, si tu n’as pas besoin de plus de repos, nous repartirons, d’accord ? Cet endroit n’est pas pour nous. »
  92.  
  93. Le garçon acquiesça, et répondit que ça irait. Puis, à contrecœur, il posa sa question – et tant pis pour ses résolutions.
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  95. « C’était un rêve ? Tout ça ? »
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  97. « Un rêve ? Je ne sais pas de quoi tu parles exactement… Tu as vu la Frontière ? »
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  99. « Je ne me souviens pas… A mon avis, il n’y avait pas de frontière à voir. Bien au contraire. C’était… sans limite... »
  100.  
  101. « Alors, ce n’était pas un rêve : toqué comme tu l’es à ce sujet, tu n’aurais pas pu la manquer. »
  102.  
  103. « La morsure du serpent, alors ? Un délire de fièvre ? »
  104.  
  105. « Mon garçon, ne te pose pas tant de questions. Repose-toi. Ceci dit, si un serpent venimeux du coin t’avait mordu, je pense que tu ne serais plus là pour le raconter. »
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  107. L’enfant insista.
  108.  
  109. « Alors c’était réel ? ... Je sais que tu sais ce dont je parle. »
  110.  
  111. « Ah oui ? Ma foi, dans ce cas, ce serait à toi de me dire si c’était réel ou non, je pense : tu en as fait l’expérience bien plus récemment que moi... Bref. Ce qui est bien réel, en tout cas, c’est que j’ai retrouvé tes habits en lambeaux. Je ne sais pas trop ce qu’on peut en conclure, mais tu porteras les miens jusqu’à ce que nous sortions de là ! »
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