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- Affaire Bastien Vivès : « La société est en train de prendre conscience
- de la réalité des violences sexuelles faites aux enfants »
- Pour le juge Édouard Durand, qui co-préside la commission indépendante sur l’inceste et les violences
- sexuelles faites aux enfants (Ciivise), la levée de boucliers contre l’auteur de bandes dessinées Bastien
- Vivès, qui met en scène pédopornographie et inceste dans certains de ses ouvrages et devait être mis à
- l’honneur lors du prochain festival d’Angoulême, dénote une amorce de changement de regard sur un
- fléau qui concerne 5,5 millions de personnes en France.
- Sarah Brethes
- 14 décembre 2022 à 19h55
- I
- l n’y aura donc finalement pas d’exposition « carte blanche » à Bastien Vivès au prochain festival d’Angoulême
- fin janvier : la direction de l’événement l’a annoncé ce mercredi, après plusieurs jours de polémique, invoquant
- des « menaces » reçues par l’auteur dont l’œuvre, mais aussi les déclarations, posent question. Le festival continue
- de défendre l’auteur, considéré comme le petit prodige du 9 art français, estimant que son œuvre, « dans son
- ensemble, relève de la liberté d’expression et qu’il revient à la loi de tracer les frontières dans ce domaine et à la justice
- de les faire respecter ».
- Le juge Édouard Durand, qui co-préside la commission installée par l’exécutif en mars 2021 dans le sillage du
- mouvement #MeTooInceste né après la parution du livre La Familia grande de Camille Kouchner, « comprend » les
- quelque 100 000 personnes qui réclamaient dans une pétition la déprogrammation de l’exposition, et rappelle qu’il
- est interdit de diffuser des représentations pornographiques d’enfants.
- Mediapart : Que vous inspire cette polémique autour de l’œuvre, des déclarations et de la mise à l’honneur de
- Bastien Vivès au festival d’Angoulême ?
- Édouard Durand : On voit qu’il y a des choses qui sont en train de changer dans la société. Et que ce qui change,
- c’est la prise de conscience de la réalité des violences sexuelles faites aux enfants, de l’exploitation sexuelle des
- enfants, de la réalité de faire du corps de l’enfant un objet de fantasme ou de passage à l’acte sexuel.
- Cette prise de conscience résulte de l’expression par les victimes, les enfants victimes devenus des adultes, et par les
- mouvements qui les soutiennent, de leur invisibilité, de leur souffrance et de leur colère.
- C’est-à-dire qu’il y a un mouvement qui part d’une complaisance envers ces passages à l’acte ou ces fantasmes, et
- qui va vers une prise de conscience du fait que ces images, ces scènes, ces réalités sont une attaque de la dignité des
- enfants et de toutes les victimes, quel que soit leur âge.
- Comment réagissez-vous à la déprogrammation de l’exposition qui devait lui être consacrée ?
- Je comprends l’émotion exprimée par les très nombreuses personnes qui ont signé les pétitions. Leur colère, leur
- dégoût devant des images pornographiques d’enfants.
- Comment expliquer que des bandes dessinées qui mettent en scène explicitement de la pédopornographie
- et de l’inceste soient publiées ?
- L’histoire de cette prise de conscience, c’est un combat pour réduire les marges de l’acceptable.Aujourd’hui, on en
- vient à une réflexion sur la différence entre la photo ou la vidéo d’un enfant exploité sexuellement et la
- représentation de cette même réalité par le dessin d’un personnage fictif, mais qui reste la représentation d’un
- enfant. C’est cette marge-là qu’on franchit.
- Ces images sont par nature insoutenables pour tous les enfants victimes et les adultes qu’ils sont devenus,
- insoutenables pour toutes les personnes qui comprennent ce qu’ils et elles vivent. Il faut que la société continue de
- prendre conscience de l’ampleur des violences sexuelles faites aux enfants : il y a 5,5 millions de personnes qui ont
- été victimes de violences sexuelles dans leur enfance, 5,5 millions de personnes qui, probablement, en ce moment,
- se demandent comment il est possible qu’il y ait des représentations pornographiques d’enfants exploités
- sexuellement. Chaque année,160 000 enfants sont victimes de violences, de viols ou d’agressions sexuelles.
- Pourriez-vous nous rappeler, en tant que juge, comment l’inceste est considéré par la loi ?
- Pénalement, l’inceste est un crime ou un délit. La législation a progressé l’année dernière, avec la loi du 21 avril 2021,
- en précisant que quand l’agresseur est un majeur, on n’a pas à interroger le consentement, c’est-à-dire qu’on n’a pas
- à démontrer la contrainte, la menace, la violence ou la surprise.
- Ce qui ne veut pas dire que les passages à l’acte sont autorisés entre mineurs, même s’il faut prouver la contrainte,
- la menace, la violence ou la surprise. Ces passages à l’acte s’inscrivent par ailleurs toujours dans le cadre d’un
- rapport de pouvoir.
- Toute la question, c’est d’arriver à enlever les hypothèses qui ont tendance à faire de ces violences une fiction
- romantique, c’est-à-dire de masquer la réalité par des idées fausses pour autoriser la passivité.
- Bastien Vivès nie toute apologie de l’inceste et se défend notamment en évoquant des « fantasmes »…
- Je ne suis pas le professionnel le mieux qualifié pour réfléchir sur les fantasmes, leur connaissance et leur source,
- mais ce que je sais c’est qu’on n’a pas le droit de diffuser des représentations pornographiques d’enfants. Il faut
- penser à la dignité des enfants victimes et des adultes qui ont été victimes dans leur enfance.
- Ce qui a réveillé la polémique, c’est la mise à l’honneur de cet auteur. Qu’est-ce que cela dit ?
- Il y a des milliers et des milliers de personnes qui disent : « Quand allez-vous comprendre ce que nous vivons ?
- Quand allez-vous le voir ? Quand allez-vous choisir de quel côté vous êtes ? » C’est ça que j’entends. Et évidemment, je
- l’entends, car la Ciivise c’est ça, c’est cet espace de solidarité où il est dit que la parole des victimes de violences
- sexuelles est légitime.
- Qu’est-ce que vous répondez aujourd’hui à ceux qui crient à la censure ?
- La marge de création est extrêmement grande sans qu’il soit besoin de représenter des enfants comme objets
- sexuels. Il y a des choses merveilleuses à écrire, peindre, composer. L’espace de création est infini.
- Sarah Brethes
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