Ivain

Jour 1 - "Fish"

Oct 1st, 2020 (edited)
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  1. Pour connaître Chrysichte, il faut connaître la sémille dorée. C’est un petit poisson, vif, agile, aux écailles rutilantes, que l’on trouve dans les froids océans de l’Ouest. Les sémilles forment des bancs immenses, où elles se rassemblent par milliers ; si bien qu’à les voir glisser contre la surface, un soir où la mer est calme, on croirait contempler un long fleuve d’étain liquide qui s’étire vers l’horizon.
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  3. Les habitants de Chrysichte élèvent ce poisson, mais ils ne le mangent pas. En fait, ils vivent de la sémille mais ne l’élèvent pas vraiment. Elle chemine libre parmi les hommes. En lieu de rues, il y a des canaux où elle peut circuler. Les ponts sont hauts et tapissés de foin, pour que le bruit des charrettes qui passent ne l’effraie pas.
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  5. Si vous vous promenez sur ces quais, vous verrez bientôt un bassin, très proche du chenal, et à peine plus haut. Il n’est pas là pour les ablutions des riverains, ni pour étancher la soif des voyageurs. Si vous y plongez vos mains en coupe pour boire de son eau, vous vous rendrez compte qu’elle est salée. Ce bassin est un refuge pour la sémille. Lorsqu’elle est pourchassée par une bête de l’océan, elle peut bondir du canal au bassin, pour échapper à son prédateur moins agile qu’elle. Elle peut alors suivre une rigole, puis une autre, vers un autre bassin, puis un autre ; c’est tout une route aquatique qui s’ouvre à elle pour la ramener en lieu sûr.
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  7. Tout ce qui existe au sein de Chrysichte existe pour la sémille. En haut de ses tours sont juchés des miroirs, qui réfléchissent le soleil pour chauffer une lagune, afin que les poissons puissent s’y accoupler. Les grues à poulie qui ornent son port ont la tête dans l’eau ; elles labourent le fond marin avant que l’animal y dépose ses œufs. Chaque auvent, chaque tenture est un carré d’ombre découpé dans le canal, car les bêtes les plus jeunes préfèrent l’eau froide.
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  9. Les habitants eux-mêmes lui sont dévoués. En échange d’une vie de services et de loyauté, la sémille leur permet de subsister à ses côtés. Lorsque les pêcheurs chassent les poissons carnivores, pour protéger leur animal sacré, ils trouvent du même coup de quoi nourrir toute la ville. Lorsque les ingénieurs et les maçons détournent un fleuve, pour que l’eau près de son estuaire ne soit pas trop adoucie, ils obtiennent de quoi abreuver les hommes et irriguer les cultures.
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  11. Deux fois par an, la sémille dorée migre le long des côtes. En une journée, la nuée sans fin des poissons étincelants se retrouve dans le golfe qui sera son nouveau nid. Mais à chaque fois, la colonie laisse une fraction d’elle-même là d’où elle vient, un chapelet d’animaux pour guider les humains qui la servent. Alors, le soir, sans un mot, les hommes et les femmes défont les tentures, dénouent les cordages, démontent les murs de bois et arrachent les pilotis. Par un miracle d’architecture dont eux seuls ont le secret, ils font disparaître la ville en une nuit. Au petit matin, il ne reste de Chrysichte que quelques sillons dans la vase de la baie, et quelques trous de fondation.
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  13. Dès l’aube, les habitants prennent la route, certains dans une carriole qui porte leur demeure en morceaux, d’autres dans une barque qui suit leurs guides aquatiques. Ils rejoignent la colonie, et quelques jours plus tard la cité se dresse à nouveau au-dessus de la mer. Elle a une autre forme, pour épouser la nouvelle demeure de ses dieux. Mais un voyageur qui y retournerait ne remarquerait pas la différence, car sans le savoir, en regardant ces édifices, il ne verrait que la raison de leur existence. Chrysichte est l’écume qu’un banc de sémilles laisse à la surface de ses eaux.
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  15. Ce matin-là, je m’éveillais dans un golfe nu. L’auberge où j’avais cru séjourner s’était éclipsée. Ma paillasse était posée sur le sable humide, sous le ciel délavé. Autour de moi, il n’y avait plus de ville, mais des dunes molles et des flaques couleur d’azur. Peut-être avais-je rêvé les ponts que j’avais empruntés, les musiques que j’avais écoutées et les femmes dont j’avais croisé le regard.
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  17. Mais alors ce rêve n’est pas le mien. Chrysichte, et chacun de ses toits, de ses pontons, de ses jardins, chacune de ses places, de ses arches et de ses passerelles, chaque poutre, chaque comptoir, chaque lit et chaque enfant n’existe que dans l’œil morne d’un poisson.
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