Ivain

Jour 12 - "Slippery"

Oct 13th, 2020 (edited)
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  1. Astrid est une petite cité coquette, bien bâtie, et dont on se doute, en l’apercevant de loin, qu'elle ne souffre guère des maux qui ailleurs inquiètent les hommes.
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  3. Loin aux confins du monde, par delà deux mers et deux déserts, se trouve un petit royaume prospère et sans trop d'aspirations. On y vit paisiblement, sans se soucier ni du lendemain, ni des jours suivants d'ailleurs, et les rois comme leur sujets ne montrent que peu d'intérêt pour la politique, l'économie ou la démographie, plus soucieux du bonheur collectif et du calme qu'il suscite que de tout autre sujet.
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  5. Au centre de ce royaume se trouve une petite chaîne de montagne ni très haute, ni très basse, fidèle à l'esprit de la contrée. La plus haute de ces collines offre un beau panorama sur tout ce qui l'entoure, et c'est là qu'Astrid est perchée. Mais ce n'est pas la vue ni l'altitude qui y a attiré les hommes.
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  7. Par un étonnant phénomène physique, qui d'ailleurs n'étonne ni n'interroge personne en ce lieu, la roche du sommet exhale une sorte de liquide huileux, plus glissant qu'un parquet ciré ou une bâche savonnée. C'est pour cela qu'un jour, un prince du royaume décida, pour divertir sa cour et son peuple, d'y bâtir une ville qui serait dédiée à la villégiature et qui profiterait de manière originale des propriétés fascinantes de son environnement.
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  9. Ainsi est née Astrid. En l’apercevant de loin, donc, le visiteur déjà serait pris à sourire en voyant les petites maisons cubiques et colorées des faubourgs glisser lentement sur leur sol, échanger de place, se choquer doucement, comme en un jeu de plateau aux règles absurdes. Plus haut, de massifs immeubles seraient, eux, plus sages et se contenteraient de tourner sans logique, comme pour permettre à leurs occupants d'admirer les nuages en pleine course. Au sommet de la butte, le palais, fin et élevé, visiblement conçu pour le plaisir des yeux, suivrait, lui, la course du Soleil, offrant toujours à l'astre sa façade principale, toute de verre et de marbre.
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  11. En pénétrant dans Astrid, on se voit proposer des chaussures crantées. Tout attelage est stoppé, les animaux et chariots rejoignent les écuries à l'extérieur, et les marchandises et bagages sont chargés sur de grosses luges à fond plat. Et c'est alors que pour la première fois on pose le pied sur le sol d'Astrid. Partout en ville, celui-ci a été travaillé et est entretenu pour être et rester le plus lisse possible, offrir le moins de résistance. Au centre des larges avenues, les luges et les voitures sans roues glissent doucement, mues par des hommes qui ne semblent pas peiner. Autour d'eux, des enfants pieds nus jouent bruyamment à se pourchasser, s'éviter, se rentrer dedans en un chaotique écoulement. Sur les trottoirs, des rainures courbes au sol offrent aux piétons plus sages un peu de stabilité ainsi que d'agréables motifs à l’œil. Autour, les charmantes bicoques se laissent admirer de plus près. Certaines en mouvement, pour le plus grand plaisir des familles postés au balcons, d'autres ancrées à l'aide de longues tiges de métal qu'on plante dans des trous qui délimitent leurs emplacements pour la nuit. Des escaliers en bois peint desservent un peu partout la ville-haute, ses jardins et fontaines, et enfin le palais, perché sur une estrade circulaire en rotation, striée de fins canaux en mosaïque qu'alimentent des bassins parfumés.
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  13. Partout, le mobilier urbain, on ne peut plus mobile justement, offre à qui veut le loisir de mettre en scène ce qui lui vient à l'esprit. Là, un homme manipule deux statues pour qu'elles s'enlacent en une valse lente au milieu des passants ; ici, un groupe d'enfants rapproche les bancs sur lesquels deux jeunes gens lisent en souriant discrètement, semblant ne pas voir leur manège ; là encore, un couple joue aux échecs avec les bacs de fleurs, les lampadaires, les poubelles et tout ce qui lui est passé sous la main...
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  15. A Astrid, toute fantaisie est faisable, aucun frottement, aucune gêne ne vient entraver le mouvement de l'imagination et du corps. On dit souvent que le bien le plus cher de tout bon voyageur est sa paire de bottes et ses semelles robustes ; c'est vrai, je l'ai constaté, mais c'est uniquement pour pallier le manque de fluidité, la résistance si frustrante de la route au déplacement, et qui saute aux yeux de quiconque visite un jour Astrid.
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  17. Les empereurs, grands marchands et chefs de guerre peuvent bien se gausser des reines et rois du royaume qui a vu naître Astrid, de leur manque d'ambition et de leur goût prononcé pour le loisir et la futilité, mais au fond je ne peux que comprendre cela. Pourquoi donc s'échiner à lutter en permanence pour bouger et faire, lorsque, comme à Astrid, on peut s'écouler facilement, nager sur terre, comme un poisson dans l'eau, fluide glissant sur sa vie ? Comme un astre céleste dans sa course infinie ?
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