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- Dans une vaste et reculée forêt de conifères, sombre et brumeuse chaque jour de l'année, sur un large éperon rocheux qui s'élève en pente douce au milieu des pins, telle l'épine dorsale d'un ancien titan enterré là, puis s'arrête brusquement sur une falaise abrupte, on devinera de loin la présence de Malmor à ses hauts toits pointus d'ardoise noire qui montent vers un ciel aveugle, comme en prolongement des arbres dressés en contrebas.
- À n'en pas douter, ses bâtisseurs étaient parmi les plus doués qui soient, et pour quiconque arrive en ville par la sente étroite et sinueuse qui monte vers les portes, Malmor toute entière fait figure de modèle pour les cathédrales les plus ambitieuses. Partout, des flèches d'une finesse inquiétante bravent la pesanteur, qui pourtant semble se faire plus forte à chaque pas, tant le visiteur baisse la tête, courbe l'échine, comme écrasé par la ville au-dessus. Sur chaque maison, aux coins de chaque toit, des gargouilles difformes aux figures monstrueuses ou animales, des statues encapuchonnées, certaines ailées, portant à bout de bras d'immenses épées de pierre, dominent de leur postes d'observation les passants, comme de silencieux gardiens du calme morbide qui règne à toute heure dans les rues. Seuls, les bruits des corneilles, le crissement de leurs serres sur les tuiles et la roche, et le frémissement de leurs plumes, viennent sinistrement répondre aux sifflements du vent qui s'engouffre dans la ville comme dans un orgue gigantesque.
- On ne croise âme qui vive, ou presque, à Malmor, et les quelques habitants qui se faufilent discrètement dans la pénombre, comme pour ne pas être vus, portent de larges robes et des masques étranges. Ils ne sont pas vraiment menaçants ni hostiles, non, mais discrets au plus haut point, absolument pas curieux, et ils s'expriment dans une langue connue d'eux seuls, aux consonances gutturales. On les croirait tous membres d'une confrérie occulte, dont le profane ne saurait percer seul les mystères.
- En progressant dans la ville, il apparaît nettement que tous les bâtiments font corps entre eux, parties intégrantes d'un seul bloc de construction, comme si l'ensemble en avait été pensé dès sa conception. Le voyageur n'en voit son chemin que plus difficile à suivre. Parfois, la rue qu'il suivait jusqu'alors se mue en un intime passage couvert cheminant sous des contreforts fins comme de la dentelle ; le mène à travers de petites salles meublées qu'il traverse avec gêne, comme craignant qu'un de ses occupants ne l'en chasse ; l'entraîne vers un chemin de garde étroit et glissant, qui serpente le long des murs, surplombant sans balustrade le vide et la ville en dessous ; ou encore, dans un cloître faiblement éclairé, entourant quelque jardin en friche, et dans lequel résonne une psalmodie qu'on jurerait issue de nulle part.
- On se déplace à Malmor comme dans un château fort, à travers une succession labyrinthique de passages en plein air, de couloirs humides, d'escaliers escarpés et de ponts érigés au milieu des tours et des toits. Il est dur en ces lieux de ne pas se sentir étranger, pas à sa place, et le plus persévérant des voyageurs, à chaque pas, sent poindre en lui l'envie de faire demi-tour, par crainte de ce qu'il pourrait découvrir plus avant, perdu comme il l'est au milieu de cette étrange ville à peine plus vivante qu'un cimetière, et des moines qui la hantent.
- Mais s'il fait l'effort de refouler son sentiment, il finira, après bien des détours, par rejoindre le sommet : une large esplanade dallée, nue à l'exception de quelques bancs de pierre dont la sobriété égale sans peine l'inconfort, cernée par des hautes grilles de métal, derrière lesquelles on distingue à perte de vue les arbres qui ondulent. Devant lui, au bout de la place, la dernière, la plus haute des tours de Malmor, fermée, cette fois-ci, par un énorme cadenas sur une porte massive, et qu'il ne pourra observer que d'en bas : biscornue, pas vraiment droite, d'allure presque comique à vrai dire, surplombée d'une énorme horloge de bois, dont les mécanismes et les rouages grincent et craquent au rythme d'un tic-tac métallique qui résonne en s'amplifiant dans le crâne et les chairs, bien après, même, que l'on ait quitté les lieux.
- Le cadran peint, étrangement, ne donne pas l'heure, tout du moins pas l'heure qui ordonne le reste du monde, celle du Soleil, qui de toute façon n'est jamais vraiment visible en cette forêt. Non, Malmor, elle, vit au rythme de la Lune, son clocher célèbre ses phases, son lever, son coucher. Et lorsque l'astre apparaît enfin et vient se placer au-dessus de la ville, éclairant de sa froide lumière argentée les toits, les statues, les gargouilles, les flèches, les ruelles et les ponts, on le découvre comme nulle part ailleurs. Énorme, monstrueusement massive, comme à quelques arpents seulement, la Lune ici est écrasante, menaçante ; ses cratères sont des yeux écarquillés et une bouche étirée en un sourire sardonique, qui se rient des gestes fébriles des hommes sous elle ; sa course dans le ciel, une chute lente mais inexorable vers le sol, vers l'apocalypse, et vers la fin du monde.
- Chaque nuit bien sûr, la Lune délaisse la Terre, poursuit sa route, et le jour se lève.
- Mais chaque nuit aussi, ceux qui ont un jour visité Malmor surveillent le ciel, et quand ils ferment les yeux, ils entendent le tic-tac de son horloge, ils voient le visage moqueur de la Lune, et ils frissonnent, pris d'un horrible pressentiment...
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