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- Extrait de "Demi-dieux et demi-vérités"
- Sur toutes les générations que l'humanité a comptées, il n'existe que quatre humains à avoir transcendé leur nature pour rejoindre les rangs des éternels. Les deux plus connus sont sûrement les jumeaux combattants, Elpeïos et Ycthyon. Ceux-là avaient su, depuis leur plus tendre enfance, surpasser les limites de la condition humaine. Mais il existe une autre voie vers l’immortalité.
- Si les dieux se définissent par un pouvoir immense sur nos vies, ce pouvoir ne doit pas forcément être compris comme un ensemble de capacités surnaturelles. Une telle influence peut aussi être exercée par la ruse. Laissez-moi vous en convaincre avec l’histoire de Remcah.
- Remcah, la Fille du Désert, ne possédait pas l'habileté des jumeaux à l’épée ou à l’arc. C’est sa parole qui était habile.
- Elle faisait également preuve d’une ambition que d’aucuns qualifieraient de démesurée. Elle se savait promise à une grande destinée. Psérée, la déesse de la victoire, devait partager ce point de vue, puisqu'elle confia à la jeune fille un bâton magique. Certes, il ne s’agissait pas là du plus impressionnant présent qu’une divinité fit à un mortel. Il n'avait pas le pouvoir de renverser des nations ni de terrasser des armées ; mais Remcah sut en faire bon usage.
- Avec ce modeste artefact, elle fit jaillir une source dans la région de Cresset, donnant à l'émir local un emplacement parfait pour la nouvelle cité qu'il comptait bâtir - et s'assurant ses bonnes grâces par la même occasion.
- Ce n’était là que le premier, et le plus modeste des accomplissements de la jeune prodige. Armée de son sceptre rudimentaire, elle fournit aussi à la princesse Azareh une gemme unique au monde ; au "roi du commerce" Ilkan, un véritable titre ; au prince déchu de Seherl, une armée pour reconquérir son trône ; et enfin, au sultan, un prodigieux palais.
- Chaque nouvelle tête couronnée que Remcah aidait augmentait son influence sur le monde. Toutes les nations l’aimaient, mais elle n’était affiliée à aucune d’entre elles. Patiemment, secrètement, elle jouait de son statut unique pour servir sa propre cause. Et ce, au détriment de tous. Sous son insidieuse influence, les souverains se faisaient toujours plus audacieux, et plus jaloux de leurs voisins.
- Un matin, la nouvelle courut que le Grand Sultanat et le Royaume de l'Ouest étaient au bord de la guerre. Cela serait un affrontement sans précédent, à l’échelle du monde. Un affrontement dont l'éventualité rendait nerveux même les éternels.
- Ce soir-là, Remcah s'adressa directement aux dieux :
- “Ô grand Mechtal, sire des océans, protecteur du sultanat. Ô Aporyphia, dame des sons, patronne du Royaume Sans Fin. Je m'adresse à vous en tant que cause et remède à tous vos maux.
- Je sais que vous avez mutuellement fait vœu de ne pas intervenir dans les affaires de vos nations respectives, espérant éviter ainsi une guerre qui pourrait signifier la fin de l'humanité. Mais aujourd'hui, à la veille de la destruction du monde, vous voilà enchaînés par ce même vœu.
- Moi, je suis en mission de repérage pour le sultan, qui attend mon rapport. Je suis également en mission d'espionnage pour le roi des rois, qui m’accorde la même confiance. Un mot de ma part et chacun lâchera son armée telle une peste sur le monde. Je peux tout aussi bien éviter cet effrayant conflit. En échange, je demande à devenir une déesse, et votre égale."
- Bien sûr, le premier instinct des divinités fut de punir cette outrecuidance. Mais l'enjeu de la situation les en empêcha ; et avant le premier rayon du soleil levant, ils avaient accepté le marché que proposait Remcah.
- Ainsi cette dernière échappa à son enveloppe mortelle. Elle devint la déesse de la rhétorique, la Dame au Bagou, protectrice des marchands mais aussi des filous en tout genre.
- Une fois portée aux nues, son premier acte fut de rendre son bâton à Psérée. Les autres éternels constatèrent alors avec surprise qu'il s'agissait d'une simple branche d'arbre, parfaitement commune, dénuée de magie. Tous interrogèrent la nouvelle déesse. Une lueur malicieuse brilla alors dans ses yeux :
- "Non, ce bâton n'était pas le conduit d’une magie divine. Mais je l'ai reçu avec gratitude pour ce qu'il était : un défi."
- Comme les dieux et déesses la pressaient d'en dire plus, elle expliqua :
- “J’ai su bâtir mon empire seule, à force d’esbroufe. Dans mon désert natal, j'ai passé des mois à repérer une source naturelle, puis à la cacher de façon à ce que le flux entier soit couvert par une simple pierre friable. Alors, un simple coup du "sceptre", devant témoins, suffit à faire jaillir l'eau providentielle, et à instaurer ma légende.
- À l'émir reconnaissant, je demandai sa plus belle gemme, car je connaissais l’ardent désir de la princesse Azareh. Et je poursuivai ainsi ma quête : la princesse comblée me fit don d'une terre aride dont elle ne voulait pas et de la promesse d'en reconnaître le gouverneur comme un roi voisin. Je donnai ainsi au richissime Ilkan le pouvoir qu'il s'apprêtait à prendre par la force, et le convainquis de me céder son armée de mercenaires devenue inutile, ainsi que les fonds qu'il prévoyait pour guerroyer.
- La première, je la confiai au prince déchu afin qu'il puisse reprendre son trône, à la condition qu'il m'envoie plusieurs des fameux architectes de Seherl, sitôt installé. Avec ces derniers et ma fortune nouvellement acquise, je fis construire un palais inouï, que j’offrai au sultan, l’un des deux hommes qui se tiennent au sommet du monde. Son homologue me fut tout aussi facile à amadouer.
- Mais mon plan allait plus loin : les terres que je faisais conquérir à chacun convergeaient vers une zone disputée. De plus, je plaçais les uns sous la tutelle du Royaume, les autres sous l'égide du Sultanat. Et tous me faisaient confiance ; une confiance teintée de révérence : voyez-vous, j'ai pu dire à chacun de mes bienfaiteurs, sans mentir, que j'avais obtenu mon sceptre d'une déesse.
- Mais toutes les richesses et tout le pouvoir que j’ai ainsi amassés m’étaient indifférents. Ils avaient pour seule valeur de me permettre de concevoir le marché ultime - celui que je vous ai proposé. À présent que j’ai obtenu un accord pour tout et avec tout le monde, même les dieux, je peux me retirer.”
- Bien sûr, il n’en fut rien. Dans les siècles qui suivirent, en maintes occasions, la Dame Remcah ne résista pas à l’envie de proposer un marché retors, qui se concluait toujours à son avantage et au détriment de l’infortuné - humain ou éternel - qui avait osé l’accepter.
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