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- « Au fait, je me demandais : pourquoi tu n'as pas de tatouage ? Tu as croisé la Frontière, tu m'en as même décrit certains bouts. Quelle différence avec moi ? »
- « Et qui te dis que je n'en ai pas ? J'aurais aussi bien pu les effacer, d'une manière ou d'une autre. Mais si tu te demandes pourquoi la majorité des gens voient la Frontière chaque nuit sans en porter les marques, pose la question aux Onirinautes, ils ont sans doute étudié le sujet. J'imagine qu'observer ne suffit pas, il faut aussi l'avoir éprouvée, percer à jour en quoi elle est infranchissable. Si tu rêves de ta chambre en croyant en connaître le moindre recoin, il est fort probable que tu passes à côté. »
- Cela lui avait donné une idée ; il commençait à maîtriser ses rêves, et ne se retrouvait presque plus jamais piégé - sans chaussures par exemple - par son subconscient. S'il parvenait à rêver d'une chambre, mais absolument nue, la frontière serait forcée de se matérialiser, et il pourrait enfin commencer à tenter de la franchir.
- ***
- Il se trouvait dans une pièce cubique, au murs blancs, éclairée par une puissante lumière blanche qui n'avait pas de source. Mais quelque chose le dérangeait. L'impression d'être enfermé. C'était de son fait, alors il ferma les yeux et se concentra.
- Beaucoup mieux : il n'y avait plus de murs, juste un espace infini, éclairé comme la pièce d'avant. Plus vraiment une chambre vide donc, mais l'absence de quoi que ce soit suffirait. Certes, il se trouvait en un point précis, et il avait ce sol lisse sous les pieds, mais il réalisa que ça n'avait aucune importance ; il aurait pu voler, et se téléporter en n'importe quel autre point, à une altitude quelconque. La Frontière devait donc être là, puisqu'il y était aussi.
- Dès que cette pensée lui traversa l'esprit, une ligne droite apparut au sol devant lui, et au-delà de cette ligne il ne voyait plus. Ce n'était pas un mur, non, car il n'y en avait pas dans ce rêve, mais plutôt un brouillard granuleux qui perdait le regard dans un flou sans prise. En s'approchant, il distingua pourtant une silhouette sombre dans la brume. Il leva une main, puis l'autre, et la forme fantomatique fit de même. Son reflet ? Il ne se posa pas vraiment la question, car il était désormais à portée de la Frontière.
- Solennellement, il l'effleura de la main, et ne sentit rien, y plongea l'avant-bras, et rien ne se passa. Le cœur battant, il avança d'un pas - se pouvait-il que ce soit aussi simple ? Lorsque son corps entra en contact avec la brume, il rebondit violemment et roula au sol sur quelques mètres - bien sûr, ça ne pouvait être aussi simple... Il voulut alors lancer quelque chose, un objet inerte à travers, et en plongeant la main dans sa poche il en tira une balle rouge, qu'il lança prudemment.
- En touchant la Frontière, la balle rebondit elle aussi, mais au lieu de retomber mollement au sol, elle fusa comme l'éclair, vint lui faucher la jambe, et de nouveau il finit par terre. C'est alors qu'un rire cristallin retentit ; en levant les yeux, le garçon vit, stupéfait, que son reflet était toujours debout, lui, et qu'il mimait ses gestes de tout à l'heure, hilare : un bras en l'air, puis l'autre, et enfin un cri de macaque.
- « Ton reflet ? Et puis quoi encore. C'est moi, qui suis du côté du Royaume. C'est donc toi qui émanes de moi, simple ombre que je daigne projeter dans tes lubies nocturnes. Ne l'oublie jamais ! »
- Le garçon ferma les yeux, et en les rouvrant il était à un pas de la brume. Le reflet, qui fanfaronnait juste de l'autre côté, les mains et le visage plaqués sur la Frontière comme sur une vitre, n'eut pas le temps de réagir et se retrouva lui aussi sur les fesses.
- Il se releva rageusement, manifestement très énervé, et le garçon écarquilla les yeux en le voyant déraciner ce qui ressemblait à un arbre (d'où sortait-il, cet arbre ?), et le lui balancer comme une fusée.
- Au moment où le tronc massif allait passer la ligne et le percuter de plein fouet, il souffla de toutes ses forces par la bouche, envoyant l'ombre de l'arbre valser au loin. Sacrément amusant ! L'autre se rapprocha.
- « Hmm, bon, il semblerait que nous soyons tous les deux maîtres en notre domaine. Que fait-on, maintenant ? »
- « Pourquoi ne pas dédoubler la Frontière ? La mienne avance, la tienne aussi. »
- « C'est illégal ! Si nous faisions ça, nous entrerions chacun dans le royaume de l'autre ! »
- « Pas vraiment, je pense. Ça serait une sorte de zone contestée ; comme un champ de bataille ! Et puis franchement, plus j'y pense, plus je me dis que la brume n'est pas la Frontière. C'est plutôt notre présence à chacun, face à l'autre, qui constitue la vraie limite, ici. Tu n'es pas curieux de me voir, plutôt que ce brouillard? »
- « Pff, comme si quiconque avait le moindre doute sur ce à quoi tu ressembles... Mais c'est pas bête. Allons, à trois ! Un, deux... Trois ! »
- D'un coup la brume recula. Sans surprise, le garçon constata qu'il faisait face à son jumeau parfait, jusque dans les moindres détails. Enfin, il avait devant lui la Frontière de ce rêve, il pouvait la voir, la toucher, et peut-être même, avec un peu d'habileté... la dépasser.
- « Bravo, très malin, ça a marché. Mais je sais à quoi tu penses, je pense la même chose... Eh bien oublie, tu n'as aucune chance face à moi ! Nous avons notre terrain, prépare toi à un duel à armes égales, minus ! »
- « Pfff, minus toi-même. Tu connais les règles, j'imagine ? »
- « Évidemment ! Règle une : pas de minéraux, pas de végétaux, que des animaux. Règle deux : pas de trucs inventés. Règle trois : pas d'invisibilité. »
- « Règle quatre : pas de triche ! »
- Sans attendre il se transforma et fila droit devant en battant des ailes. Derrière lui, sa cohorte de moustiques casqués volait en vrombissant, tous semblables. Son alter ego n'avait pas encore bougé, mais un nuage de fumée rose apparut, les forçant à voler à l'aveugle.
- Soudain, une forme rouge emplit son champ de vision, et l'envoya valser ; reprenant ses esprits, il put apercevoir devant lui, émergeant du nuage, un mille-pattes géant doté d'une tapette à mouches dans chacune, qui décimait son escadron.
- « C'est inventé, ça ! »
- « Tu n'as jamais vu de mille-pattes ? Ni de tapette à mouche ? »
- Et il poursuivit lentement son chemin vers la barrière, non loin derrière, repoussant implacablement tout diptère sur son passage.
- Alors l'enfant devint un tatou blindé, au cuir bien robuste, et se mit à rouler comme une roue, fonçant droit sur le mille-pattes, qui tenta bien d'user de ses armes dérisoires et finit propulsé de son côté du terrain.
- Le garçon chargeait de nouveau, mais le lion majestueux qu'il avait désormais en face esquiva avec agilité et fondit sur son flanc. Il se jucha sur le tatou, bien incapable de bouger, et approcha sa gueule du ventre découvert de sa victime.
- Le félin sentit un souffle chaud sur son museau, assorti d'un grognement menaçant, et une énorme patte le souleva du sol.
- Le grizzly se redressa et ses griffes fendirent l'air mais ne rencontrèrent que le vide : le colibri qu'il tentait d'atteindre bougeait trop vite pour lui.
- Il se fit donc caméléon, et sa langue fusa, plus rapide que l'éclair. Il s'était attendu à pouvoir gober l'oiseau aussi vite, mais l'autre avait dû anticiper, car à sa grande surprise il décolla à son tour, la langue coincée dans la serre d'un immense condor.
- Le charognard l'envoya au loin, et en deux coups d'ailes il était à la Frontière. Il poussa un cri victorieux, qui s'acheva en râle lorsqu'il rebondit piteusement et s'écrasa au sol dans un tourbillon de plumes.
- Tant que l'un serait encore debout, la Frontière resterait infranchissable pour l'autre. Déterminé à remédier à cela, il se changea en rhinocéros et fondit sur le caméléon qui l'observait, corne contre corne.
- Subitement le sol disparut, et il perdit sa vitesse. Le temps de réaliser qu'il était à présent dans l'eau, que toute leur arène était devenue un gigantesque bassin plongé dans la pénombre, il oublia son adversaire une seconde. Il le chercha des yeux, mais il n'avait devant lui qu'une masse sombre.
- Un gémissement plaintif retentit, et la queue de la baleine le frappa de plein fouet, le renvoyant vers la frontière qu'il cogna durement avant de sombrer. Le garçon pensa avoir gagné. Aux aguets, il attendit un moment, et finalement se dirigea vers la ligne.
- Il allait la franchir lorsque quelque chose l'attrapa. Un tentacule, sorti des profondeurs, l'attirait vers elles. Il résista de toutes ses forces, mais d'autres membres visqueux virent s'agripper à lui et une pieuvre colossale s'approcha.
- « Là c'est n'importe quoi ! Ça existe pas, les krakens ! »
- « Maintenant si ! »
- Pendant que durait cette lutte à l'issue certaine, un courant latéral était apparu. Il forcit, forcit, comme la vague qui reflue sur la plage, et quand il n'y eut plus d'eau, les deux adversaires roulèrent sur un sable détrempé. En reprenant ses esprits, le kraken constata qu'il avait laissé échapper sa proie. Ne restait à portée de vue que cette étendue jaune infinie.
- « Tu es invisible ! Ça fait deux fois, sale tricheur ! »
- Comme en réponse, le sable se mit à trembler, et partout autour de lui émergèrent des rangées de dents acérées. La gueule du ver des sables, assez large pour engloutir dix krakens, creva la surface et son corps cuirassé s'éleva à des dizaines de mètres dans les airs, emportant la petite pieuvre avec lui.
- « Ça y est, tu me vois mieux, binoclard ? Des brochettes de poulpes, je vais faire de toi ! »
- Et il referma ses milliers de crocs. Il fut très déçu de ne sentir aucune résistance. À vrai dire, il n'avait perçu que le claquement sec des mâchoires qui se referment sur du vide, et étant aveugle, il retomba bruyamment dans le sable sans pouvoir admirer, haut dans le ciel, le fier dragon noir aux yeux rouges qui plongeait droit vers lui après son formidable envol.
- Comme pour le narguer, la créature légendaire le frôla et reprit un peu de hauteur, la gueule entrouverte et fumante. Et cracha son feu. Des torrents de plasma enveloppèrent le ver des sables, qui se recroquevilla en hurlant. Le sable fondit, et ce fut bientôt une mare de lave en furie qui l'engloutit. Le dragon ne semblait pas vouloir s'arrêter.
- « Tu as faim ? Mange donc ça : soupe de vermisseau ! »
- C'est alors qu'une main ouverte surgit de la lave, une main énorme. Elle prit appui et le reste de son corps se redressa, courbé, lentement. Un immense golem, d'allure humanoïde, au corps nu fait d'un métal brillant surgit des flots bouillonnants, insensible à la lave et au feu. Il se déplaçait comme au ralenti, imperturbable au milieu de la tempête que le dragon déchaînait partout autour, et de ses yeux gris, inexpressifs, tirait régulièrement un rai de lumière rouge qui dévastait tout sur son passage, dans un vacarme de fin du monde.
- L'ennemi était plus vif, mais ni ses crocs ni ses griffes n'étaient plus efficaces que son feu.
- Et alors…
- Une sensation familière réveilla le garçon.
- Un peu perdu, il frotta énergiquement son crâne endolori d'une main, tout en essayant de se dépêtrer de ses couvertures de l'autre. Il faisait encore nuit, et il venait de se cogner contre une grosse racine, à bonne distance de l'endroit où il s'était endormi. Le vieux le regardait, les yeux ronds.
- « Ça y est, ça va mieux ? Tes rires et tes cris m'ont réveillé, et ensuite tu t'es mis à gesticuler à droite à gauche, roulant à travers tout le camp. De quoi rêvais-tu donc, mon garçon ? »
- « Je... Désolé... De la Frontière, je crois, d’une sorte de partie de... de ping-pong onirique ? Mais on dirait que je me suis un peu emballé, et j'ai perdu le fil du rêve... »
- « Ça arrive, oui, mais si tu pouvais éviter d'en venir à de telles acrobaties la prochaine fois, je t'en serais gré. Ha, je ne sais pas si tu as gagné un nouveau tatouage cette nuit, mais je ne serais pas surpris que quelques bleus en aient profité également ! »
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