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- L'enfant rampait dans le noir, la respiration sifflante et les muscles endoloris par l'effort et la dureté de la roche tout autour.
- Thomas 'Pickhead' Elliot connaissait bien les mines, malgré son jeune âge. A l'orphelinat de Dunham où il avait grandi, lui et ses camarades fréquentaient souvent les entrées désaffectées des puits alentour, pour jouer à se faire peur et échapper à la monotonie du quotidien.
- Mais ici, si loin de chez lui, l'étroitesse des failles et la moiteur de l'air ne lui procurait plus le plaisir de jadis, et il devait lutter pour garder son calme. Alors il imaginait des jeux de son âge, celui qu'il aurait si la vie ne l'avait si vite fait vieillir. Il se peignait en marin de légende, perdu dans les entrailles d'un monstre marin desquelles il allait extirper un trésor oublié. Ou en l'une de ces créatures du monde souterrain, qui avaient sous les pieds des Hommes un empire plus vaste que celui des plus grands conquérants, et y bâtissaient en secret leurs forteresses colossales, toutes d'or et de pierreries. Et lorsque les crampes l'assaillaient, que son corps se raidissait, il devenait un de ces colosses antiques, que le monde entier tentait d'écraser sous son poids, et la rage de vaincre le menait, geste après geste, vers la victoire et la gloire et la fortune.
- Alors, épuisé, il devait s'arrêter, ou bien son crâne heurtait le plafond, et le rêve s'évanouissait, ne laissant derrière lui que la soif et la peur et l'amertume.
- Thomas avait quitté Dunham il y a un an. Il avait alors eu pour projet d'entrer dans la marine, au service de la Compagnie des Indes, l'aventure en tête et le vent dans les cheveux. Mais il avait détesté la rigueur hiérarchique des navires – pire encore que celle du pensionnat catholique pour orphelins duquel il avait fugué une nuit. A peine débarqué, il avait juré qu'il ne serait plus jamais mousse, et que s'il devait un jour revoir l'Angleterre, ce serait par la voie terrestre ou ne serait pas.
- Aux Indes, il avait découvert un monde incroyable : des hommes et des femmes à la peau ocre, aux vêtements amples, et à l'odeur enivrante, qui parlaient une langue étrangement envoûtante à laquelle il ne comprenait rien ; des villes plates, aux murs colorés, partout aussi bruyantes et animées qu'un jour de marché ; et surtout, une liberté absolue. De fait, personne ne prêtait attention à ses gestes, ni ne semblait s'inquiéter de voir des enfants (car il n'était pas le seul) déambuler dehors à toute heure, chapardant de quoi manger, s'enivrant avec les soldats.
- Mais finalement un soir, un homme bien mis, parlant l'anglais, l'avait repéré et lui avait proposé un travail honnête, pour le citer. Cet homme voulait agrandir sa mine et cherchait des bras pour creuser, contre une livre quotidienne. Voyant là le début de la richesse, Thomas accepta sans hésiter.
- Quelques jours plus tard, il avait manqué la cloche de la fin de journée, et, personne ne s'étant soucié de lui, il était resté seul et s'était perdu sous terre en tentant de trouver la sortie.
- En s'extirpant de la chatière dans laquelle il progressait depuis de longues minutes, l'enfant put enfin se redresser et soulager ses coudes meurtris. Il tira de sa besace une lourde chandelle de suif qu'il alluma, espérant repérer alentour des traces de passage. Il déchanta bien vite. La cavité dans laquelle il avait surgi semblait être une large faille naturelle, qu'aucun travail humain ne semblait être venu troubler. Sentant l'abattement monter en lui, l'enfant s'assit contre la paroi, luttant contre quelques sanglots, car il savait que c'était là un comportement de petite fille. Son jeune âge prenant le dessus, il finit par s'amuser des formes des rocs autour de lui ; et, levant les yeux, il vit alors un énorme visage que dessinait la lumière de la bougie. On aurait dit un titan de pierre, la bouche grande ouverte comme pour l'avaler, que les vacillements de la flamme venait animer de manière inquiétante. Pris de panique, l'enfant souffla la chandelle, et finit par sombrer d'épuisement.
- Il rêva encore de sa bonne fortune quelque temps, mais finalement des contractions de la roche le réveillèrent en sursaut. Lorsque quelques blocs vinrent s'écraser non loin, il se plaqua comme un damné contre le mur, roulé en boule et les yeux désespérément fermés sur la noirceur tout autour. Les tremblements finirent par cesser, les chutes de rocs également, et un tintement cristallin, bien distinct, d'une pureté notable parmi les craquements angoissants de la pierre broyée, le tira de sa torpeur. A quatre pattes, fouillant le sol aveuglément et sans ménagement pour ses mains, il finit par toucher du doigt quelque chose d'une douceur rassurante : il avait trouvé un caillou lisse, ovale, gros comme la moitié de sa paume. Il se remémora les œufs de caille marinés au vinaigre qu'il adorait tant, à Dunham.
- Il ralluma la bougie, qui gisait intacte au milieu de la salle, et les yeux de Thomas s'écarquillèrent : il avait trouvé sa fortune, ses rêves devenaient enfin réalité. Il avait entre les doigts une gemme transparente, qu'on aurait dit taillée par un maître, parfaite dans sa symétrie, qui laissait pleinement passer les lumières d'une nouvelle vie qui se dessinait devant lui.
- Une larme de Dieu, pensa l'enfant.
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