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- On admire souvent les villes qui s'étendent dans les airs, mais d'autres préfèrent s'enfouir dans les profondeurs de la terre. Soma est une de celle-là, et sûrement la plus impressionnante de la sorte, bien que même moi je n'aie pu, pendant le temps que j'y passai, en appréhender toute l'immensité.
- On pourrait en douter, en parvenant enfin au pied de la montagne dans laquelle elle se terre, à voir l'animation provinciale et la taille modeste de sa jumelle en surface. Je ne prendrai pas le temps de décrire cette Soma ci, qui n'est qu'un tampon, une interface commerciale et administrative. A tort, l'on croirait être arrivé à destination, à tort, l'on croirait croiser dans la rue les Somaris, en pleine activité, guère différemment de ce que l'on connaît ailleurs. Mais celui qui s'arrête là, ne voit en fait autour de lui que ses semblables, voyageurs, négociants, diplomates, qui se sont bâtis au fil du temps un agréable séjour, certes, mais qui n'est en rien ce dont je veux parler.
- Il faut poursuivre sa route, peiner dans la montée vers le sommet, croiser le regard méfiant des colonnes de mercenaires armés jusqu'aux dents, qui escortent en sens inverse des chariots emplis à ras bord de fer, de cuivre, de charbon, d'argent, d'or, ou de jaspe, de cornaline, de rubis, d'émeraude, de diamant. Au bout du large sentier, se dressent au-dessus du visiteur, enfin, les portes de Soma, la vraie Soma. Et quelles portes. Deux battants, d'un seul bloc de roche sombre chacun, hauts comme dix arbres, et qui, lorsqu'ils pivotent sans un bruit sur leurs charnières, dont on peine à imaginer la taille, ouvrent un boulevard qui pourrait laisser passer cinq armées.
- Alors on quitte l'air pur et la lumière, et l'on pénètre dans Soma. Devant soi, un hall gigantesque, taillé à même la pierre, et dont on n'aperçoit ni les murs, ni le plafond. Des rangées de colonnes par dizaines, qui portent la montagne au-dessus. Des milliers de torches toujours allumées, qui pourtant ne suffisent pas à conjurer l'obscurité et le vide autour de soi. Et surtout, un silence de mort en dehors du bruit des convois.
- En avançant tout droit, par peur de se perdre en voulant bifurquer, on parvient en face de deux statues colossales, en or brut, luisant de mille feux, représentant avec détail deux hommes trapus et massifs, à la barbe fournie, tressée et ornée d'anneaux et de broches ouvragés, portant chacun un immense marteau dans les mains. À elles seules, ces statues résument bien la ville : or et démesure.
- Derrière l'arche qu'encadrent ces géants, un large gouffre circulaire s'enfonce vers le centre de la Terre ; une route de faible pente s'enroule sur son pourtour vers les profondeurs. En s'y engageant, on prend conscience de la taille de Soma : cette colonne de vide creusée dans la montagne, aux murs parfaitement lisses, est l'artère principale de la ville, et une artère qui ne semble pas avoir de fin, desservant un nombre incalculable d'autres galeries secondaires de tailles variables, vers des grottes artificielles habitées, des hauts-fourneaux rugissants, des filons nouvellement découverts ou abandonnés... En plus de la route, des ponts de roche, d'une finesse inquiétante, relient les parois et les cavités innombrables qui la percent par endroit, menant on ne sait où. Toujours, des torches et des lampes à huile régulièrement disposées dévoilent au visiteur la géographie des lieux ; vu du haut, elles sont comme des étoiles d'un firmament inversé, à perte de vue sous ses pieds, et l'on croirait marcher sur le ciel, je le jure. Des escaliers escarpés serpentent un peu partout, pas assez larges pour deux, et on ne sait quelle logique peut bien gouverner la circulation au cœur d'une telle fourmilière.
- Car plus on descend, plus les Somaris se font remarquer. Ils vont et viennent, indiscernables les uns des autres tant leur peau est noircie de charbon, toujours une pioche, une pelle à la main, et un sac en toile de jute sur le dos. Ces gens ne parlent pas aux visiteurs. A n'en pas douter, ils ne sortent jamais de leur cité, jamais ne voient la lumière du jour. Ils ne vivent que pour creuser, toujours plus loin, toujours plus profond.
- Ils ont ainsi bâti une ville sans doute plus vaste que toute autre ; nul ne saurait, en parcourant Soma quelques jours, ne pas s'émerveiller devant son gigantisme. Ses murs sont plus robustes, ses puits plus profonds, ses forteresses plus impénétrables, ses richesses plus grandes, et ses habitants plus fidèles. Elle est le désert dont nous sommes le grain de sable, et encore ; j'ai parcouru bien des contrées, des années durant, j'en connais certaines aussi bien que les nœuds et les rainures du bois de mon bâton de marche, mais Soma résiste à la compréhension de ceux qui la visitent.
- Aujourd'hui, bien des années plus tard, je ne comprends toujours pas Soma.
- La seule chose que je sais, c'est que tant qu'il y aura des hommes et des villes, il y en aura pour creuser la roche, si dure soit-elle, à la recherche de ses richesses, jusqu'à la folie, ou jusqu'au centre de la Terre.
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