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- Le garçon reprit rapidement des forces les jours suivants. Ils marchèrent beaucoup. À mesure que le terrain s’élevait, la végétation perdait en densité, et ainsi ils purent conserver leur rythme un temps. Puis la pente devint trop forte pour que l’on puisse s’y attaquer de front. Ils durent monter en lacet. Mais Lohim était satisfait : ils laissaient derrière eux la jungle, avec sa vie trop étouffante et les souvenirs désagréablement ambigus qu’elle avait causés.
- Il dut cependant déchanter une fois parvenu au col. Cette fois, ils n’avaient pas affaire à un massif, mais à une seule chaîne de montagnes ; une ligne qu’ils venaient de franchir. Et de l’autre côté s’étendait une vallée très large, peu profonde, et emplie elle aussi d’une végétation luxuriante. Toute cette étendue boisée était en altitude. Elle était aussi fermée de tous côtés, par des barres rocheuses que l’on devinait à peine au loin. On eût dit un royaume pour la vie sauvage, un royaume perdu. Une île verte, antique, suspendue au-dessus du monde. Çà et là, un mont solitaire perçait le tapis forestier pour monter le plus droit possible vers le ciel.
- Ils redescendirent depuis le col. Peu à peu, les arbustes laissèrent la place aux arbres, qui se firent de plus en plus nombreux, et de plus en plus colonisés par la mousse et les plantes grimpantes. Bientôt, ils furent de nouveau cernés par une véritable jungle. Le sol était plus humide encore qu’avant leur ascension. Il s’agissait d’un véritable marécage, à l’humidité suffocante, à l’odeur entêtante, et fourmillant de vie.
- Bien sûr, leur avancée était difficile. Armés de machettes rudimentaires, ils devaient trancher à travers une végétation si dense qu’ils avaient l’impression de creuser un tunnel. Ce couvert les aurait perdus depuis longtemps s’ils ne pouvaient se repérer aux quelques cimes rocheuses qui le surplombaient, et qu’ils ne faisaient qu’apercevoir dans les rares éclaircies de la canopée. Il fallait regarder en l’air, pour guetter ces géants rassurants, mais aussi devant soi, pour ne pas s’empêtrer dans la flore envahissante, et également au sol, pour rester dans les hauts fonds et ne pas tomber dans un trou d’eau.
- Le garçon se sentait observé. Les obstacles naturels l’accaparaient trop pour qu’il puisse y prêter attention, mais ce sentiment enfla progressivement en une angoisse sourde à l’arrière de sa tête. Enfin, il profita d’une de leurs nombreuses pauses pour faire part de son inquiétude à son guide.
- « C’est normal », dit Sven. « Cette jungle et la précédente sont les premières régions pleines d’animaux que nous traversons, après des mois de marche dans les plaines désertes et les collines rocailleuses. Mais ne t’inquiète pas, les bêtes ne font que nous jeter un coup d’œil en passant. Elles n'ont que faire de nous...sauf bien sûr celles qui veulent nous manger. »
- L’enfant ne goûtait que peu la plaisanterie, dont le vieil homme avait l’air très content. Il poussa un soupir d’exaspération et reprit la route, forçant son compagnon à ranger précipitamment ses affaires.
- Le vieux avait un sens de l’humour déplorable, mais il n’avait pas tort. Il y avait une sorte de discret vacarme tout autour d’eux. Des frottements, des chuintements, des sifflements, des battements d’aile et d’occasionnels cris à moitié étouffés par le voile de végétation surabondante. Cette cacophonie naturelle était sûrement à l’origine de son sentiment d’être épié. D’ailleurs, maintenant qu’il y prêtait l’oreille, le garçon avait l’impression d’entendre une voix humaine au sein du concert animal. Rationnellement, il savait que ce n’était que le fruit de son anxiété, mais il n’arrivait pas à chasser cette sensation. Au contraire, elle semblait se faire plus précise. On lui parlait, à lui. Il ne parvenait pas à percevoir de mots, mais il percevait des syllabes, et une inflexion d’interrogation.
- Il se surprit à répondre, sans avoir compris la question. Il murmura à tout hasard : « Je m'appelle Lohim, je suis en voyage pour connaître mon monde et celui des rêves. » Cela ne sembla pas apaiser la voix désincarnée, au contraire ; il lui sembla qu’elle redoublait de véhémence. Puis, quelques minutes plus tard, elle se tut subitement.
- Le garçon était épuisé, et un coup d’œil au vieillard lui confirma qu’il était dans un état similaire, sinon pire. Ils s’arrêtèrent dans un coin relativement sec, près d’un point d’eau couvert d’immenses nénuphars. Ils étaient abrités par des fougères hautes de deux à trois mètres. Ils abandonnèrent bien vite l’idée de faire un feu, tant l’air était saturé d’humidité. De toute façon, la nuit ne serait pas froide. Ils mangèrent cru et se couchèrent. Lohim n’eut aucun mal à s’endormir.
- ***
- Blanc.
- Tout était blanc, à perte de vue. Le sol était de neige et de glace. Le blizzard soulevait des gerbes de poudreuse pour les disperser dans un décor presque uniforme. L’enfant n’avait qu’une notion incertaine d’où finissait la terre et où commençait le ciel.
- Il n’était pas présent physiquement dans cet enfer froid. C’était l’un de ces rêves où il n’incarnait pas une personne – lui-même ou une autre – mais où il en suivait une. Il n’était qu’une présence, un œil et une oreille désincarnés, qui accompagnait la protagoniste.
- Celle-ci était une jeune fille, peut-être un peu plus vieille que lui. Elle avait la peau légèrement mate, et les traits d’une ethnie qu’il ne connaissait pas. Elle était emmitouflée dans plusieurs couches de fourrure et semblait complètement oublieuse du froid. Elle se tenait fièrement dressée sur un monticule de neige tassée, observant la plaine gelée. Non pas qu’il y eut grand-chose à voir.
- Soudain, elle détacha son regard de l’étendue blanche et se retourna. Lohim eut l’impression déroutante qu’elle l’avait remarqué, alors qu’il n’était pour ainsi dire pas là. Et en effet, elle lui adressa directement la parole :
- « Ah, enfin tu me réponds ! Je t'ai parlé toute la nuit, mais il faut croire que tu ne me percutes que quand je suis éveillée. »
- Le garçon resta interdit. Voilà qui changeait de ses précédents rêves en observateur. Passé cette surprise initiale, il remarqua quelque chose concernant la voix de l’adolescente. C’était celle qu’il avait perçue dans la jungle, au milieu des bruits de la faune. Celle qui s’était adressée à lui sans qu’il comprenne le sens de ses mots.
- Enfin, il prit conscience de ce que venait de dire son interlocutrice. Toute la nuit ? Ce ne pouvait pas être une coïncidence. Il tenta de répondre, et fut surpris d’entendre sa propre voix s’élever dans l’air glacial :
- « Maintenant, c’est moi qui dors, en fait. Je te vois en rêve là. Et, euh, tu me voyais dans ton rêve quand j’étais éveillé. »
- Elle émit un petit rire.
- « On dirait bien. Au moins, on peut enfin se causer. Tout à l’heure, quand je dormais, je ne pouvais pas te parler, mais j’ai quand même pu voir ton monde. À ton tour de voir le mien ! Il te plaît ? Désolée, tu dois le trouver un peu monotone. »
- « Non, c’est bien, mais c’est, euh… très différent. Tu dois vivre très très loin de moi. »
- « Je pense, oui. Moi, je n'avais jamais vu autant de vert. J’ai déjà vu des plantes – rarement – mais je ne connaissais pas les… "arbres", comme vous dites, ton gā'iḍa et toi. »
- « Ah. Moi, j'ai déjà vu la neige, et la glace. Mais jamais autant. »
- « Dans ce cas, suis-moi », rétorqua-t-elle d’un ton enjoué.
- Elle descendit de la congère, puis dévala la faible pente enneigée avec un cri d’enthousiasme. Sans effort conscient, il l'accompagna dans son exploration. Le décor était beaucoup moins lisse qu’il lui avait paru au premier abord. Ensemble, les deux enfants virent des cascades gelées, des cavernes de glaces piquetées de stalactites, de larges dunes de poudreuse qui se mouvaient presque imperceptiblement, et un petit ru qui tentait désespérément de continuer à couler au sein du grand manteau blanc. Elle avait d’autres choses encore à lui montrer. Son engouement semblait sans fin ; elle ne devait pas souvent avoir de compagnie en ces terres désolées.
- À un moment, le blizzard faiblit. Le vent n’était plus assez puissant pour soulever des panaches de neige, et la visibilité en fut grandement améliorée. Alors, Lohim remarqua les quelques silhouettes géantes qui habillaient la plaine gelée. Il poussa un cri de stupeur.
- « Mais je les connais, ces montagnes ! » s’exclama-t-il. « Cette disposition... J'en suis sûr, je les ai regardées toute la journée. Tu es au même endroit que moi ! Mais tout est couvert de neige. Tout est gelé. Est-ce que c’est l’hiver pour toi ?"
- « Non. Enfin, je ne suis pas sûre de la saison actuelle. Mais je suis déjà venue ici à chaque période de l'année, et ça a toujours à peu près cette tête-là. Cela ne ressemble jamais au paradis vert que tu connais. »
- « Oui, tu as raison. Je ne pense pas que la jungle devienne un désert blanc non plus, même en janvier. »
- Il réfléchit un moment. À voir l’expression de la jeune fille, il avait le sentiment qu’elle avait déjà trouvé la solution de ce mystère. Est-ce qu’elle voulait le laisser chercher, pour le plaisir de l’énigme ? Ou est-ce qu’elle n’osait pas avancer son hypothèse ? Il se creusa encore la tête. Il fouilla mentalement ses rêves passés pour s’inspirer. Grand bien lui en prit : il se souvint de la Preuve d’Amour, et du cauchemar si étrange qu’elle avait engendré.
- « Je sais ! » dit-il finalement. « Ce sont des époques différentes. Le vieux m'a parlé d’un temps comme celui-ci. L’air de glacière, ou quelque chose du genre. Il y a très longtemps. Tu vis dans la même vallée que je suis en train de traverser, mais à l'époque où elle était couverte de neige. Tu n'es pas dans une région lointaine, mais dans mon lointain passé ! »
- Elle le regarda malicieusement et répondit :
- « Ou peut-être ton lointain futur. Ne sois pas trop rapide à me reléguer à l'Histoire. Peut-être que c'est toi qui vis dans mes livres d’école. »
- « Ah oui, peut-être. Comment le savoir ? »
- « Pourquoi tu veux le savoir ? Ce serait triste. »
- « Triste ? »
- « Réfléchis. L’un de nous deux a vécu longtemps après l’autre. Donc pour l'un de nous deux, tout ce que connaissait l'autre a disparu, et tous ceux qu’il connaissait sont mort. Moi, je ne veux pas savoir qui. »
- L’enfant resta un moment songeur.
- « Tu as raison. Ce qui importe, c'est que là tout de suite, on peut se parler. Dans mon présent, et dans le tien. »
- « Oui ! Enfin, jusqu'à la fin de ton rêve. Quand ce sera à mon tour de dormir, je ne sais pas trop. »
- « Dans ce cas, je le ferai durer, mon rêve. Je sais comment faire. Je sais m’accrocher. Et je veux qu’on trouve quelque chose à partager avant que je parte. »
- « À partager ? Houlà… »
- Elle se gratta la tête.
- « Il y a peut-être un endroit qui est pareil pour nous deux ? » avança-t-elle.
- « Ça m’étonnerait. Il y a tellement de neige chez toi… Il y en a tellement qu’ici les montagnes paraissent moins grandes : leur base est engloutie dans la poudreuse ! »
- « Ah oui, quand même. »
- « Mais attends, oui c’est ça ! La montagne ! »
- Elle le regarda en haussant un sourcil interrogateur.
- « Je me souviens qu'il y avait de la neige, en haut de la plus haute des montages » expliqua-t-il. « Du coup, on pourrait voir le même décor. C’est celle qui est au nord de la vallée, et qui a l’air toute droite d’un côté. »
- « Ah, je vois de quoi tu parles. Nous, on l’appelle le Pic de Récompense."
- « Pourquoi ? »
- Elle le gratifia d’un sourire ravi, puis énonça sur un ton de conteuse :
- « À chaque lever de soleil, et à chaque coucher de soleil, la cime de cette montagne réserve une jolie surprise pour quiconque possède le courage de la gravir. »
- « Oooh. Et toi, tu sais le faire ? »
- « Bien sûr, tu me prends pour qui ? »
- « Alors vas-y vite, avant la fin de mon rêve ! »
- Sans hésiter, elle fila en direction de l’éminence. Heureusement, cette dernière n’était pas loin. La jeune aventurière entama l’ascension. D'abord en marchant. Puis, assez vite, elle dut régulièrement poser les mains sur la roche froide, tant la pente était forte. Enfin, elle dut littéralement escalader la paroi.
- Lohim se sentait un peu honteux de la regarder trimer, sans partager son effort. Mais qu’aurait-il pu faire, lui qui n’avait pas de corps dans ce monde – ou plutôt dans cette époque ? Pourtant, il ne se départissait pas d’un sentiment de culpabilité.
- Il eut une idée. Il fallait faire vite. Alors que son amie parvenait en vue du sommet, alors même que le soleil commençait à virer à l'orangé, il lui lança simplement :
- « Attends-moi ici ! »
- Il entendit l’exclamation surprise et un peu indignée de la jeune fille, et se réveilla.
- ***
- Sitôt ses yeux ouverts, il se leva et fila au chevet de Sven. Il réveilla le vieil homme avec tout le ménagement que lui permettait son état d’excitation. Bien sûr, son compagnon se plaignit copieusement de ce réveil à l’aube, mais sentant l’agitation du jeune garçon, il consentit à se lever.
- « Aujourd’hui, c’est moi qui guide ! » lança l’enfant joyeusement.
- « Ah ouais ? Et où tu veux me guider? »
- « Tu verras. À mon tour de te faire mariner, le vieux. »
- Il regretta cette pique, craignant de perdre l’adhésion de son comparse. Mais à sa surprise, le vieillard accepta sans broncher. Ils se mirent en route rapidement.
- La journée fut plus rude encore que la précédente. Ils passèrent toute la matinée à marcher jusqu'au pied du Pic de Récompense. L'après-midi entière fut consacrée à sa difficile ascension. Le garçon restait devant, et terriblement déterminé. Aucun obstacle ne sapait sa volonté. Il ne s’arrêtait que pour exhorter son compagnon de route à tenir le rythme.
- « Rappelle-moi de ne plus jamais te laisser passer devant », grogna ce dernier quand ils furent en vue du sommet.
- Enfin, ils parvinrent en haut du Pic. Le sommet était une étroite plateforme couverte de petits monticules de glace pure. Chacune de ces formations était fine, naturellement facettée et parfaitement transparente. Le vieil homme ne put réprimer un sifflement appréciateur, qui arracha un sourire à Lohim.
- Sans prendre le temps d’admirer les étranges aiguilles de glace, ni de profiter de la vue incroyable sur la vallée-jungle, le garçon fit hâtivement le camp. Sans mot dire, Sven lui prêta main forte. Il n’avait pas besoin de comprendre pourquoi le garçon était si pressé. Il était simplement content de partager une nouvelle expérience avec lui. De toute façon, il pressentait qu’il aurait la réponse incessamment. L’enfant, de son côté, espérait ardemment que sa nouvelle amie avait compris son intention. Et qu’elle l’avait attendu toute la journée – enfin, toute la nuit.
- La lumière commença à décliner. Elle vira au jaune clair, puis à l’ocre, puis au rouge vif. Ils étaient prêts. Lorsque le soleil devint rasant, dépassant à peine des lointaines barres rocheuses, quelque chose de miraculeux se produisit. Les rayons écarlates passèrent à travers les fines formations cristallines, qui les dispersèrent comme autant de prismes, et projetèrent ainsi une multitude de couleurs sur le canevas de neige immaculée. C’était comme une myriade de petits arcs-en-ciel, chacun d’eux offrant uniquement des teintes chaudes, de l’orangé au pourpre. Ces nappes prismatiques semblaient vivantes : un infime déplacement du soleil mourant exposait une minuscule facette plutôt qu’une autre, et soudain la tache multicolore changeait de forme et d’emplacement.
- Le spectacle était magnifique. Lohim en détacha un instant les yeux pour regarder le vieux à la volée : ce dernier était tout sourire, complètement guéri de sa mauvaise humeur et de ses doutes.
- Rassuré, le garçon s’affaissa dans sa couverture, et se laissa aller à un repos bien mérité. Il était si épuisé par son ascension qu’il parvint à entrer dans un certain état de somnolence malgré la splendeur du phénomène optique qui s’offrait à lui. Il faisait des allers-retours incessants entre le sommeil et l’éveil. À chaque fois qu'il plongeait, il se retrouvait aux côtés de la jeune fille, sans avoir bougé d’un pouce, et pouvait contempler avec elle un lever de soleil qui dessinait sa propre mosaïque de lumière mouvante sur la neige. Quand il revenait à sa réalité, il admirait les dernières peintures du crépuscule qui arrivait à son terme ; il savait que son amie était toujours avec lui, à demi-éveillée.
- Instinctivement, il sentit que ce spectacle inouï serait la dernière chose qu'ils partageraient. Mais cela lui suffisait. Il était pleinement satisfait, repu par les mille nuances de couleur et leur danse saccadée. Il s’endormit complètement.
- Il se réveilla bien après le lever du soleil. Le vieux était déjà debout. Il adressa un sourire énigmatique au jeune garçon, et lui déclara :
- « Tu as pris la bonne décision hier. Et ça ne devait pas être facile. La frontière du Temps est sans doute la plus difficile à outrepasser. »
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