Not a member of Pastebin yet?
Sign Up,
it unlocks many cool features!
- « Vous pouvez encore faire demi-tour, jeune fille ».
- Lucille jette un regard distrait à son guide, sans prendre la peine de lui répondre. Puis elle reporte son attention sur la statue. La clarté ténue qui tombe de l’entrée du temple lui permet d’en distinguer quelques détails. C’est la Gorgone Méduse, dans sa représentation classique de l’époque hellénistique. Une grande femme d’une trentaine d’années, drapée dans une toge et parée d’un pendentif. Bien sûr, sa tête est coiffée de vipères en guise de chevelure.
- Les yeux de la statue sont masqués d’un pan de tissu accroché à son front. Lucille fronce les sourcils. Quelle sorte de textile pourrait ainsi perdurer pendant une vingtaine de siècles ? Il faut croire que les locaux viennent dans le temple pour le remplacer toutes les quelques décennies. Elle s’approche de la Gorgone, jusqu’à se trouver en tête à tête avec la figure mythique. Lorsqu’elle monte la main vers cet étrange visage, son guide pousse un faible cri inquiet.
- Faisant abstraction du vieil homme, Lucille place ses doigts contre le court voile. Cependant, alors que leur pointe effleure le tissu, elle est prise d’une soudaine hésitation. Il est là, le défi occulte qu’elle s’est promise de relever. A portée de main, littéralement. Pourtant, une surprenante retenue l’a stoppé dans son geste. Un sentiment de trop facile. Lui est-il vraiment possible de révéler le regard dont tant d’explorateurs ont fait leur quête ?
- Un silence pesant s’installe dans le temple. Tandis que Lucille reste statique, considérant son acte, elle sent tout à coup monter en elle une indescriptible impression. Un frisson mitigé, qui greffe à l’effrayante sensation de chute l’extase de répondre à l’appel du précipice. L’affect explose et creuse un gouffre intérieur dans lequel elle se sent chavirer. Mais elle n’a toujours pas bougé. Ni même pris une décision.
- Son corps paraît résoudre de lui-même le paradoxe. Il se met en marche de façon mécanique. Impuissante, elle observe son propre index glisser derrière le voile et le relever brusquement.
- Deux fosses chromatiques s’offrent à sa vue.
- La nuance irisée de ces bassins d’éther reste insaisissable, comme si leur couleur n’appartenait pas au spectre du visible pour l’être humain. Lorsque Lucille tente de discerner ces teintes inconnues, son regard se trouble et son esprit s’égare. Il lui est impossible de savoir si les deux mares opalines sont semblables, impossible d’être sûre que ces reflets vaporeux évoluent dans le temps. L’âme trébuche sur les couleurs que nul œil humain n’aurait jamais dû voir, et vagabonde dans leur dense légèreté sans pouvoir se poser sur une idée précise.
- Bientôt, les lagons chatoyants se fondent en un seul et leur substance chromatique s’épanche dans la conscience de Lucille. Elle admet maintenant leurs curieux miroitements pour seul horizon visuel. Perdue dans un vide aux mille teintes, tournoyant dans la lente valse des aspects changeants, elle découvre continûment de nouvelles perceptions. A chaque instant de ce voyage intérieur, avant d’avoir su assimiler l’une de ces trouvailles, elle est mise en présence de plusieurs autres, plus complexes et plus gratifiantes. Il lui semble désormais que sont représentées autour d’elle toutes les couleurs qui pourraient jamais se dévoiler à l’intellect humain.
- Lovée dans un moment d’exaltation tranquille, elle poursuit inlassablement ces abstractions, en regard et en pensée. Elle se délecte de ce désir inassouvi, géniteur d’un mouvement perpétuel, et savoure l’insuffisance des sens et de l’entendement qu’elle a lancés à l’assaut de son nouveau monde. La trajectoire tournoyante de sa conscience finit par lui échapper, et monte en hélice vers des concepts incertains. Toujours égarée dans le vaste néant moiré, mais ne pouvant plus jouer à tenter d’y focaliser son attention, Lucille se sent décoller.
- Le fulgurant élan de transcendance qu’elle a suscité l’élève avec toujours plus de célérité, l’éloignant des basses vérités sensorielles qui lui sont familières, la rapprochant de principes primordiaux dont la plénitude ne s’entrevoit que par un pur exercice de l’imagination. Une fois dans les hauteurs fantasmées de son paysage mental, elle peut observer avec une saine distance la réalité des cause matérielles qui l’ont amenée en ce lieu virtuel, déliées de leur continuité. Devant elle s’étendent des images tangibles, disposées de manière égale, dénuées de la distinction que leur accordait une sémantique temporelle désormais révolue : une silhouette effleurant du bout des doigts le voile d’une statue, le dégagement fastidieux de l’entrée d’un temple enseveli, la prévenance dans le geste d’un vieil homme débouchant un flacon sous le nez d’une jeune femme. Ces visions lui paraissent étrangères, de lointains échos d’un réel dans lequel elle ne réside pas, ou plus ; des pièces qui devraient s’agencer selon une grammaire qu’elle semble ignorer.
- Elle atteint le sommet de son périple et rend plus profonde encore la clairvoyance qu’elle a obtenue : à ses yeux transis se dévoile le fil complet du temps, enroulé sur lui-même, se perdant de boucles en sinues et de nœuds en ramifications. Les jours, les instants et les époques se mêlent dans la lumière trouble de sa considération, les causes séculaires et les effets fugaces se donnent la réplique, les frivolités humaines parsèment la démarche des astres et les théorèmes fondamentaux sont ourlés des illusions les plus fantasques jamais fabriquées. Tous ces objets, ces concepts immanents qui prirent, prennent ou prendront forme, ces motifs inscrits dans un instant ou dans la trame entière du temps, tous sont liés par une même orchestration et se meuvent à l’unisson sous le regard de Lucille. Bientôt elle perçoit dans cet éternel ballet une logique, une disposition ordonnée, comme un agencement sous-jacent qui détermine la marche du monde, et dessine sur les pages de la réalité le canevas de tout ce qui doit y être inscrit.
- A peine entrevus, ces engrenages immatériels rejettent son examen, échappant indéfiniment à ses yeux inquisiteurs ; ou peut-être est-ce son propre esprit qui repousse la connaissance de la dialectique du réel. Elle ne peut pour autant en détourner son attention, entraînée par sa soif de savoir et par l’inertie de son expérience transcendante, et est ainsi placée dans l’impossible situation d’une fuite en avant perpétuelle. Sa conscience, éveillée aux préceptes de l’univers, traque partout l’arrangement primordial qui en organise la réalisation, le découvre, l’égare, le retrouve, le perd à nouveau, tout en éprouvant son importance, comme un personnage de littérature qui ressentirait le poids de la plume qui écrit sa vie. Finalement, c’est cette étreinte qui s’avère prépondérante, comme un ancrage inéluctable ; l’étude des rouages qui déterminent la réalité ramènent nécessairement l’observatrice vers le domaine matériel où ils laissent leur empreinte, la privant de la faculté même d’observer. Elle devine à présent cet ordre des choses, et confère à la loi une valeur presque morale : nulle marionnette, aussi complexe soit-elle, ne doit percevoir la traction des fils qui dirigent son mouvement.
- Progressivement, elle lâche prise, tempérant peu à peu la fébrile fouille auquel se livrait son entendement dans l’espace abstrait, et divertissant enfin son regard du lacet des évènements. Son environnement mental revêt à nouveau l’apparence confuse d’un vide opalescent, abritant un cortège de chatoiements subreptices. Libéré de son supplice de Tantale intellectuel, son esprit retrouve le fil d’une réflexion plus lucide, et peut à nouveau considérer son expérience courante. Quel voyage, quelle exploration nouménale, et dans le même temps quelle frustration de ne pouvoir qu’envisager l’agencement fondamental des choses ! Il lui apparaît que les yeux de la Gorgone sont en vérité deux ouvertures percées dans la toile du monde, révélant aux êtres faits d’images qui évoluent à sa surface la lumière insoutenable du projecteur qui les dote de mouvement.
- La pensée suivante qui lui vient est une préoccupation plus immédiate : que va-t-il maintenant advenir de sa conscience flottant dans le néant irisé ? Peut-être a-t-elle définitivement échappé à l’emprise du tangible et de la causalité ; peut-être est-elle condamnée à évoluer virtuellement dans ce domaine intérieur. A l’amertume de cette considération succède le curieux titillement d’une vague prise de conscience.
- Parmi les images qui lui sont parvenues lors de son ascension spirituelle, l’une d’elles avait un caractère rassurant, réconfortant même. « Mad ». Le vieil homme, la jeune femme ; une paire de pupilles qui se déplacent lentement ; un soupir de soulagement. « Elle ». C’est le guide, et…sa propre silhouette ! « Veillez ». La vision provient de la réalité physique qu’elle a quitté en plongeant dans le regard surnaturel de la statue. « Rêve ». Il ne s’agit pas d’un moment antérieur à son périple, mais bien de l’instant qui vient le clore. « Vous. » S’il existe, s’il est inscrit dans la ligne du temps, sa pensée peut l’atteindre ; mais comment ?
- « Mademoiselle, réveillez-vous ! »
- L’appel envahit subitement son espace mental, et résonne dans son crâne avec une intensité douloureuse. Simultanément, une lourde odeur d’encens occupe le reste de son attention, interrompant le fil de ses réflexions. Rapidement, son esprit dérive loin de l’empire abstrait et les perceptions sensorielles se ruent pour occuper la place vacante. Au coin de sa vue, la forme d’un visage se superpose graduellement aux miroitements de teintes indescriptibles, qui finissent par s’estomper. Tandis que le spectre des couleurs qu’elle observe se rétracte jusqu’au domaine naturel de l’œil humain, le faciès s’anime soudain d’une expression d’heureuse surprise.
- « Vous êtes revenue ! Vous êtes vraiment revenue ! »
- Lucille tourne doucement son regard vers son guide, provoquant chez ce dernier un soupir de soulagement. Elle tente de parler, mais ses cordes vocales ne répondent pas.
- « Vous êtes la première, vous savez. »
- A présent que son intellect est redescendu jusqu’à la perception de son environnement, son corps s’extirpe progressivement de la torpeur qui l’habitait. Une gorge brûlante se rappelle à son bon souvenir, suivie de pommettes prises dans un aride carcan de larmes séchées. Sa main, posée contre la tête de la Gorgone, tient toujours le voile, mais elle ne la sent plus. D’ailleurs, son bras entier est engourdi au point d’échapper à toute sensation. Elle parvient finalement à s’exprimer d’une voix éraillée qu’elle ne reconnait pas.
- « Combien de temps… », commence-t-elle.
- « Une journée et demie. Vous devez être très déshydratée, ménagez-vous. »
- Il retire d’un geste précautionneux la fiole qu’il a placée sous les narines de la jeune femme, et l’odeur entêtante disparaît.
- « C’est de l’encens que l’on fabrique dans la région. Je ne pouvais qu’espérer vous ramener avec ceci ; on dit que si l’on cache les yeux de la statue, celui ou celle qui est capturé par son regard meurt sur le champ. Personne n’a jamais réussi à échapper à son influence avant aujourd’hui. Flacon ou pas, vous devez être spéciale. »
- Tout en poursuivant ses explications, le vieil homme passe un bras sous le sien pour la soutenir et la guide calmement vers la sortie du temple. Lucille voit d’un œil nouveau la douce lueur grise qui leur parvient de l’extérieur. Il lui semble y déceler des nuances jusqu’ici inconnues.
Advertisement
Add Comment
Please, Sign In to add comment