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- Le livre de Dante : extrait de "Contes italiens"
- De tout temps il y eut un nombre assez frappant de cultes voués au Déchu. La légende veut qu’après sa défaite face à Zakaz, ce dernier ait renoncé à le détruire, lassé sans doute de toutes les morts inutiles que l’Ascension des flammes avait entraînées, et se soit contenté de le bannir en son domaine, l’Enfer. Les vainqueurs en avaient alors fermé hermétiquement tous les accès, et si l’on ne sait trop à quel point le Déchu tenta de s’échapper, il faut avouer que l’on n’entendit plus parler de lui par la suite.
- Ainsi, les hommes et femmes qui se réclamaient de lui le faisaient presque à l’aveugle : c'était comme si l’univers était un plan infini, dont eux et l’objet de leur dévotion se trouveraient l’un au-dessus, l'autre en-dessous, incapables de communiquer de quelque façon que ce soit.
- Il en résulta que ces groupuscules épars jamais ne surent bâtir de culte unifié et cohérent. Au contraire, leurs pratiques pour le moins hétéroclites et leurs vues pour le moins divergentes donnèrent à leurs contemporains l’image d’un fourre-tout informe assez grotesque, et l’on ne se méfiait pas vraiment d’eux - à raison, sans doute.
- Ces tenants des arts occultes, servants de la Flamme éternelle, praticiens des arcanes interdites, ou quel que soit le nom grandiloquent qu’ils se trouvaient, étaient donc gentiment considérés comme de doux illuminés : souvent de jeunes gens éduqués, en manque de transgression ou en quête de frisson, disposant d’assez de temps libre pour passer des nuits entières dans leurs caves, déguisés sommairement, à s’adonner à des rituels variés dont le seul point commun était l’excès de débauche qui les caractérisait. Rien que leurs aînés n’aient déjà envisagé - si ce n’est pratiqué - sous d’autres formes, donc.
- L’un de ces cultistes resta néanmoins célèbre. Dante Boccaccio vécut au XVIII ème siècle, quelque part en Ombrie, et reste à ce jour le seul homme dont on peut attester qu’il se rendit en Enfer.
- Étudiant en lettres, passionné d’ésotérismes en tous genres, on raconte qu'un jour il dénicha au fond de la crypte d’un illustre inconnu (dont on ignore d’ailleurs pourquoi il avait profané la dernière demeure) un étrange livre, manifestement ancien ; en tout cas bien plus ancien que les bijoux qu’il trouva à côté du squelette qu’il venait de dépouiller.
- Ce livre, relié avec soin, orné de montures en laiton et calligraphié (en latin) avec talent, contenait de nombreux détails sur la vie et la chute du Déchu, croustillantes anecdotes pour le passionné Dante, dont l’un des plaisirs notoires était de montrer à tous qu’il était plus savant que les autres.
- Mais plus intéressant encore, se trouvaient dans les marges et les pages blanches, bien souvent cachés, d’étranges symboles, des fragments de textes rédigés dans une langue obscure, des équations bizarroïdes. Un secret dans un secret, il n’en fallait pas plus pour stimuler l’homme, qui se plongea à corps perdu dans le décryptage de tout ce charabia.
- Pendant ce temps-là, il faut savoir que Dante avait fondé sa secte, dont il avait installé le siège dans une coquette maison récemment acquise à prix d’or. Par bonheur en effet, l’éternel fauché venait justement d’hériter d’une lointaine tante que personne ne connaissait, et dont les bijoux et la vente qu’il en fit lui avaient permis d’améliorer considérablement son train de vie. C’est donc une dizaine de fidèles exaltés, en admiration devant ses connaissances, qui se réunissaient chaque jour pour l'écouter parler.
- Et un matin, il leur montra le livre. Évidemment, il leur interdit formellement d’y toucher - privilège du gourou - mais leur expliqua de manière très superlative à quel point il avait fait preuve de sagacité pour en extraire les secrets qui y étaient dissimulés.
- Fier comme un pou, il leur annonça enfin qu'il connaissait à présent le moyen de pénétrer en Enfer, ce dont même les dieux étaient incapables. Comme à son habitude, il ne put s’empêcher d’insister sur la chance qu’avaient ses disciples d’appartenir à sa superbe organisation, la plus audacieuse, la plus novatrice, la meilleure qui soit en somme, et ainsi de suite. Puis il les convoqua le lendemain pour accomplir le rituel, non loin dans la campagne ; il y connaissait un endroit tranquille. Il les prévint malgré tout des dangers de l’opération, qui serait peut-être sans retour, et de la foi aveugle qu’il faudrait à ceux qui oseraient l’accompagner sur ce périlleux chemin.
- L’avertissement eut l’effet escompté, et au petit matin tous ses fidèles se trouvaient là, en cercle autour de Dante dans la petite parcelle non cultivée qu’ils s’étaient choisi, à scander de manière lugubre, abrutis par les drogues qu'ils venaient d’ingérer pour atteindre la clairvoyance absolue.
- Le manège de ces drôles de gens en robes de cérémonie attira bien vite l’attention des paysans du coin, qui alertèrent les autorités. On ne savait jamais, l’un d’eux aurait pu aller saccager la betterave ou le chou qui poussaient non loin, et vu l'été désastreux qui venait de passer, il n’aurait plus manqué que ça.
- Alors on envoya une patrouille de gens d’armes pour évaluer la situation. Le capitaine Zvevo et le sergent Calvino arrivèrent sur place aux alentours de la midi, et c'est le récit qu’ils firent des évènements qui suivirent qui fit la renommée de Dante et des siens.
- Comme il était l’heure de manger et que les maraudeurs potentiels semblaient calmes, Zvevo et Calvino cassèrent tranquillement la croûte et se relayèrent pour un petit somme. Ils s'étaient judicieusement installés à l’orée d’un petit bois qui jouxtait la friche, ce qui leur permettait de surveiller tout ce qu’y s’y passait sans trop s’exposer non plus.
- L’après-midi passa tranquillement, on eût pu croire que rien d’intéressant n’allait se dérouler finalement, mais le soir venu, le petit groupe s’agita.
- “Chef, chef, réveillez-vous, ça s’agite” chuchota Calvino. L’autre grommela pour la forme mais presque aussitôt ses yeux alertes se posèrent sur la scène qui se déroulait devant eux.
- Les illuminés s’étaient mis debout. Ils avaient tracé un grand cercle autour d’eux et au centre le dénommé Dante - qui était bien connu de la police, à cause d’une sombre histoire non résolue de recel de bijoux - s'était saisi d’un livre qu’il tendait à bout de bras en sautillant sur place.
- “En général, répondit Zvevo, c’est là que ça foire, et tout ce joli petit monde rentre cuver chez soi bien gentiment. Ça fait nos affaires, on l’aurait eu dans l’os, s’ils y étaient restés toute la nuit !”
- À peine avait-il achevé sa phrase, que l’une des cultistes se saisit d’un long poignard, le leva bien haut, et se l’enfonça dans le ventre. Et alors, tous les autres disciples de Dante l’imitèrent, et s’ecroulèrent au sol dans une mare de sang.
- “Par Zveda, mère de tous les Hommes, quelle horreur, laissa échapper Calvino en même temps qu’un sonore haut-le-cœur.
- -Par Bulbio, roi des cons, lui répondit en écho son capitaine, ceux-là sont sacrément gratinés… Estime-toi heureux, mon p’tit, s’ils avaient fait ça en ville, on nous aurait envoyé nettoyer le bazar, tandis que là, les bestioles s’en chargeront en deux temps trois mouvements. Allez, du nerf. Lame au clair, sergent, allons choper le chef, on lui collera le meurtre des autres sur le dos, ça le calmera.”
- Mais alors qu’ils se dirigeaient vers Dante, toujours le nez dans son livre, l’espace même se mit à pulser. Ce n’était pas visuel, non ; ça se sentait, comme si quelqu’un était venu déchirer une partie du monde devant eux. Et subitement, le sol délimité par le cercle changea. Il était à présent sombre et rocailleux, veiné de sillons rouges, bien loin de la banale herbe grasse qui se trouvait là juste avant. Alors Dante baissa le livre, observa un instant autour de lui, et se mit à marcher. Lorsqu’il franchit le cercle, il disparut, comme avalé par le néant - par l’Enfer, surent immédiatement Zvevo et Calvino.
- Les deux hommes se figèrent et laissèrent passer un long moment, comme happés par ce qui se passait devant eux. Mais comme il ne se passait plus grand chose, le pragmatisme reprit le dessus.
- Le capitaine réagit en premier : “Boug’ de boug’, ça c’est pas banal, pas banal du tout, lâcha-t-il d’une voix peu assurée. Sergent Calvino, l’heure est à la bravoure. Comme je cours plus vite que toi, je m'occupe d’aller chercher la troupe et quiconque sera capable de fermer ce truc. Quant à toi, tu n’as qu’à rester là et surveiller, d’accord ? Surtout n’approche pas du cercle, et si les hordes infernales en débarquent, eh bien improvise !”
- Et il détala sans demander son reste. Le sergent Calvino était coincé. Homme honnête, il accepta sa mission sans vraiment se rendre compte de son inutilité, et retourna se terrer sous les arbres, c’était plus sûr.
- Une heure ou deux passèrent, et toujours rien. Ni les renforts promis, ni les abominations redoutées. La nuit était totalement tombée à présent, et le sol infernal émettait une lueur sanguine qui s’arrêtait comme par enchantement aux extrémités du cercle, au-delà duquel régnait une paisible obscurité tout à fait ordinaire.
- Une fois ces considérations dûment considérées, Calvino commença à se demander ce qu’il fichait là. Il en était arrivé au point de se convaincre de filer réunir sa famille pour déménager à l’autre bout du pays (on ne savait jamais, le Déchu et ses hordes se contenteraient peut-être seulement d’envahir l’Ombrie), lorsqu'une silhouette émergea dans le cercle. Le sergent faillit faire un malaise, mais alors, à la lueur du sol rougeoyant il reconnut la cultiste qui s’était poignardée en premier. Pourtant il l’avait bien vu s’écrouler, et sa robe était toujours maculée de pourpre. Elle avait l’air très calme, bizarrement. Elle portait dans une main son couteau ensanglanté ainsi qu’un petit sac de toile qu’elle faisait tournoyer de manière désinvolte, et dans l'autre le livre de Dante. Et justement, elle ouvrit le grimoire, se plongea dedans quelques instants, et subitement, tout revint à la normale. Là où se tenait le disque embrasé, on ne voyait à présent plus rien.
- Résolument optimiste, le sergent Calvino soupira immédiatement de soulagement, et à raison, car lorsqu'il se décida à aller voir ce qu’il en était, il ne trouva plus rien d’anormal. Il distinguait juste le cercle dans la végétation, mais en son sein, de la terre grasse, de l’herbe verte, hourra.
- La femme avait disparu, par contre. Il se demanda un instant s’il fallait la poursuivre, ne serait-ce que pour récupérer le livre, mais opta pour un prompt retour à la maison, assorti du sentiment du devoir accompli. La porte de l’Enfer était close, rien de trop étrange n’en était sorti, et si elle comptait aller causer pareils troubles ailleurs, eh bien bon vent, et le plus loin possible !
- Ainsi s’achève l’histoire de Dante Boccaccio. Elle se répandit comme une traînée de poudre à travers le pays et au-delà des frontières, et depuis lors de nombreux cultistes de toutes les nations vouent leur vie à la recherche de son livre. Mais à l’heure où sont écrites ces lignes, nul n’est jamais parvenu à reproduire son exploit.
- À vrai dire, il y a peu de chances que cela se produise. Car peu de temps après ces événements, on raconte que Remcah, qui avait pour habitude de s’absenter longtemps, revint en sa famille. Elle arborait à son cou un énorme rubis rouge carmin, qui ressemblait comme deux gouttes d’eau à celui que le Déchu portait jadis à son front.
- Tous la pressèrent d’en révéler la provenance, mais Remcah se contenta de sourires de connivence et se rendit en premier lieu jusque sur les terres du Dieu Sans Nom.
- Elle lui tendit le livre, qu’il feuilleta, d’abord circonspect, bien vite très mal à l’aise, voire franchement embêté. Car sous un vernis un peu racoleur, se cachait dans ces pages la description détaillée de pratiques contre la nature même de l’ordre qu’il était censé protéger. Lorsqu’il eut refermé le livre, il le pulvérisa et tourna son doigt destructeur vers Remcah, qui avait intérêt à avoir une bonne excuse. On ne déchirait pas l’espace comme ça, pour s’amuser, et encore moins pour un gros rubis…
- Cette dernière prit un air soulagé, et saisit la main tendue comme si le dieu avait voulu la saluer.
- “Merci, frère, oh merci, lui dit-elle d’une voix enjouée, tu ne sais comme tu me soulages ! Il aurait été malvenu que ce livre tombe entre de mauvaises mains, et depuis que je l’ai avec moi, il n’est pas un instant où je ne redoute que les aberrations du Chaos ne s’abattent sur mon chemin. Vraiment, merci !”
- Et elle s’en retourna comme si de rien n’était, sous le regard désabusé du Sans Nom qui, beau joueur, accepta d’en rester là, comme souvent quand un membre de sa famille venait à déraper sans trop de gravité.
- “Oh, ajouta-t-elle avant de le quitter, inutile de t’inquiéter de ceux qui auraient pu entrer en contact avec de telles horreurs. Figure-toi que j’ai surveillé ce grimoire tout au long de son existence, et je peux t’affirmer qu’il n’y a qu’un seul homme qui l’ait jamais effleuré, et cet homme est mort et enterré, de mes yeux je l’ai vu. Quant à l’auteur de ces lignes interdites, il se trouve que nous avons de la chance, c’est une femme que je connais très bien, et elle est absolument digne de confiance, nous n’avons pas d’inquiétude à avoir.
- -Digne de confiance, murmura le Sans Nom après son départ, toi Remcah, la voleuse de rois, digne de confiance ? Ha, elle est drôle, celle-là.”
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